Dans les rues de Caracas, l’espoir et la frustration se mêlent depuis plusieurs semaines. Alors que le pays tente de tourner une page douloureuse de son histoire récente, un projet de loi censé symboliser la réconciliation nationale patine au parlement. La fameuse loi d’amnistie générale, promise comme un geste fort de la nouvelle direction intérimaire, n’a pas été adoptée ce jeudi, provoquant colère et incompréhension chez de nombreux citoyens.
Des familles de détenus se sont enchaînées symboliquement devant l’entrée d’une prison de la capitale, tandis que des milliers de personnes ont manifesté pacifiquement sur le campus de l’Université centrale du Venezuela. Ce report inattendu intervient dans un contexte politique extrêmement sensible, marqué par la chute récente du régime précédent et l’arrivée au pouvoir d’une présidence intérimaire sous forte pression internationale.
Un report qui révèle les fractures persistantes
La décision de reporter le vote n’a pas été prise à la légère. Après des heures de discussions animées, les députés ont voté à l’unanimité le renvoi du texte à une séance ultérieure. L’objectif affiché est clair : préserver un « climat de conciliation et de consensus nécessaire ». Mais derrière cette formulation diplomatique se cachent de profondes divergences sur le contenu même de la loi.
L’article 7, pierre d’achoppement du projet
Le principal point de discorde porte sur un article précis du projet de loi. Celui-ci prévoit que les personnes souhaitant bénéficier de l’amnistie doivent « se mettre en règle ». Pour plusieurs voix de l’opposition, cette formulation revient à obliger les futurs bénéficiaires à reconnaître implicitement leur culpabilité. Or, beaucoup considèrent ces détenus non pas comme des coupables, mais comme des victimes d’une persécution judiciaire systématique.
« Celui qui n’a commis aucun crime n’a pas à demander l’amnistie », a lancé une ancienne ministre connue pour ses positions radicales. De son côté, un député d’opposition a insisté sur le fait que reconnaître une faute inexistante serait une humiliation supplémentaire pour des personnes déjà lourdement éprouvées par des années de détention.
« Nous ne votons pas seulement une loi, nous votons une opportunité historique pour le pays. »
Députée d’opposition
Cette phrase résume bien l’enjeu perçu par une partie des parlementaires : la loi ne doit pas seulement clore des dossiers judiciaires, elle doit poser les bases d’une véritable transition démocratique apaisée.
Première grande mobilisation depuis le changement de régime
Ce jeudi matin, Caracas a vibré au rythme d’une manifestation d’ampleur inhabituelle ces derniers mois. Des milliers de personnes, dont de nombreux étudiants, se sont rassemblés autour de l’Université centrale du Venezuela, bastion historique de la contestation. Sur les banderoles, un message revenait sans cesse : « Amnistie maintenant ».
Une jeune étudiante en géographie de 26 ans a confié à des journalistes sa détermination retrouvée après des années de silence imposé : « Nous avons passé beaucoup de temps dans la clandestinité, muets face à la répression… mais aujourd’hui nous nous levons. » Ce témoignage illustre le sentiment général d’un peuple qui, après avoir longtemps courbé l’échine, retrouve progressivement sa voix.
La cheffe de file de l’opposition, récemment distinguée par le prix Nobel de la paix, n’a pas manqué de saluer ce réveil citoyen sur les réseaux sociaux : « LE VENEZUELA SERA LIBRE ! Vive nos étudiants ! »
Le rôle central de la présidente par intérim
Depuis sa prise de fonctions, la présidente par intérim multiplie les signaux d’ouverture, notamment vis-à-vis de Washington. Dans un entretien accordé à une grande chaîne américaine, elle a réaffirmé son engagement pour des « élections libres et équitables » et insisté sur la nécessité de lever les sanctions économiques qui pèsent sur le pays depuis de longues années.
« Cela implique aussi un pays libéré des sanctions. C’est la justice pour le Venezuela et la justice pour le peuple vénézuélien », a-t-elle déclaré. Ces propos interviennent alors que le ministre américain de l’Énergie effectuait une visite de deux jours au Venezuela, visitant des champs pétrolifères en compagnie même de la présidente.
Un geste attendu en échange d’un autre geste
Le procureur général, figure importante du pouvoir sortant, a participé aux consultations sur la loi d’amnistie. Il a plaidé pour un débat « par le dialogue » et a conditionné l’amnistie à un geste réciproque de la part des États-Unis : la libération de l’ancien président et de son épouse, actuellement détenus à New York.
Cette position montre à quel point les négociations autour de l’amnistie s’inscrivent dans un jeu diplomatique beaucoup plus large, impliquant des acteurs régionaux et internationaux.
Pétrole et relations bilatérales : signes d’un dégel ?
La visite du ministre américain de l’Énergie n’est pas passée inaperçue. Après des années de « quarantaine » du pétrole vénézuélien sur les marchés internationaux, le responsable américain a évoqué un « tournant » dans les relations bilatérales. La présidente intérimaire a, de son côté, exprimé sa fierté d’avoir pu « montrer la vérité du Venezuela » malgré les années de blocus économique.
Ces déclarations positives contrastent avec la tension qui règne autour de la loi d’amnistie. Elles laissent entrevoir la possibilité d’une normalisation progressive des échanges commerciaux, à condition que le processus politique interne reste sur les rails de la conciliation.
Vers une paix avec mémoire ?
Plusieurs voix, y compris au sein de l’opposition, appellent à une « paix avec mémoire ». L’idée est simple mais exigeante : reconnaître les souffrances du passé sans pour autant chercher à effacer les responsabilités. Tourner la page, oui, mais sans amnésie collective.
Une députée a résumé cet équilibre délicat : « Le Venezuela a besoin de stabilité pour qu’il y ait une transition démocratique. » Cette stabilité ne pourra se construire qu’avec des gestes forts et crédibles de part et d’autre de l’échiquier politique.
Les attentes de la société civile
Derrière les débats parlementaires et les déclarations officielles, ce sont des milliers de familles qui attendent des actes concrets. Chaque jour supplémentaire de report prolonge l’incertitude pour des centaines de détenus et leurs proches. La mobilisation étudiante de ce jeudi montre que la patience atteint ses limites.
La loi d’amnistie, si elle est finalement adoptée dans une version acceptable pour toutes les parties, pourrait devenir le symbole d’un véritable renouveau démocratique. À l’inverse, un échec ou un texte perçu comme humiliant risquerait de raviver les divisions et de compromettre la fragile transition en cours.
Un calendrier politique sous haute pression
Le report du vote ne signifie pas l’abandon du projet. Le président de la commission en charge de la rédaction a assuré que la loi figurerait à l’ordre du jour de la prochaine séance. Reste à savoir dans quel délai et sous quelle forme le texte reviendra devant les députés.
Dans l’intervalle, la présidente intérimaire devra jongler entre les attentes internes et les pressions externes, tout en maintenant le cap sur l’objectif affiché : des élections libres et un pays progressivement libéré des sanctions.
Le Venezuela se trouve donc à un carrefour historique. La loi d’amnistie générale, loin d’être un simple texte juridique, est devenue le baromètre de la capacité des acteurs politiques à dépasser les rancœurs du passé pour construire un avenir commun. Les prochains jours, et surtout les prochaines séances parlementaires, seront déterminants pour savoir si le pays saura saisir cette « opportunité historique » dont parlent de nombreux élus.
Pour l’instant, la mobilisation citoyenne et la prudence parlementaire coexistent dans une tension palpable. L’avenir dira si cette tension accouchera d’un compromis durable ou si elle fera resurgir d’anciens fantômes. Une chose est sûre : les regards du monde entier sont tournés vers Caracas en ce début d’année cruciale pour l’avenir du pays.
À suivre donc, avec la plus grande attention, les prochaines étapes de ce processus qui pourrait redessiner en profondeur le paysage politique vénézuélien et ses relations avec la communauté internationale.









