Imaginez un jeune milliardaire qui, en quelques semaines, passe du statut de prodige de la finance décentralisée à celui de détenu dans une prison fédérale américaine. Aujourd’hui, alors qu’il purge une peine de 25 ans, Sam Bankman-Fried tente un ultime coup juridique : demander un tout nouveau procès. Une requête déposée directement depuis sa cellule, sans avocat cette fois, qui relance le débat sur l’une des plus grandes affaires criminelles financières de la décennie.
Un milliardaire déchu qui refuse de baisser les bras
Derrière les barreaux, l’ancien patron de FTX n’a pas dit son dernier mot. En février 2026, une motion pro se – c’est-à-dire rédigée et déposée par lui-même – a été enregistrée auprès du tribunal fédéral du district sud de New York. Ce document de plusieurs dizaines de pages invoque la fameuse Rule 33 du code de procédure pénale américain, qui permet de demander un nouveau procès en cas de preuves nouvelles ou lorsqu’un grave vice de procédure a entaché l’équité du premier jugement.
Mais que reproche-t-il exactement au procès qui s’est tenu fin 2023 ? Selon lui, deux anciens cadres supérieurs de FTX, dont les témoignages auraient pu changer radicalement la perception des faits, n’ont pas été entendus par le jury. Cette absence, affirme-t-il, a créé un déséquilibre majeur entre l’accusation et la défense.
Les arguments centraux de la motion
La requête met en avant plusieurs points très précis. Premièrement, l’absence supposée de certains témoignages clés qui auraient permis, selon Bankman-Fried, de démontrer que certaines décisions financières étaient davantage des erreurs de gestion que des actes intentionnels de fraude. Deuxièmement, il évoque une possible instrumentalisation politique de son dossier, laissant entendre que l’administration en place à l’époque aurait cherché à faire de lui un exemple médiatique.
Enfin – et c’est sans doute le point le plus audacieux – il conteste toujours la réalité même de la faillite telle qu’elle a été présentée. Selon ses récentes déclarations publiques relayées via son compte X (géré par des proches), FTX n’aurait jamais été réellement insolvable et la procédure Chapter 11 aurait été déclenchée de manière abusive pour confisquer le contrôle de la structure.
« Les faits montrent que les actifs étaient là… mais qu’ils ont été mal interprétés ou délibérément mal représentés. »
Déclaration attribuée à Sam Bankman-Fried (2026)
Bien entendu, cette version des faits est très loin de faire consensus. Les documents judiciaires, les audits indépendants et les témoignages sous serment des anciens dirigeants racontent une histoire bien différente.
Retour sur l’effondrement éclair de FTX
Pour comprendre pourquoi cette nouvelle demande suscite autant de réactions, il faut remonter à novembre 2022. En quelques jours seulement, l’empire FTX s’effondre. La plateforme, alors classée parmi les trois plus grosses plateformes d’échange crypto au monde, annonce ne plus pouvoir honorer les retraits de ses clients.
Très vite, les révélations s’enchaînent : la quasi-totalité des fonds des utilisateurs aurait été prêtée à Alameda Research, la société sœur dirigée par Caroline Ellison, compagne de l’époque de Bankman-Fried. Cette dernière utilisait ces milliards pour effectuer des paris très risqués sur les marchés crypto. Lorsque le marché a chuté, le trou est devenu abyssal.
- Novembre 2022 : publication d’un bilan d’Alameda montrant une très forte dépendance au token FTT
- Retraits massifs des clients → liquidité immédiate impossible
- 2 novembre : Binance annonce puis annule le rachat de FTX
- 11 novembre : dépôt de bilan Chapter 11 pour FTX et entités affiliées
- Décembre 2022 : arrestation de Sam Bankman-Fried aux Bahamas
Ce calendrier tragique a marqué un tournant pour toute l’industrie crypto. La confiance s’est brisée. Des milliards de dollars ont disparu. Et au centre de cette tempête : un jeune homme de 30 ans à la coupe improbable et aux prises de position très affirmées sur la régulation et l’éthique en finance décentralisée.
Un procès très médiatisé et une condamnation lourde
Le procès pénal s’est ouvert à l’automne 2023. Après plusieurs semaines d’audience, le jury a déclaré Sam Bankman-Fried coupable sur les sept chefs d’accusation principaux : fraude électronique, complot de fraude sur valeurs mobilières, blanchiment d’argent, etc.
En mars 2024, la juge Lewis Kaplan prononce la sentence : 25 ans de prison fédérale, une amende de 11 milliards de dollars et une interdiction à vie d’exercer dans les services financiers. Pour beaucoup d’observateurs, cette peine est sévère, mais cohérente avec l’ampleur du préjudice subi par les clients.
Pourtant, du côté de la défense, on n’a jamais cessé de contester la qualification intentionnelle de la fraude. Selon eux, il s’agissait davantage d’une gestion chaotique et irresponsable que d’un plan criminel prémédité.
Que dit la Rule 33 et quelles sont ses chances de succès ?
La Rule 33 permet à un juge de prononcer un nouveau procès si :
- De nouvelles preuves matérielles ont été découvertes après le procès
- Ces preuves n’étaient pas disponibles auparavant malgré une diligence raisonnable
- Elles sont suffisamment fortes pour probablement changer le résultat du procès
Dans la pratique, les juges accordent très rarement une telle demande. Les statistiques montrent que moins de 5 % des motions Rule 33 aboutissent à un nouveau procès complet. La barre est donc très haute.
Dans le cas présent, Bankman-Fried ne semble pas invoquer de preuves totalement nouvelles, mais plutôt l’absence de certains témoignages lors du premier procès. Cela pourrait être requalifié en erreur procédurale ou en violation du droit à une défense complète… mais les avocats spécialisés estiment que cette ligne argumentative reste fragile.
Le rôle ambigu de sa mère dans cette démarche
Comme Sam Bankman-Fried est incarcéré, c’est sa mère, Barbara Fried, professeure de droit émérite à Stanford, qui a officiellement déposé la motion au greffe. Cette précision n’est pas anodine : elle montre à quel point la famille reste impliquée dans la bataille judiciaire.
Barbara Fried a d’ailleurs été très active dans les médias depuis l’arrestation de son fils, publiant des tribunes et accordant des interviews pour défendre l’idée que la peine est disproportionnée par rapport aux faits reprochés.
Les récentes sorties sur les réseaux sociaux
Depuis quelques mois, un compte X certifié au nom de Sam Bankman-Fried publie régulièrement des messages (rédigés ou validés par des proches). On y lit notamment que :
« FTX n’a jamais été en faillite au sens technique. Les actifs existaient. »
Ces déclarations ont provoqué de vives réactions dans la communauté crypto. Certains y voient une tentative de manipulation du récit public, d’autres pensent qu’il essaie simplement de maintenir la pression médiatique en attendant l’examen de son appel principal.
Quel impact sur l’écosystème crypto en 2026 ?
L’affaire FTX continue d’influencer profondément le secteur. Elle a accéléré la mise en place de régulations plus strictes aux États-Unis et ailleurs. Elle a aussi servi d’argument choc à tous ceux qui estimaient que la crypto restait un Far West incontrôlable.
Paradoxalement, elle a également renforcé la légitimité des acteurs qui ont toujours prôné la transparence et la ségrégation des fonds clients. Les plateformes qui publient des proof-of-reserves réguliers et qui séparent clairement les fonds utilisateurs des fonds propres ont gagné en crédibilité.
- Renforcement des exigences KYC/AML
- Obligation de proof-of-reserves pour plusieurs exchanges majeurs
- Augmentation du contrôle des flux entre entités affiliées
- Prudence accrue des investisseurs institutionnels
Et l’appel principal dans tout ça ?
Il ne faut pas oublier que la demande de nouveau procès sous Rule 33 est une procédure parallèle. L’appel principal contre la condamnation est toujours en cours. Les avocats de Bankman-Fried y contestent plusieurs points : la recevabilité de certains témoignages, l’interprétation des instructions données au jury, et même la constitutionnalité de certaines qualifications pénales appliquées.
La plupart des spécialistes s’accordent à dire que c’est sur ce front que les meilleures chances de réduction de peine (ou, dans un scénario très optimiste, d’annulation) se situent.
Que retenir de cette nouvelle offensive judiciaire ?
Sam Bankman-Fried reste un personnage clivant. Pour les uns, il incarne l’arrogance et l’irresponsabilité qui ont failli détruire une industrie naissante. Pour les autres, il est devenu le bouc émissaire d’un système qui cherchait à frapper un grand coup symbolique.
Ce qui est certain, c’est que l’histoire n’est pas terminée. Chaque nouvelle procédure, chaque déclaration publique, chaque rebondissement judiciaire continue de faire vibrer l’écosystème crypto plusieurs années après les faits.
En attendant la décision du juge sur cette motion Rule 33, une question flotte dans l’air : et si, contre toute attente, la justice américaine acceptait d’ouvrir une nouvelle page dans ce dossier hors norme ?
Une chose est sûre : personne, dans le milieu crypto, n’a encore tourné définitivement la page FTX.
Chronologie rapide de l’affaire FTX (2022-2026)
Nov. 2022 → Effondrement et dépôt de bilan
Déc. 2022 → Arrestation aux Bahamas
Nov. 2023 → Condamnation sur 7 chefs
Mars 2024 → 25 ans de prison prononcés
Fév. 2026 → Dépôt de la motion pro se pour nouveau procès
À suivre… de très près.









