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Guide Islam et République : Un Projet Ambitieux à la Mosquée de Paris

La Grande Mosquée de Paris dévoile un imposant guide de 1000 pages pour concilier islam et République, avec Sarkozy, Hollande et même l’avocat de Charlie Hebdo parmi les contributeurs. Une initiative qui divise déjà… mais que contient-elle vraiment ?

Imaginez un livre de près de 1000 pages qui tente de répondre à cette question lancinante que des centaines de milliers de Français musulmans se posent chaque jour : comment vivre pleinement sa foi dans un pays farouchement attaché à sa laïcité ? C’est précisément l’ambition démesurée – et pour certains surprenante – d’un ouvrage monumental publié ces jours-ci par une institution historique de l’islam en France.

Ce pavé, à la fois guide spirituel, manuel de vie et manifeste citoyen, n’est pas sorti d’un cercle restreint d’oulémas. Il porte la marque d’une large concertation impliquant des figures politiques de premier plan, des intellectuels parfois très critiques envers l’islamisme, et bien entendu des responsables religieux. Le résultat ? Un document qui promet de faire parler de lui pendant de longs mois.

Un guide monumental pour une conciliation attendue

Le titre complet annonce la couleur : il s’agit d’expliquer comment conserver une pratique cultuelle immuable tout en assurant une présence adaptée dans les sociétés occidentales, et plus particulièrement en France. Le volume cumule environ 900 pages de développements, une charte spécifique, un glossaire très fourni comptant près de 200 entrées, sans oublier les traces écrites de nombreuses auditions.

Derrière ce projet ambitieux se trouve l’institution la plus ancienne et la plus symbolique de l’islam hexagonal, dirigée aujourd’hui par un recteur qui multiplie les prises de parole publiques ces derniers mois. L’objectif affiché est clair : fournir des réponses concrètes, pragmatiques, aux dilemmes que rencontrent les croyants dans leur vie quotidienne.

Les questions brûlantes du quotidien abordées sans tabou

Le voile intégral ou simple hijab dans les hôpitaux, les écoles, les administrations ? Le jeûne du Ramadan quand on exerce un métier physiquement exigeant ou que l’on est sportif de haut niveau ? La prière dans l’entreprise ? Le mariage uniquement religieux sans passage par la mairie ? L’avortement en cas de danger pour la santé de la mère ? Le statut des animaux sacrifiés selon le rite halal ?

Toutes ces situations, sources fréquentes de crispations médiatiques ou judiciaires, sont passées au crible. La ligne directrice adoptée est constante : la religion doit rester entière dans son essence, mais ses manifestations extérieures peuvent – et parfois doivent – être modulées dès lors qu’elles entrent en conflit sérieux avec les exigences de la vie en société ou avec la loi républicaine.

Exemple souvent cité : une infirmière ou une médecin qui, pour des raisons d’hygiène ou de sécurité, ne peut décemment garder son voile en salle d’opération ou lors de soins intimes, ne commettrait pas un péché majeur en l’enlevant temporairement. Même principe pour le jeûne : la santé et la sécurité priment ; le croyant interrompra puis rattrapera les jours manquants dès que possible.

« Aucun principe fondamental de l’islam ne s’oppose aux valeurs de la République »

Cette phrase, répétée comme un mantra par les promoteurs du projet, résume l’état d’esprit général de l’entreprise.

Une commission étonnamment pluraliste

Ce qui frappe immédiatement lorsqu’on regarde la liste des contributeurs, c’est son éclectisme. On y trouve pêle-mêle :

  • deux anciens présidents de la République aux sensibilités politiques opposées
  • un ancien ministre de l’Éducation nationale connu pour ses positions fermes sur la laïcité à l’école
  • un journaliste et écrivain qui fut directeur de publication d’un hebdomadaire satirique victime d’un attentat terroriste
  • un avocat pénaliste célèbre pour avoir défendu la liberté d’expression dans des affaires très médiatiques liées à des caricatures
  • une gynécologue engagée sur les questions de droits des femmes
  • des chercheurs en sciences sociales et en histoire
  • des élus locaux de différentes sensibilités

Ce casting large vise à légitimer le propos auprès d’un public qui va bien au-delà des seuls pratiquants. Il s’agit aussi – et peut-être surtout – de démontrer que des personnes habituellement très critiques envers certaines manifestations de l’islam politique ont accepté de s’asseoir à la même table que des imams pour réfléchir ensemble.

La Charte de Paris : quinze principes forts

En complément du gros volume, les auteurs ont produit un texte plus ramassé intitulé « Charte de Paris, islam et citoyenneté ». Ce document énonce quinze principes censés guider le comportement des musulmans dans l’espace public français.

On y lit notamment :

  1. Rejet de toute forme de pression morale ou communautaire en matière religieuse
  2. Égalité inconditionnelle et absolue entre femmes et hommes
  3. Primauté absolue du mariage civil sur tout engagement religieux
  4. Supériorité des lois de la République, y compris celles qui restreignent certaines tenues vestimentaires
  5. Respect sans réserve de la liberté de conscience et d’expression, y compris le droit de critiquer ou de caricaturer les religions

Ces formulations, très nettes, tranchent avec certains discours tenus dans d’autres enceintes musulmanes, en France ou à l’étranger.

Un glossaire pour déminer les malentendus

L’un des apports les plus pédagogiques du livre réside dans son imposant glossaire. Près de 200 termes ou notions y sont définis, souvent avec des précisions juridiques, sociologiques et théologiques.

On y explique par exemple la différence entre hijab, niqab et burqa, les nuances entre halal et tayyib, les concepts de taqiyya, de dar al-Islam et dar al-harb, ou encore ce que recouvre exactement le terme « mécréance » dans les différentes écoles juridiques.

Ce travail de définition vise à sortir des approximations et des amalgames qui polluent fréquemment le débat public.

Une initiative qui interroge sur son audience réelle

Malgré la qualité du travail fourni et l’ampleur des moyens mobilisés, plusieurs observateurs soulignent les limites structurelles du projet. La communauté musulmane française est extrêmement diverse : sensibilités algérienne, marocaine, turque, subsaharienne, salafiste, confrérique, décolonialiste, sans oublier les convertis et les musulmans « culturels ».

L’institution à l’origine du guide reste fortement associée à l’histoire coloniale et aux relations franco-algériennes. Cela suffit-il à en faire un acteur représentatif de l’ensemble des musulmans de France ? La question reste posée.

Autre défi de taille : toucher les jeunes générations. Beaucoup d’entre elles se forgent leur vision de la religion sur les réseaux sociaux, via des prédicateurs en ligne parfois très éloignés des cadres institutionnels. Un livre papier de 1000 pages, aussi bien fait soit-il, parviendra-t-il à rivaliser avec une vidéo TikTok de 60 secondes ?

Islam et modernité : un vieux débat relancé

Plus largement, cette publication s’inscrit dans un mouvement intellectuel et spirituel plus ancien : la confrontation de l’islam à la modernité occidentale. Depuis les années 1980, de nombreux penseurs musulmans – en Europe, aux États-Unis, mais aussi dans les pays d’origine – travaillent sur les concepts d’« islam européen », d’« islam de France », de « sécularisation interne » ou encore de « réforme religieuse ».

Certains y voient une énième tentative de « domestication » de l’islam par l’État ; d’autres un effort sincère et courageux pour sortir d’une posture victimaire ou défensive. Les uns parlent d’adaptation nécessaire, les autres de compromission inacceptable.

Ce qui est certain, c’est que la grande majorité des musulmans de France vivent déjà, depuis des décennies, cette conciliation au quotidien sans pour autant avoir besoin d’un guide de 1000 pages. Ils prient, jeûnent, portent le voile ou non, se marient à la mairie puis à la mosquée, élèvent leurs enfants dans le respect mutuel des règles républicaines et religieuses, sans que cela fasse nécessairement la une des journaux.

Et maintenant ?

Le vrai test de ce travail colossal ne réside pas dans les louanges ou les critiques des éditorialistes, ni même dans le nombre d’exemplaires vendus. Il se jouera dans les conversations ordinaires, dans les mosquées de quartier, dans les familles, dans les entreprises, dans les amphithéâtres.

Parviendra-t-il à apaiser certaines tensions ? À offrir un cadre intellectuel solide aux jeunes qui cherchent des réponses claires ? À démontrer aux plus sceptiques que l’islam et la République ne sont pas condamnés à s’affronter ?

Ou restera-t-il, malgré ses 1000 pages et ses contributeurs prestigieux, un document d’experts qui parle essentiellement à ceux qui sont déjà convaincus ?

La réponse, nous ne l’aurons sans doute pas avant plusieurs mois, voire plusieurs années. Mais une chose est sûre : en publiant cet ouvrage, l’institution historique de l’islam parisien a choisi de sortir de sa zone de confort. Et cela, déjà, constitue un événement en soi.

À suivre donc… de très près.

Quelques chiffres clés autour de l’islam en France (estimations 2025-2026)

  • Environ 5,7 à 6,2 millions de personnes de culture ou de confession musulmane
  • Plus de 2 600 lieux de culte musulmans
  • Entre 70 % et 80 % des musulmans français se déclarent croyants et pratiquants à des degrés divers
  • Seulement 28 % des 18-24 ans musulmans se disent « très pratiquants » (enquête IFOP 2024)
  • Plus de 45 % des musulmans français estiment que la laïcité est globalement compatible avec leur foi

Ce guide, par son ampleur et par les noms qu’il réunit, pose en tout cas une question essentielle : l’islam de France peut-il produire ses propres réponses aux défis posés par la modernité laïque, sans attendre ni les injonctions venues d’ailleurs ni les condamnations venues d’en face ?

Pour l’instant, le livre est là, disponible en librairie et sur les étagères numériques. À chacun de se faire une opinion… en le lisant.

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