InternationalSociété

Kényans Trompés et Forcés dans l’Armée Russe : Un Calvaire

Des Kényans partis chercher un avenir meilleur en Russie se retrouvent piégés sur le front ukrainien, contraints de signer un contrat militaire sous la menace. Certains n’ont plus de jambes, d’autres n’ont jamais revu leur famille. Comment une simple promesse d’emploi a-t-elle pu virer au cauchemar absolu ?

Imaginez répondre à une annonce alléchante pour un emploi stable et bien payé à l’étranger. Quelques semaines plus tard, vous vous retrouvez au milieu d’un champ de bataille, une arme à la main, sous les tirs de drones, avec pour seule issue la mort ou la mutilation. C’est le cauchemar qu’ont vécu des dizaines, voire des centaines de jeunes Kényans ces derniers mois.

Attirés par des promesses mirobolantes d’agences de recrutement basées à Nairobi, ils pensaient devenir vendeurs, agents de sécurité ou même sportifs professionnels. La réalité les a rattrapés brutalement : un contrat militaire signé sous la menace, un aller simple vers le front ukrainien et, pour beaucoup, des séquelles physiques et psychologiques indélébiles.

Quand un rêve d’ailleurs se transforme en piège mortel

Le Kenya fait face à un chômage endémique. Beaucoup de jeunes, même diplômés, gagnent moins de 100 euros par mois lorsqu’ils trouvent un emploi. Dans ce contexte, une offre salariale comprise entre 920 et 2 400 euros mensuels semble irréelle… et pourtant crédible pour des personnes désespérées.

Des agences de recrutement locales, actives notamment dans la capitale, ont diffusé massivement ces opportunités via WhatsApp, Facebook et le bouche-à-oreille. Des groupes de discussion réunissaient des dizaines de candidats enthousiastes. Des compatriotes déjà « sur place » envoyaient des messages rassurants en swahili : tout allait bien, l’argent tombait, la vie était belle.

L’arrivée : le premier mensonge dévoilé

Une fois l’avion atterri, le scénario change radicalement. Au lieu d’un bureau ou d’un centre de formation professionnelle, les nouveaux arrivants sont conduits dans des maisons isolées, parfois à l’abandon, loin des grandes villes. Très rapidement, la pression commence.

« Signez ou vous êtes mort. » C’est la phrase que plusieurs d’entre eux ont entendue mot pour mot. Le document présenté est rédigé en cyrillique. La plupart ne comprennent pas un mot de russe. Certains tentent de refuser ; la menace physique ou la privation de nourriture les fait plier.

« On nous a dit clairement : si tu ne signes pas, tu ne sors pas vivant d’ici. »

Un jeune Kényan rapatrié

Le lendemain ou quelques jours plus tard, ils se retrouvent dans un centre d’entraînement militaire. L’uniforme est distribué, les armes remises. Le rêve d’un emploi paisible s’effondre définitivement.

Des hôpitaux qui racontent l’horreur

Certains des premiers Kényans partis ont été revus… mais dans un état effroyable. Dans un hôpital militaire russe, un rapatrié raconte avoir croisé d’anciens camarades de groupe WhatsApp :

Certains n’avaient plus de jambes. D’autres avaient perdu un bras. Presque tous portaient des regards vides. Ils ont confié avoir été forcés d’envoyer des messages positifs sous peine de représailles. La supercherie était totale, même auprès des familles restées au pays.

Une arnaque industrielle bien rodée

L’agence la plus citée dans les témoignages opérait depuis plusieurs bureaux successifs à Nairobi. Elle présentait des « magiciens des ressources humaines » capables de dénicher les meilleures opportunités à l’international. Des flyers, des publications sur les réseaux sociaux, des promesses très précises.

Une descente de police en septembre a permis de libérer 21 jeunes hommes sur le point d’embarquer pour la Russie. L’un des employés de l’agence est poursuivi pour trafic d’êtres humains. Il a été libéré sous caution et nie les faits.

Les victimes affirment pourtant qu’il les a personnellement accompagnés à l’aéroport. Un autre nom circule : celui d’un citoyen russe expulsé du Kenya à la fin de l’été dernier. Les autorités russes ont demandé son retour pour « jugement ».

Le front de Vovtchansk : un enfer terrestre

Plusieurs survivants décrivent la même scène cauchemardesque dans la région de Kharkiv, près de Vovtchansk :

  • Deux rivières à traverser, des cadavres flottant à la surface
  • Un immense champ jonché de centaines de corps
  • Ordre de courir droit devant malgré les drones ukrainiens omniprésents
  • Menace explicite du commandant : « Si vous fuyez, on vous tire dessus »

Sur 27 hommes envoyés dans une de ces charges, deux seulement ont survécu indemnes. L’un d’eux s’est caché sous un cadavre. Touché à l’avant-bras par un drone, il a vu sa plaie s’infecter gravement. Des vers sont apparus dans la blessure avant qu’il ne soit finalement évacué vers l’arrière.

Blessures, désertions et rapatriements clandestins

Les blessés graves finissent souvent dans plusieurs hôpitaux russes, jusqu’à Moscou pour certains. C’est là que certains ont réussi à s’échapper et à rejoindre l’ambassade kényane. D’autres ont déserté directement depuis leur unité, profitant d’un moment d’inattention.

Les autorités kényanes estiment officiellement à environ 200 le nombre de leurs ressortissants engagés dans ce système. Vingt-trois auraient été rapatriés. Les témoins interrogés estiment ce chiffre très largement sous-évalué.

Des familles brisées sans réponses

Pour beaucoup de familles, il n’y aura jamais de retour. Une mère de quatre enfants a appris fin novembre que son mari, parti comme chauffeur, était mort au combat. Un père de 72 ans a découvert en janvier que son fils avait été tué dès le mois d’août précédent. Sa dépouille reposerait dans une morgue de Rostov-sur-le-Don.

« Pourquoi sont-ils allés chercher nos fils pour les mettre sur un front qui ne les concerne pas ? Nous ne demandons pas aux Russes de venir mourir dans nos guerres. »

Un père endeuillé

La colère et l’incompréhension dominent. Beaucoup accusent la Russie de cynisme : utiliser la vulnérabilité économique des jeunes Africains pour alimenter une guerre d’usure.

Une pratique qui s’étend à tout le continent africain

Selon plusieurs sources concordantes, la Russie aurait d’abord recruté massivement dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, puis en Inde et au Népal, avant de se tourner vers le continent africain. Nigeria, Cameroun, Égypte, Afrique du Sud… plusieurs nationalités sont représentées dans les camps et sur le front.

L’ambassadeur ukrainien au Kenya dénonce une stratégie délibérée : trouver de la « chair à canon » là où la précarité économique rend les populations vulnérables aux fausses promesses.

Le gouvernement kényan réagit enfin

Face à la multiplication des témoignages et à la pression médiatique, le Kenya a officiellement qualifié la situation d’inacceptable. Les autorités ont annoncé l’envoi d’une délégation à Moscou au printemps pour exiger des explications et obtenir le rapatriement des derniers ressortissants encore sur place.

Beaucoup craignent cependant que les négociations restent lettre morte. La Russie a toujours nié employer des recruteurs officiels pour ces opérations et présente les engagements comme « volontaires ».

Traumatismes durables et avenir incertain

Ceux qui sont revenus ne sont plus les mêmes. Au moindre bruit d’avion, au simple bruissement d’arbres, les flash-back surgissent. L’un d’eux panique lorsqu’il voit une forêt ; elle lui rappelle les moments où il a été abandonné par ses camarades au milieu des bois.

Les cicatrices physiques sont là : avant-bras déchiqueté, épaule criblée d’éclats, jambe gravement touchée par une grenade larguée par drone. Mais les blessures psychologiques semblent encore plus profondes.

« J’ai honte », confie l’un d’eux. Honte d’avoir été naïf, honte d’avoir survécu quand tant d’autres sont morts, honte de porter un traumatisme que peu de gens autour de lui peuvent réellement comprendre.

Une question qui reste entière

Comment un tel système a-t-il pu perdurer plusieurs mois sans être stoppé plus tôt ? Pourquoi les autorités kényanes ont-elles mis autant de temps à réagir alors que les rumeurs circulaient dès le milieu de l’année ? Et surtout : combien d’autres jeunes, dans d’autres pays africains, sont actuellement en train de tomber dans le même piège ?

Chaque témoignage qui émerge soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Une chose est sûre : derrière les chiffres froids des pertes militaires se cachent des destins brisés, des familles détruites et une exploitation cynique de la misère économique mondiale.

Pour l’instant, les survivants rentrés au pays tentent de reconstruire leur vie. Mais le bruit des drones, l’odeur de la poudre et les images de champs de cadavres continuent de les hanter chaque nuit. Et quelque part, sur un front lointain, d’autres Kényans, peut-être encore plus nombreux, vivent encore cet enfer qu’ils n’ont jamais choisi.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.