La crise énergétique qui étouffe le tourisme cubain
Le secteur touristique cubain, pilier économique vital, fait face à un étranglement sans précédent. Employant plus de 300 000 personnes et constituant la deuxième source principale de devises étrangères pour le pays, il souffre depuis plusieurs années des effets cumulés des sanctions renforcées et de difficultés internes. Mais les événements récents ont accéléré dramatiquement ce déclin.
La pénurie de carburant, exacerbée par l’arrêt des livraisons de pétrole depuis le Venezuela suite à des pressions extérieures, combinée à des menaces de taxes douanières sur tout pays fournissant du pétrole à l’île, a créé un cercle vicieux. Les hôtels peinent à s’approvisionner, les transports deviennent imprévisibles et les compagnies aériennes se retirent progressivement.
Les conséquences immédiates sur le terrain
À La Havane, les chauffeurs de ces emblématiques almendrones, ces vieilles voitures américaines des années 50 reconverties en taxis touristiques, se retrouvent dans une impasse. L’un d’eux, père de famille, explique qu’une fois sa réserve d’essence épuisée, il n’aura d’autre choix que de rentrer chez lui. Impossible de continuer à promener les visiteurs sans carburant. Sur le marché officiel, l’essence est rationnée ; sur le marché parallèle, elle atteint des prix exorbitants, jusqu’à 5 dollars le litre.
Les excursions vers des sites emblématiques comme Viñales, classé au patrimoine mondial, deviennent hasardeuses. Un voyageur français raconte avoir dû écourter son séjour dans cette vallée spectaculaire pour être certain de regagner La Havane, à 185 km de distance. Il n’a trouvé qu’un seul taxi disponible, et son hôte l’a averti que d’autres pourraient manquer par la suite. Les agences de transport privé ont cessé les liaisons vers Trinidad, à plus de 300 km, incapables de garantir le plein aller-retour.
Quand j’aurai fini ma réserve d’essence, je rentre chez moi. Que voulez-vous que je fasse ?
Cette citation illustre parfaitement le désarroi des acteurs locaux du tourisme, confrontés à une réalité quotidienne où le moindre déplacement dépend d’un approvisionnement devenu imprévisible.
Fermetures d’hôtels et optimisation forcée
Face à la faiblesse de la demande et aux contraintes énergétiques, une trentaine d’établissements hôteliers ont été fermés temporairement à travers le pays. Cela concerne des hôtels dans la capitale, mais aussi dans la célèbre station balnéaire de Varadero. Des chaînes internationales ont confirmé ces décisions comme purement opérationnelles, motivées par de très faibles taux d’occupation, dans le but d’optimiser les ressources restantes.
Ces fermetures interviennent en pleine saison haute, de novembre à avril, période traditionnellement la plus rentable. Au lieu d’une affluence attendue, les complexes touristiques tournent au ralenti, accentuant les pertes financières pour un secteur déjà fragilisé.
Suspension des vols : le coup dur des compagnies aériennes
Le Canada reste le principal marché émetteur de touristes vers Cuba. Pourtant, plusieurs compagnies aériennes canadiennes ont annoncé la suspension de leurs vols, incapables de ravitailler leurs appareils en kérosène sur place. Des compagnies russes, sur lesquelles l’île comptait pour diversifier ses arrivées, ont suivi le mouvement. Les aéroports cubains ne peuvent plus assurer l’avitaillement, forçant les transporteurs à repenser entièrement leurs opérations.
Ces annulations privent l’île d’une manne essentielle en devises. Sans vols réguliers, les réservations chutent, les hôtels se vident et l’effet domino s’amplifie. Les touristes potentiels, informés des difficultés, préfèrent reporter ou annuler leurs projets.
Un recul historique des arrivées touristiques
En 2025, déjà, la fréquentation avait baissé de 17,8 % par rapport à l’année précédente. Les marchés traditionnels ont tous reculé : Canada en baisse de 12,4 %, Russie de 29 %, et même les visites de la diaspora cubaine, principalement installée aux États-Unis, ont diminué de 22,6 %. Entre 2019 et 2025, les revenus touristiques ont fondu de près de 70 %, passant d’un pic post-dégel diplomatique à un niveau critique après la pandémie et les crises successives.
Ces chiffres traduisent une érosion progressive, mais la crise énergétique actuelle risque d’accélérer ce mouvement de façon dramatique. Les experts locaux parlent ouvertement d’une année potentiellement désastreuse, avec les coupures d’électricité, les difficultés d’approvisionnement et la réduction des liaisons aériennes.
Avec la crise actuelle du carburant, les coupures d’électricité, les difficultés d’approvisionnement des hôtels, la réduction des vols font augurer d’une année désastreuse.
Un expert cubain en tourisme
Cette analyse résume le sentiment général : le tourisme, autrefois moteur de reprise, se trouve aujourd’hui au bord du précipice.
Les mesures d’urgence et leurs répercussions
Pour tenter de contenir la crise énergétique, les autorités ont mis en place des restrictions sévères : rationnement du carburant, réduction des services de transport public, et fermeture temporaire de sites touristiques non essentiels. Ces décisions visent à préserver les ressources limitées, mais elles impactent directement les visiteurs et les professionnels du secteur.
Certains pays émetteurs, comme l’Allemagne, l’Argentine, le Canada et la Russie, ont émis des recommandations déconseillant les voyages non essentiels vers l’île, citant les instabilités énergétique et infrastructurelle. Ces avis officiels contribuent à décourager les réservations futures.
Les visages humains derrière les statistiques
Derrière les chiffres et les annonces, ce sont des milliers de familles qui voient leur quotidien bouleversé. Les employés d’hôtels, guides, chauffeurs, restaurateurs : tous dépendent directement ou indirectement du flux touristique. Une fermeture prolongée signifie chômage technique, perte de revenus et incertitude accrue dans un contexte économique déjà tendu.
Les touristes eux-mêmes vivent des expériences perturbées : trajets annulés, hôtels regroupés, activités limitées. Ce qui devait être un voyage de rêve se transforme parfois en parcours du combattant, avec le risque de rester bloqué sur place.
Perspectives et incertitudes pour l’avenir
La situation actuelle pose la question de la résilience du modèle touristique cubain. Longtemps vu comme une bouée de sauvetage économique, il révèle aujourd’hui sa vulnérabilité face aux facteurs externes, notamment énergétiques. Sans approvisionnement stable en carburant, relancer les arrivées semble illusoire à court terme.
Certains observateurs espèrent une évolution diplomatique ou des aides internationales pour atténuer la crise. D’autres craignent que cette période marque un tournant définitif, avec une contraction durable du secteur. En attendant, l’île continue de lutter pour maintenir à flot ce qui reste de son industrie touristique.
Le tourisme cubain, symbole d’ouverture et de charme caribéen, traverse sa phase la plus critique. Entre sanctions, pénuries et adaptations forcées, l’avenir s’annonce incertain pour cette destination mythique. Les prochains mois seront décisifs pour savoir si l’île parviendra à surmonter cet étau énergétique ou si le secteur subira un coup difficilement réparable.









