Imaginez un pays où, du jour au lendemain, des milliers de jeunes descendent dans la rue, bravent les balles et parviennent à faire tomber un régime en place depuis quinze longues années. C’est exactement ce qui s’est produit au Bangladesh à l’été 2024. Aujourd’hui, jeudi, les Bangladais retournent aux urnes pour élire leurs députés dans un climat chargé d’espoir, mais aussi de nombreuses incertitudes. Ce scrutin marque un tournant majeur pour cette nation d’Asie du Sud.
Un scrutin chargé d’histoire et d’attentes
Après des mois de transition chaotique sous la direction d’un gouvernement provisoire, les électeurs sont appelés à choisir les 350 membres du Parlement monocaméral. Plus de 127 millions de personnes sont inscrites sur les listes, dans un pays où la population dépasse les 170 millions d’habitants. Ce rendez-vous électoral est le premier véritablement compétitif depuis plus d’une décennie et demie.
La campagne a été intense, parfois violente, mais surtout marquée par une mobilisation exceptionnelle. Les jeunes, qui représentent 44 % de l’électorat, portent sur leurs épaules l’espoir d’un changement profond. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais voté auparavant, déçus par des scrutins précédents entachés de fraudes ou boycottés par l’opposition.
La chute d’un pouvoir quasi absolu
Sheikh Hasina, figure dominante de la politique bangladaise pendant près de deux décennies, a été contrainte de fuir le pays à la suite d’une insurrection populaire menée principalement par la génération Z. Cette révolte, qui a fait de nombreuses victimes, a mis fin à un règne souvent qualifié d’autoritaire par ses détracteurs.
Le parti qu’elle dirigeait a été déclaré hors-la-loi. Condamnée à mort par contumace pour sa responsabilité dans la répression sanglante des manifestations de 2024, l’ancienne Première ministre vit aujourd’hui en exil en Inde. Son absence physique n’empêche pas que son ombre plane toujours sur le scrutin.
« Avant, je n’allais pas voter. Cette fois, j’espère que l’élection sera honnête, alors je rentre chez moi pour déposer mon bulletin dans l’urne. »
Un étudiant de 26 ans à Dacca
Cette phrase résume parfaitement le sentiment qui anime une grande partie de la jeunesse bangladaise. Après des années de désillusion, beaucoup voient dans ce vote une opportunité unique de redessiner l’avenir du pays.
Les principaux acteurs de la compétition
Deux forces politiques se détachent nettement dans cette course. D’un côté, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), dirigé depuis l’exil par Tarique Rahman, 60 ans, fils de l’ancienne Première ministre Khaleda Zia. Ce dernier, héritier d’une dynastie politique influente, incarne pour beaucoup l’opposition historique au régime déchu.
De l’autre côté, le Jamaat-e-Islami, parti islamiste dirigé par Shafiqur Rahman, 67 ans. Ce dernier a passé de longues périodes en prison sous l’ancien régime. À la tête d’une coalition, il ambitionne de devenir le premier Premier ministre islamiste de l’histoire du pays.
Surprenant pour un parti souvent associé à des positions conservatrices, Shafiqur Rahman a tenu tout au long de la campagne un discours relativement modéré, notamment sur la place des femmes dans la société. Il a promis la création d’emplois massifs et la lutte sans relâche contre la corruption.
Le rôle central du gouvernement provisoire
Depuis l’été 2024, c’est le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, 85 ans, qui dirige un gouvernement provisoire. Pionnier de la microfinance à travers la Grameen Bank, il est devenu une figure respectée internationalement.
Il a annoncé qu’il se retirerait immédiatement après l’annonce des résultats. Avant de partir, il a imposé aux partis politiques l’adoption d’une série de réformes institutionnelles majeures, regroupées sous le nom de « Charte de juillet ». Ce texte prévoit notamment une limitation à deux mandats pour le poste de Premier ministre et la création d’une seconde chambre parlementaire.
Cette charte est soumise simultanément au vote des électeurs par référendum le même jour que les législatives. Son adoption ou son rejet aura des conséquences profondes sur l’architecture institutionnelle future du Bangladesh.
« La signification de cette journée est considérable. Elle déterminera la direction que va prendre le pays, la forme que prendra sa démocratie, sa permanence et le sort de la future génération. »
Muhammad Yunus, lors d’un discours télévisé
Une campagne sous haute tension sécuritaire
Pour garantir le bon déroulement du scrutin, les autorités ont mobilisé des moyens considérables. Plus de 300 000 membres des forces de sécurité, incluant armée, police et autres unités, patrouillent dans le pays. Les 42 761 bureaux de vote ouvriront à 7h30 locales et fermeront à 16h30.
La commission électorale a multiplié les déclarations rassurantes, affirmant avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer un scrutin libre et équitable. Elle table sur une participation massive, portée par l’« euphorie » qui règne dans le pays selon l’un de ses membres.
Les grands enjeux économiques et sociaux
Le Bangladesh traverse une période économique difficile. L’inflation, le chômage des jeunes et la corruption endémique minent la confiance dans les institutions. Le textile, principal moteur économique du pays, souffre de la concurrence internationale et des conditions de travail souvent dénoncées.
Les jeunes électeurs espèrent que le prochain gouvernement saura relancer la croissance, créer des emplois décents et mettre fin aux pratiques clientélistes qui ont gangrené l’administration ces dernières années.
La question de la place de l’islam dans la société reste également sensible dans ce pays à 90 % musulman. Si le Jamaat-e-Islami adopte un discours modéré sur le sujet, certains craignent que son arrivée au pouvoir ne modifie l’équilibre entre religion et État.
L’importance cruciale de l’acceptation des résultats
Quel que soit le vainqueur, l’un des plus grands défis sera l’acceptation pacifique des résultats par tous les acteurs. Les analystes soulignent que la légitimité du prochain gouvernement dépendra largement de la crédibilité du scrutin.
« Le défi du Bangladesh est désormais de faire en sorte que cette élection soit honnête et impartiale, et celui de tous les partis d’en accepter les résultats », estime un expert de l’International Crisis Group.
La réaction des partisans de l’ancien régime, orphelins de leur parti interdit, constitue une autre inconnue majeure. Leur attitude dans les urnes et après l’annonce des résultats pourrait peser lourd sur la stabilité future.
Vers une nouvelle page de l’histoire bangladaise ?
Ce scrutin intervient à un moment charnière. Pour la première fois depuis longtemps, les Bangladais ont le sentiment que leur vote peut réellement compter. La mobilisation de la jeunesse, la présence de plusieurs candidats crédibles et la mise en place de réformes institutionnelles potentielles créent un cocktail inédit.
Mais les défis restent immenses : reconstruire la confiance dans les institutions, relancer une économie en difficulté, lutter contre la corruption systémique, apaiser les tensions religieuses et communautaires, tout en maintenant la stabilité politique.
Les premières tendances devraient être connues dans la nuit de jeudi à vendredi. Elles donneront une première indication sur la direction que prendra le Bangladesh pour les années à venir. Une chose est sûre : cette journée du 12 février 2026 restera gravée dans les mémoires comme un possible tournant démocratique pour cette nation résiliente.
Le monde observe avec attention. Le Bangladesh, pays le plus densément peuplé de la planète, est aussi l’une des économies à la croissance la plus rapide ces dernières décennies. Sa capacité à transformer cette opportunité historique en un véritable renouveau démocratique constituera un test majeur pour la région et au-delà.
En attendant les résultats, une certitude flotte dans l’air : quelque chose a changé au Bangladesh. Les jeunes qui ont fait tomber un régime en 2024 ne sont plus disposés à accepter l’inacceptable. Ils veulent compter, être entendus, et participer pleinement à la construction de leur avenir.
Ce jeudi, ils ont rendez-vous avec l’histoire.
En quelques chiffres
127 millions d’électeurs inscrits
42 761 bureaux de vote
44 % des électeurs ont entre 18 et 37 ans
350 sièges à pourvoir au Parlement
300 000 membres des forces de sécurité mobilisés
Quel que soit l’issue, ce scrutin restera comme un moment clé dans l’histoire contemporaine du Bangladesh. Un pays qui, après des années de tensions, tente aujourd’hui de se réinventer.









