Imaginez-vous marcher au milieu de la nuit, dans un froid qui coupe le souffle, et soudain le ciel s’illumine de flashs orange suivis d’un grondement sourd. Quelques secondes plus tard, tout ce qui faisait vivre une communauté entière – lumière, chaleur, emplois – est en train de brûler. C’est exactement ce que des centaines de personnes ont vécu dans une centrale électrique ukrainienne lors d’une des attaques les plus violentes de ces derniers mois.
Cet article n’est pas seulement le récit d’une infrastructure détruite. C’est le témoignage brut de ceux qui, malgré les explosions répétées, reviennent chaque matin au milieu des décombres pour tenter de redonner vie à ce qui reste. Leur phrase revient sans cesse : c’est notre vie qu’on détruit.
Au cœur d’un paysage dévasté
Quelques jours après l’attaque massive, l’odeur de métal brûlé flotte encore lourdement dans l’air glacé. La neige recouvre des paysages qui semblent sortis d’un film post-apocalyptique : d’énormes tuyaux tordus comme des spaghettis géants, des turbines figées, des câbles pendants.
Un corbeau mort, gelé sur place, gît près d’un mur où sont encore accrochés des portraits d’employés souriants. Ces photos datent d’un autre temps – celui où la centrale représentait stabilité, fierté et avenir pour des familles entières.
Des chiens errants circulent entre les gravats. Des pompiers, harnachés de pied en cap, progressent prudemment. Des ouvriers, emmitouflés jusqu’aux yeux, s’activent autour des machines blessées malgré des températures qui flirtent régulièrement avec les -20 °C.
Une nuit que personne n’oubliera
L’équipe de nuit savait qu’une grosse attaque se préparait. Les alertes s’étaient multipliées, les services de renseignement avaient prévenu. Mais entre savoir et vivre l’événement, il y a un gouffre.
« Rien ne peut préparer à ça », confie un responsable qui préfère rester anonyme. Deux impacts directs ont fini de ravager un bloc déjà très lourdement touché lors d’une précédente salve. Les flammes ont illuminé le ciel plusieurs heures durant.
Je travaille ici depuis 27 ans. J’ai juste envie de pleurer.
Un chef de brigade du service turbines, 53 ans
Personne n’a été blessé physiquement cette nuit-là. Mais le choc psychologique est immense. Voir des années de travail, des machines patiemment entretenues, partir en fumée en quelques minutes laisse des traces profondes.
Un acharnement méthodique contre l’énergie
Depuis l’automne dernier, les frappes contre le réseau électrique ukrainien se sont multipliées de façon spectaculaire. Les autorités recensent plus de 220 attaques visant spécifiquement les infrastructures énergétiques depuis le début du conflit à grande échelle, dont une dizaine de frappes d’ampleur massive rien que depuis octobre.
Conséquence directe : des millions de foyers privés d’électricité et de chauffage au cœur de l’hiver le plus rude depuis de longues années. Les coupures durent parfois vingt heures par jour. Dans certaines villes, l’électricité ne revient qu’une heure toutes les cinq à six heures.
Les autorités ukrainiennes et leurs alliés occidentaux dénoncent une stratégie délibérée visant à créer une crise humanitaire majeure en plein hiver. Un nouveau mot a même émergé dans le langage courant : Kholodomor, contraction glaçante qui fait référence à l’Holodomor – la grande famine artificielle de 1932-1933 – mais appliquée cette fois à l’extermination par le froid.
Quand la centrale est le cœur d’une région
Dans la ville voisine, presque toutes les familles ont un lien avec la centrale. Il existe de véritables dynasties : grand-père, père, fils, parfois même fille, travaillant tous dans le même secteur.
Ania, 22 ans, raconte que sa mère est employée au service administratif depuis trente ans. Depuis la dernière attaque, elle travaille de chez elle, mais le manque de contact avec ses collègues est douloureux. « Ils ont passé quasiment la moitié de leur vie là-bas… Et maintenant tout est détruit. »
C’est notre vie, vous comprenez ?
Un technicien turbine après l’attaque
Quelques minutes après les explosions, alors que les débris brûlaient encore, des salariés en repos ou en congé ont convergé spontanément vers le site pour aider comme ils pouvaient. Ce réflexe en dit long sur l’attachement viscéral qui lie ces hommes et ces femmes à leur lieu de travail.
La vie quotidienne sous tension permanente
Veronika, 24 ans, tient un petit restaurant dont les fenêtres donnent sur la forêt derrière laquelle se trouve la centrale. Elle voit les lueurs des explosions, entend les détonations. « Bien sûr que c’est effrayant », dit-elle simplement.
Mais comme beaucoup d’Ukrainiens aujourd’hui, elle ajoute qu’on finit par s’habituer. Ce qui compte le plus pour elle, c’est que « les gens, les enfants, ne souffrent pas ». Elle refuse le discours fataliste : « Le métal, ça se reconstruit. Les cheminées sont toujours debout. Et nous aussi. »
Réparer l’irréparable ?
Des centaines d’ouvriers et d’ingénieurs se relaient 24 heures sur 24. Ils déblaient, sécurisent, tentent de sauver ce qui peut encore l’être. Mais tout le monde le sait : la remise en service complète prendra énormément de temps.
Sur les huit grandes centrales que possède l’opérateur privé concerné, trois se trouvent désormais en zones occupées et sont donc perdues pour le réseau ukrainien contrôlé par Kiev. Chaque perte supplémentaire pèse lourd dans un système déjà exsangue.
Un moral qui vacille… mais ne rompt pas
Les attaques contre l’énergie ne détruisent pas seulement des machines. Elles frappent au cœur de l’identité collective de régions entières. Perdre sa centrale, c’est perdre son repère, son employeur principal, son motif de fierté locale.
Et pourtant, dans les témoignages recueillis, on sent autre chose que du désespoir. Il y a de la colère, bien sûr. Mais aussi une détermination froide, presque minérale, à ne pas céder.
« Même si certains disent que tout est foutu, ce n’est pas vrai », répète Veronika. Cette phrase pourrait résumer l’état d’esprit général : les bâtiments sont éventrés, les machines sont mortes, mais les gens, eux, continuent de se lever chaque matin.
Et demain ?
Nul ne sait combien de temps encore les frappes vont se poursuivre ni jusqu’où ira la dégradation du réseau. Les experts s’accordent à dire que chaque nouvelle salve massive rend la situation énergétique plus fragile.
Mais dans les décombres fumants d’une centrale ukrainienne, au milieu de la neige et du froid mordant, une certitude persiste : tant qu’il y aura des hommes et des femmes prêts à revenir réparer, la vie ne sera pas complètement éteinte.
Car au-delà des turbines et des transformateurs, c’est bien une certaine idée de la résistance qui est en train de se jouer, watt après watt, degré après degré, dans le silence gelé des nuits bombardées.
« Les cheminées sont toujours debout. Et nous aussi. »
Une jeune restauratrice de 24 ans, face aux ruines de la centrale qui éclaire sa ville
Ce témoignage n’est pas seulement celui d’une usine détruite. C’est le portrait d’un peuple qui refuse de laisser l’hiver et les bombes décider de son avenir.
Chaque réparation, même minuscule, chaque ampoule qui se rallume quelque part dans une maison, devient une victoire discrète mais réelle dans un combat qui se joue désormais autant dans les salles de contrôle calcinées que dans les esprits.
Et tant que cette flamme intérieure ne s’éteindra pas, il restera toujours quelqu’un pour tenter de rallumer les vraies lumières.









