Imaginez une île où la roche volcanique blanche sculpte des paysages lunaires, où les maisons aux murs immaculés et aux dômes bleus semblent flotter au-dessus de la mer Égée. Aujourd’hui, ces visions de carte postale se fissurent sous les coups de pelleteuse. Partout dans les Cyclades, le béton coule, les grues s’élèvent et une question lancinante émerge : jusqu’où ira cette course au luxe avant que l’âme même de ces îles ne disparaisse ?
Quand le tourisme se transforme en raz-de-marée immobilier
Les Cyclades ont longtemps incarné l’image idéale de la Grèce insulaire : simplicité, authenticité, beauté brute. Mais depuis plusieurs années, un vent nouveau souffle sur l’archipel. Le tourisme, moteur économique incontesté du pays, a muté. Il ne s’agit plus seulement d’accueillir des voyageurs en quête de soleil et de criques turquoise. Désormais, les investisseurs y voient un terrain de jeu pour des projets colossaux.
Des villas privées aux piscines à débordement, des complexes hôteliers cinq étoiles aux résidences de luxe destinées à la location saisonnière ou à la vente : le visage des îles change à une vitesse stupéfiante. Ce qui était autrefois des terrains agricoles ou d’élevage, sans grande valeur marchande, se négocie aujourd’hui à prix d’or auprès des habitants, avant d’être revendu bien plus cher à des fortunes internationales.
Milos au cœur de la tempête
Sur l’île de Milos, célèbre pour sa plage de Sarakiniko et ses formations rocheuses lunaires, un vaste chantier d’extension d’un hôtel de luxe a cristallisé les tensions. Des dizaines de chambres supplémentaires sont prévues, doublant presque la capacité d’accueil de l’établissement. Des suites avec piscine privée surplombent déjà la mer, mais c’est la méthode qui choque : des excavations massives dans la roche volcanique, des engins lourds qui labourent les pentes abruptes.
Le maire local n’hésite pas à parler de véritable crime écologique. Il rappelle que la singularité géologique de Milos est reconnue mondialement et qu’elle constitue un patrimoine irremplaçable. Pourtant, malgré les protestations, les travaux avaient reçu les autorisations nécessaires en 2024. Ce n’est qu’après un tollé général que la plus haute juridiction administrative a suspendu provisoirement le chantier.
« La singularité géologique de Milos est connue dans le monde entier. Nous ne voulons pas que son identité change. »
Ce cas n’est pas isolé. L’année précédente, un autre projet hôtelier près de Sarakiniko avait déjà été stoppé. Le ministère de l’Environnement a même ordonné à l’investisseur de remblayer les fondations creusées illégalement. Mais ces victoires restent ponctuelles face à la vague qui déferle sur l’ensemble de l’archipel.
Santorin et Mykonos : les avant-gardistes d’un modèle contesté
Les îles stars du tourisme grec servent souvent d’exemple… en négatif. Santorin, avec ses 3,5 millions de visiteurs annuels pour à peine 15 500 habitants, est devenue le symbole du surtourisme. Les ruelles étroites sont saturées, les prix immobiliers ont explosé, les locations saisonnières chassent les résidents permanents.
Mykonos, temple de la fête et de la jet-set, suit une trajectoire similaire. Les deux îles, qualifiées de « joyaux de la couronne » par les autorités, ont pourtant connu un été 2025 en demi-teinte : baisse marquée des arrivées à Santorin, progression anecdotique à Mykonos. Certains y voient les premiers signes d’une saturation, voire d’un rejet par les voyageurs eux-mêmes.
Les séismes qui ont secoué Santorin au début de l’année 2025 n’ont rien arrangé. Entre les tremblements de terre et la foule, l’île semble payer le prix de son succès incontrôlé.
Un cri d’alarme collectif des maires
Fin 2025, plusieurs édiles des Cyclades et du Dodécanèse ont uni leurs voix dans une résolution commune. Ils dénoncent une menace existentielle pour leurs territoires. Les mots sont forts : « pillage », « projets pharaoniques », « vorace et prédateur ».
« L’existence même de nos îles est menacée. »
Le texte pointe du doigt la transformation du tourisme en simple prétexte à la construction de résidences de luxe destinées à la vente ou à la location lucrative. Les signataires refusent que leurs îles deviennent de simples terrains à bâtir.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
À Milos, 48 projets hôteliers sont en cours de développement sur une île de seulement 151 km² et 5 000 habitants. Entre janvier et octobre 2025, 157 permis de construire ont été délivrés, soit une accélération spectaculaire.
Sur Paros, ce sont 459 permis, et à Santorin 461 sur la même période. Ces chiffres traduisent une pression immobilière inédite. Les constructions modernes aux grandes baies vitrées remplacent peu à peu l’architecture cycladique traditionnelle, celle des cubes blancs et des lignes épurées.
Un modèle économique à double tranchant
Le tourisme représente entre 28 % et 33,7 % du PIB grec selon les estimations officielles. Après la pandémie, le secteur a renoué avec des records : plus de 40 millions de visiteurs en 2024, un chiffre probablement dépassé en 2025. Cette manne financière a permis au pays de se relever après des années de crise.
Mais le revers est lourd. Les logements pour les locaux se raréfient, les loyers s’envolent, l’eau manque cruellement en été, la gestion des déchets devient ingérable. Les habitants, même ceux qui profitent économiquement de l’afflux, ressentent une perte d’identité et une dégradation de leur qualité de vie.
Dans les cafés des ports, les langues se délient parfois sous couvert d’anonymat. On parle d’un « diamant » qui se transforme en machine à cash, d’une île où l’argent prime sur tout le reste. Beaucoup craignent de s’exprimer publiquement, tant la manne touristique fait vivre une grande partie de la population.
Des failles dans le contrôle et la législation
Les experts pointent des lacunes importantes dans la réglementation du bâtiment. Certains chantiers se construisent bien au-delà des autorisations initiales. Les contrôles sont rares, et quand ils ont lieu, des arrangements à l’amiable semblent parfois privilégiés.
Depuis 2019, les plus gros projets bénéficient du statut d’« investissements stratégiques », une procédure accélérée qui réduit les délais et les obstacles administratifs. Si l’objectif est d’attirer des capitaux, le résultat est une accélération parfois incontrôlée du développement.
Un avenir entre préservation et croissance
Les Cyclades se trouvent à un carrefour. D’un côté, la nécessité de générer des revenus dans des territoires où les opportunités sont rares hors saison. De l’autre, la préservation d’un patrimoine naturel et culturel unique au monde.
Des voix s’élèvent pour demander plus de protection, une meilleure planification, des limites claires à la construction. D’autres estiment que le modèle actuel, bien que perfectible, reste la seule bouée de sauvetage économique viable pour ces îles.
Une chose est sûre : le débat ne fait que commencer. Entre ceux qui veulent préserver l’âme des Cyclades et ceux qui y voient une chance unique de prospérité, la balance reste fragile. Et pendant ce temps, les grues continuent de tourner, les excavatrices de mordre la roche, et les paysages de changer de visage.
Restera-t-il encore quelque chose de l’ancienne magie cycladique dans dix ou vingt ans ? La réponse dépendra des choix faits aujourd’hui, entre appétit économique et respect d’un héritage millénaire.
Ce qui se joue dans les Cyclades dépasse le simple cadre local. C’est une question universelle : comment concilier développement touristique massif et préservation de sites d’exception ? La réponse grecque, dans les années à venir, sera scrutée bien au-delà de la mer Égée.









