Un empire familial secoué par une crise de succession explosive
Imaginez un géant discret qui pèse des milliards, présent sur des marchés aussi divers que le vin français et la bière africaine, soudainement exposé aux feux des projecteurs à cause d’une lutte fratricide. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui au sein du groupe Castel, fondé en 1949 par Pierre Castel, aujourd’hui âgé de 99 ans. Ce patriarche visionnaire a bâti un colosse avec environ 40 000 employés et un chiffre d’affaires impressionnant de 6,5 milliards d’euros en 2024. Mais la transmission du pouvoir semble tourner au vinaigre.
Depuis plusieurs semaines, la famille du fondateur est en désaccord ouvert avec Gregory Clerc, le directeur général en place depuis 2023. Ce dirigeant suisse, ancien avocat fiscaliste de Pierre Castel, se retrouve au cœur d’une tempête qui dépasse largement les simples questions de management. Les tensions ont culminé avec une procédure judiciaire à Singapour et des déclarations publiques très dures.
La décision provisoire de la Haute Cour de Singapour
Mercredi, l’affaire a franchi un cap majeur. La Haute Cour de Singapour a rendu une décision provisoire qui interdit à Gregory Clerc de se prévaloir du statut d’administrateur de la société Investment Beverage Business Management (IBBM). Cette entité singapourienne joue un rôle central dans la structure du groupe, agissant comme une holding clé. Cette mesure reste en vigueur en attendant l’issue finale de la procédure en cours.
Gregory Clerc a réagi avec prudence, indiquant qu’il ne commenterait pas les procédures en cours à Singapour, conformément aux règles locales. Cette réserve contraste avec les échanges plus vifs qui ont marqué les jours précédents. La décision judiciaire marque un revers temporaire pour le dirigeant, même si elle n’entame pas encore l’ensemble de ses responsabilités au sein du groupe.
Le vote controversé du 2 février
Tout a commencé à s’accélérer début février. Lors d’une assemblée générale, la famille Castel a voté pour évincer Gregory Clerc de son rôle d’administrateur au sein d’IBBM. Selon la famille, cette décision devait entraîner mécaniquement la révocation de plusieurs de ses mandats dans diverses entités du groupe. Mais Gregory Clerc a contesté cette validité, affirmant qu’il restait pleinement aux commandes.
Une source proche du dossier a révélé que le camp du dirigeant a remis en cause la validité des voix exprimées par Romy Castel, la fille unique du fondateur. Les administrateurs soutenant Gregory Clerc ont quitté la réunion sans signer le procès-verbal, accentuant la confusion. Ce n’était pas la première tentative : une précédente, le 8 janvier, avait déjà échoué.
Je reste plus que jamais aux manettes et au service du groupe Castel.
Cette phrase, prononcée par Gregory Clerc, illustre sa détermination à ne pas céder du terrain. Dans un courrier interne datant de début janvier, il avait déjà expliqué que sa révocation d’IBBM n’aurait aucun impact sur ses autres fonctions, soulignant la volonté du fondateur de séparer la détention du capital de la gestion opérationnelle.
Les accusations personnelles de Romy Castel
La dimension personnelle a explosé au grand jour avec les déclarations de Romy Castel. Elle a dénoncé une captation du pouvoir et une dérive narcissique de la part du dirigeant suisse. Selon elle, son père a progressivement regretté cette nomination au poste de directeur général.
Romy Castel a évoqué un éloignement croissant entre Pierre Castel, qui vit en Suisse, et Gregory Clerc, qui ne serait plus venu le voir depuis un an et demi. Elle a décrit l’état d’esprit de son père comme marqué par une peine considérable, une colère face à la médiatisation de l’œuvre de sa vie, et un profond sentiment de trahison.
Aussi en sait-il bien moins que moi de ce qui affecte vraiment mon père aujourd’hui : une peine considérable, une colère de voir l’oeuvre de sa vie malmenée sur la place publique et un sentiment de trahison.
Ces mots forts traduisent une rupture profonde. Romy Castel a demandé à Gregory Clerc de cesser d’attribuer à son père des paroles ou des volontés qu’il n’aurait jamais exprimées. Cette charge émotionnelle ajoute une couche dramatique à un conflit qui pourrait sembler purement corporate.
La structure complexe du groupe Castel
Pour comprendre les enjeux, il faut plonger dans l’architecture du groupe. Castel est un emboîtement sophistiqué de sociétés, avec des holdings au Luxembourg, à Singapour et ailleurs. La holding opérationnelle principale, DF Holding au Luxembourg, est dirigée par Gregory Clerc. Elle chapeaute trois entités majeures : Castel Vins pour les vins, Castel Afrique pour les activités sur le continent africain, et Somdia pour l’agro-industrie.
Le groupe est présent en France avec des marques comme Baron de Lestac, Listel, Kriter ou les cavistes Maison Nicolas. En Afrique, il domine largement le marché de la bière et des boissons. Cette expansion internationale explique en partie la complexité des structures de gouvernance, conçues pour optimiser la gestion d’un empire tentaculaire.
Les administrateurs de DF Holding et d’une autre structure clé, Cassiopée, ont réaffirmé leur pleine confiance en Gregory Clerc. Ils ont dénoncé des tentatives de déstabilisation et insisté sur le fait que le contrôle ultime du groupe repose sur des trusts, assurant une gouvernance professionnelle et indépendante.
Le groupe Castel est ultimement détenu par des trusts, de manière à assurer un contrôle professionnel et indépendant, garant de la bonne gouvernance du groupe. Ainsi, le contrôle ultime du groupe Castel n’appartient ni à des personnes physiques ni à IBBM qui est une société de gestion.
Ils ont également rejeté toute idée de mainmise par Gregory Clerc et confirmé qu’une cession du groupe a toujours été exclue.
Le contexte fiscal pesant
En toile de fond, une menace sérieuse plane : un redressement fiscal en France. Selon des informations provenant de la filiale Castel Vins, ce redressement pourrait atteindre, dans sa fourchette haute, le milliard d’euros. Cette perspective ajoute une pression supplémentaire sur la gouvernance actuelle.
Le groupe traverse donc une période critique, entre conflits internes, procédures judiciaires internationales et défis fiscaux majeurs. Les prochains mois seront décisifs pour déterminer qui tiendra réellement les rênes de cet empire des boissons.
Les rebondissements se multiplient, et chaque déclaration publique semble attiser les tensions. Entre loyauté envers le fondateur, ambitions personnelles et impératifs de gestion d’un groupe mondial, les lignes de fracture sont profondes. Reste à voir comment cette saga évoluera, dans un secteur où la discrétion a longtemps été la règle.
Ce conflit dépasse le cadre d’une simple querelle familiale. Il questionne la transmission dans les grandes entreprises familiales, la séparation entre propriété et management, et les risques liés à des structures complexes impliquant plusieurs juridictions. Pour l’instant, l’incertitude domine, et les parties semblent loin d’un accord.
Les observateurs du secteur suivent de près cette affaire, car l’issue pourrait influencer la stratégie future du groupe, notamment en Afrique où sa présence est dominante. Les marques emblématiques de Castel risquent de pâtir indirectement de cette instabilité prolongée.
En attendant les prochaines audiences à Singapour, le groupe continue ses opérations quotidiennes. Mais l’ombre de cette bataille judiciaire et personnelle plane sur Bordeaux, Luxembourg, Singapour et au-delà. Une page mouvementée s’écrit pour l’héritage de Pierre Castel.









