Imaginez un instant : des millions d’adolescents qui défilent sans fin sur leur téléphone, le pouce qui swipe mécaniquement, incapable de s’arrêter. Et si cette habitude n’était pas un simple loisir, mais le résultat d’un design minutieusement pensé pour capturer l’attention ? C’est précisément ce que des centaines de familles américaines reprochent aujourd’hui aux géants des réseaux sociaux.
Depuis la fin janvier, un tribunal de Los Angeles est le théâtre d’un affrontement inédit. Pour la première fois, un haut dirigeant de la Silicon Valley doit répondre devant un jury des accusations très graves portées contre sa plateforme.
Un procès test qui pourrait tout changer
Mercredi marque une étape symbolique dans cette bataille judiciaire. Le responsable d’Instagram est attendu à la barre pour s’expliquer sur les mécanismes qui, selon les plaignants, transforment l’application en un puissant vecteur d’addiction chez les plus jeunes.
Ce témoignage n’est que le premier d’une série très attendue. Quelques jours plus tard, c’est le dirigeant de la maison mère qui devra à son tour faire face aux questions des avocats. Entre ces deux auditions, le patron d’une autre grande plateforme vidéo viendra également s’expliquer.
Kaley G.M., visage d’une plainte emblématique
À l’origine de ce procès test se trouve une jeune Californienne aujourd’hui âgée de 20 ans. Sa plainte a été sélectionnée parmi des milliers d’autres pour servir de cas pilote. Le verdict rendu ici pourrait influencer fortement les affaires similaires en cours partout aux États-Unis.
La jeune femme n’est pas présente physiquement dans la salle d’audience ces jours-ci. Elle témoignera plus tard. Mais son histoire plane sur chaque échange entre avocats et témoins.
Le vrai débat : pas le contenu, mais les algorithmes
Attention, le procès ne juge pas la présence de contenus dangereux sur les plateformes. La loi américaine protège largement les réseaux sociaux de toute responsabilité directe sur les publications des utilisateurs.
Ce qui est pointé du doigt, ce sont les systèmes de recommandation. Ces algorithmes qui décident ce que vous verrez ensuite, qui personnalisent le flux en temps réel, et qui, selon les plaignants, sont conçus pour maximiser le temps passé sur l’application, au détriment du bien-être des utilisateurs les plus vulnérables.
« À chaque fois que j’utilise le terme drogue, je l’utilise dans un sens large qui inclut l’usage des réseaux sociaux. »
Docteure Anna Lembke, psychiatre à Stanford
Cette déclaration prononcée mardi devant les jurés résume parfaitement l’angle adopté par l’accusation. Pour la spécialiste des addictions, les réseaux sociaux fonctionnent comme une substance qui active les circuits de récompense du cerveau.
Le cerveau adolescent, particulièrement vulnérable
La psychiatre a utilisé une métaphore limpide pour expliquer aux douze citoyens californiens pourquoi les mineurs sont si exposés. Elle a brandi un modèle anatomique du cerveau et a désigné le cortex préfrontal.
« C’est la partie qui agit comme les freins d’une voiture. C’est elle qui dit : Ok, j’en ai assez, ça suffit maintenant », a-t-elle expliqué. Or, ce frein naturel ne devient pleinement opérationnel que vers 25 ans.
Avant cet âge, les adolescents ont donc beaucoup plus de mal à s’autoréguler face à une stimulation permanente. Une exposition précoce et intensive aux réseaux sociaux viendrait, selon elle, remodeler durablement les circuits cérébraux au moment où ils sont les plus malléables.
Cette première « drogue d’entrée » rendrait ensuite plus sensible à d’autres dépendances : tabac, alcool, drogues diverses. Une théorie qui alimente directement l’accusation portée contre les plateformes.
La défense contre-attaque : pas d’addiction intentionnelle
Face à ces arguments scientifiques, les avocats des entreprises mis en cause ont développé une stratégie en plusieurs volets. D’abord, ils contestent fermement l’idée même d’addiction intentionnelle.
Pour l’un d’eux, représentant une grande plateforme vidéo, l’argument est radical : « Ce n’est pas de l’addiction aux réseaux sociaux quand il ne s’agit pas d’un réseau social et qu’il n’y a pas d’addiction. »
Il a insisté sur le fait que l’application ne cherche pas à « s’insérer dans votre cerveau et à le reconfigurer ». Il a même produit des documents internes montrant une évolution de la priorité : la qualité du temps passé a progressivement pris le pas sur la simple durée d’utilisation.
YouTube : un service gratuit avant tout
L’avocat a tenu à rappeler la nature même du service : « Ce que YouTube vend, c’est la possibilité de regarder quelque chose, gratuitement pour l’essentiel, sur votre ordinateur, votre téléphone ou votre iPad. »
Il a également souligné que 55 % des revenus publicitaires sont reversés aux créateurs, une manière selon lui de valoriser le contenu plutôt que la dépendance.
Enfin, il a affirmé que la plaignante elle-même, son médecin et son père avaient reconnu qu’elle n’était pas dépendante à cette plateforme en particulier.
Meta pointe d’autres causes plus déterminantes
De son côté, l’équipe juridique de la maison mère adopte une ligne légèrement différente. L’avocat a cherché à démontrer que les réseaux sociaux n’ont pas constitué un « facteur substantiel » dans les difficultés rencontrées par la jeune plaignante.
Il a insisté sur des éléments contextuels familiaux et sur des violences subies, présentés comme des explications bien plus centrales à ses problèmes de santé mentale.
Un calendrier judiciaire chargé
Le procès a démarré officiellement le 27 janvier avec la sélection des jurés. Il est pour l’instant prévu jusqu’au 20 mars. Mais cette affaire n’est qu’une étape.
D’autres procès tests sont déjà programmés à Los Angeles d’ici l’été. Parallèlement, une procédure de plus grande ampleur est examinée au niveau fédéral dans le nord de la Californie.
Dans un autre État, un procès distinct accuse la même entreprise d’avoir privilégié le profit au détriment de la protection des mineurs contre les prédateurs sexuels. Les audiences ont commencé lundi.
Les chiffres qui impressionnent
Les plateformes en question rassemblent des audiences colossales. La maison mère revendique trois milliards d’utilisateurs actifs chaque mois. Sa filiale vidéo en annonce 2,7 milliards. Des chiffres qui donnent la mesure de l’enjeu.
Deux autres applications populaires, très utilisées par les adolescents, figuraient également parmi les défendeurs. Elles ont toutefois choisi de conclure un accord confidentiel avant l’ouverture des débats.
Une bataille sur le sens même de l’addiction
Au-delà des témoignages scientifiques et des documents internes, c’est toute la définition de l’addiction qui est interrogée dans cette salle d’audience. Peut-on parler d’addiction lorsqu’il n’y a ni substance chimique ni syndrome de sevrage physique clair ?
Les psychiatres spécialisés dans les addictions comportementales répondent par l’affirmative depuis plusieurs années. Les compagnies technologiques, elles, restent très prudentes sur le terme.
Les algorithmes sous surveillance
Ce qui cristallise le plus les critiques, ce sont les systèmes de recommandation. En analysant en permanence le comportement de l’utilisateur (temps de visionnage, pauses, retours en arrière, likes, partages), ils construisent un profil toujours plus précis.
Ce profil permet ensuite de proposer du contenu qui maximise les probabilités que la personne reste encore quelques minutes, puis encore quelques minutes… Le but ultime étant d’augmenter le temps passé, donc les occasions de diffuser de la publicité.
Les avocats des plaignants estiment que ce mécanisme, lorsqu’il est appliqué à des cerveaux en développement, franchit la ligne entre optimisation commerciale et mise en danger.
Vers une régulation plus stricte ?
Quel que soit le verdict final dans cette affaire, le simple fait qu’un dirigeant majeur doive témoigner sous serment devant un jury populaire constitue déjà un précédent. Les regards sont tournés vers les États-Unis, mais les conséquences pourraient être mondiales.
De nombreux pays observent attentivement cette procédure. Si les plateformes sont reconnues responsables d’avoir contribué à des troubles graves chez des mineurs, la pression pour une régulation internationale s’intensifiera considérablement.
Les parents face à un défi quotidien
En attendant les décisions de justice, des millions de parents continuent de se poser les mêmes questions : à quel âge autoriser un smartphone ? Combien de temps d’écran quotidien ? Comment contrôler le contenu vu ?
Les outils de contrôle parental existent, mais beaucoup d’adolescents trouvent rapidement comment les contourner. La discussion autour de ces questions dépasse désormais le cadre familial pour devenir un débat de société majeur.
Un miroir de notre époque
Ce procès est bien plus qu’une simple affaire judiciaire. Il reflète les angoisses d’une société qui a vu naître et grandir une génération entièrement connectée. Une génération dont le cerveau s’est développé sous l’influence permanente d’algorithmes qui cherchent à capter son attention.
Il pose aussi la question fondamentale de la responsabilité des entreprises technologiques. Jusqu’où peut aller la quête de l’engagement utilisateur ? Où trace-t-on la frontière entre innovation captivante et manipulation dangereuse ?
Les réponses apportées dans les prochaines semaines à Los Angeles pourraient marquer un tournant décisif dans la manière dont nous régulons les technologies qui occupent désormais une place centrale dans la vie des plus jeunes.
Pour l’instant, les débats se poursuivent, les experts se succèdent à la barre, et le monde entier observe attentivement ce qui pourrait devenir l’une des affaires judiciaires les plus marquantes du XXIᵉ siècle en matière de technologie et de santé publique.
La suite du procès promet encore de nombreux rebondissements. Les prochains témoignages seront scrutés avec la plus grande attention, tant par les familles concernées que par les investisseurs, les régulateurs et les millions d’utilisateurs quotidiens des plateformes concernées.









