Imaginez un numéro de téléphone où des centaines de milliers de citoyens appellent pour partager des secrets, des soupçons, des menaces. En 2025, ce numéro n’appartient pas à une émission de radio ou à une ligne d’assistance sociale : il s’agit de la « ligne de confiance » du FSB, le service de renseignement intérieur russe. Près de 150 000 personnes ont composé ce numéro l’année dernière, un chiffre qui interpelle et qui en dit long sur l’état de la société russe aujourd’hui.
Ce phénomène n’est pas anodin. Il reflète une mobilisation citoyenne encouragée, une vigilance accrue face aux menaces perçues, et surtout une intensification des missions du FSB depuis le début du conflit en Ukraine. Mais que révèlent exactement ces appels ? Quelles conséquences concrètes ont-ils eues ? Plongeons dans ces chiffres officiels pour mieux comprendre.
Une explosion des contacts avec le FSB en 2025
Le FSB a publié un communiqué détaillé sur l’activité de sa ligne téléphonique de confiance en 2025. Au total, ce sont 146 557 messages qui ont été reçus à travers le pays. Ce volume est impressionnant et montre une participation citoyenne massive aux efforts de sécurité intérieure.
À Moscou, l’office central a enregistré 68 785 messages. Parmi eux, 455 ont été jugés utiles et ont donné lieu à des vérifications approfondies. Dans les régions, les antennes locales du service ont reçu 77 772 messages, dont 15 233 contenaient des informations considérées comme opérationnellement significatives. Les autres relevaient davantage du renseignement général ou d’informations diverses.
Ces distinctions ne sont pas anodines. Elles montrent que le FSB trie soigneusement les appels : tous ne mènent pas à des enquêtes, mais une partie non négligeable permet d’agir concrètement. Le service insiste d’ailleurs sur le fait que certains signalements ont conduit à des opérations significatives, y compris des poursuites judiciaires graves.
Les missions multiples du FSB en Russie
Pour bien saisir l’importance de ces chiffres, il faut rappeler le rôle central du FSB dans la Russie contemporaine. Héritier direct du KGB soviétique, ce service puissant assume un large éventail de responsabilités : sécurité intérieure, contre-espionnage, lutte contre le crime organisé, le terrorisme, le trafic de drogue, et même le contrôle des frontières.
Depuis février 2022 et le lancement de l’offensive à grande échelle en Ukraine, ses activités ont été considérablement renforcées. Le FSB annonce régulièrement des arrestations liées à des activités présumées pour le compte de Kiev. Cette période de tension géopolitique a amplifié la sensibilité aux menaces internes, et la ligne de confiance est devenue un outil clé dans cette stratégie.
Les citoyens sont encouragés à signaler tout comportement suspect. Des groupes militants pro-Kremlin jouent un rôle actif dans cette mobilisation, invitant les Russes à dénoncer toute personne soupçonnée de sympathies pro-ukrainiennes. Cette dynamique crée un climat où la vigilance collective est valorisée, parfois au prix d’une suspicion généralisée.
Des poursuites graves issues des signalements
Parmi les résultats concrets de ces appels, le FSB met en avant 18 personnes poursuivies en 2025 pour des infractions très sérieuses : acte de terrorisme, sabotage, ou complicité de sabotage. Ces individus auraient agi sur instruction ukrainienne, en commettant notamment des incendies criminels contre des infrastructures de transport et de communication dans différentes régions du pays.
Ces actes visent à perturber le fonctionnement quotidien : routes, voies ferrées, réseaux de communication. Le FSB les qualifie de tentatives délibérées de déstabilisation. Les poursuites montrent que certains signalements ont permis d’identifier et d’intercepter ces opérations avant qu’elles ne causent des dommages plus importants.
D’autres cas concernent des infractions connexes. Plusieurs individus ont été poursuivis pour fausse alerte délibérée à un acte terroriste après avoir diffusé des menaces anonymes. Un Russe a même été arrêté pour avoir publié sur internet des appels au meurtre de représentants des autorités. Ces exemples illustrent la variété des menaces que le service cherche à contrer grâce aux contributions citoyennes.
La lutte contre les escroqueries en pleine expansion
Le FSB ne se limite pas aux menaces sécuritaires classiques. Il a aussi empêché des tentatives d’escroquerie visant 6 193 personnes en 2025. Des individus se faisaient passer pour des agents des services de sécurité afin d’extorquer de l’argent. Cette pratique, malheureusement courante en Russie, exploite la peur et la crédulité des citoyens face à l’autorité.
Les escrocs contactent leurs victimes par téléphone ou messagerie, prétendant qu’une enquête est en cours et qu’un paiement est nécessaire pour éviter des poursuites. Grâce aux signalements reçus sur la ligne de confiance, le FSB a pu intervenir et protéger ces personnes d’une perte financière importante.
Cette facette montre que la hotline sert aussi à protéger la population contre des prédateurs internes. Elle renforce la confiance dans le service, présenté comme un rempart à la fois contre les menaces extérieures et contre les arnaques du quotidien.
Les défis d’une ligne saturée
Avec un tel volume d’appels, les lignes téléphoniques sont régulièrement saturées. Le FSB le reconnaît ouvertement dans son communiqué. Cette surcharge témoigne de l’engouement citoyen, mais pose aussi des problèmes pratiques : délais de réponse, tri plus difficile des informations prioritaires, risque de manquer des signalements cruciaux.
Pourtant, le service continue de promouvoir cet outil. Il s’agit d’un canal direct, accessible, qui permet à n’importe qui de contribuer à la sécurité nationale sans passer par des intermédiaires. Dans un contexte où la vigilance est érigée en vertu patriotique, cette saturation pourrait même être vue comme un signe de mobilisation réussie.
Un climat de suspicion généralisée
Ces 150 000 contacts environ ne sortent pas de nulle part. Depuis plusieurs années, la rhétorique officielle met l’accent sur les menaces hybrides, les agents étrangers, les saboteurs. Le conflit en Ukraine a exacerbé cette perception : tout acte suspect peut être interprété comme une aide à l’ennemi.
Les incendies criminels mentionnés, par exemple, ne sont pas présentés comme des actes isolés, mais comme des opérations coordonnées. Cette narration renforce l’idée que la Russie fait face à une guerre non déclarée sur son sol, justifiant une mobilisation totale, y compris citoyenne.
Les groupes pro-Kremlin amplifient ce message sur les réseaux sociaux et dans les cercles locaux. Ils encouragent explicitement à signaler voisins, collègues ou connaissances qui exprimeraient des vues critiques ou pro-ukrainiennes. Ce climat pousse certains à appeler par conviction patriotique, d’autres par peur d’être eux-mêmes dénoncés s’ils restent silencieux.
Les implications pour la société russe
Ce phénomène soulève des questions profondes. D’un côté, il démontre une certaine efficacité : des sabotages ont été empêchés, des escroqueries stoppées, des menaces neutralisées. Le FSB peut revendiquer des succès concrets grâce à la participation populaire.
D’un autre côté, il reflète une société où la dénonciation devient un réflexe encouragé. Les frontières entre vigilance légitime et délation se brouillent. Les 18 poursuites pour terrorisme et sabotage sont spectaculaires, mais que dire des milliers d’autres signalements qui n’ont pas abouti ? Certains peuvent être motivés par des règlements de comptes personnels, des jalousies, ou de simples malentendus.
Le FSB affirme que les informations sont vérifiées. Pourtant, dans un système où le service cumule autant de pouvoirs, le risque d’abus existe. Les arrestations pour appels au meurtre ou fausses alertes montrent que la ligne sert aussi à réprimer des expressions dissidentes.
Un outil au cœur de la stratégie sécuritaire
En définitive, la ligne de confiance du FSB incarne la fusion entre sécurité d’État et mobilisation citoyenne. Les 146 557 messages de 2025 ne sont pas seulement des chiffres : ils traduisent une période où la Russie perçoit son environnement comme hostile, et où chaque citoyen est invité à devenir un maillon de la chaîne de défense.
Que ce soit pour dénoncer un sabotage, éviter une escroquerie ou signaler une menace, ces appels participent à un système où la surveillance est omniprésente. Le FSB, en publiant ces données, cherche sans doute à valoriser cet engagement populaire tout en rappelant son rôle central.
Mais derrière les succès revendiqués, reste une question : jusqu’où ira cette vigilance collective ? Et à quel prix pour les libertés individuelles ? Les chiffres de 2025 marquent un record, mais ils annoncent peut-être aussi une normalisation de la dénonciation comme outil de cohésion nationale.
Ce communiqué du FSB est plus qu’un bilan d’activité : c’est un miroir tendu à la société russe contemporaine, où la peur, le patriotisme et la méfiance se mêlent dans un même élan.
« En raison du grand nombre d’appels reçus, les lignes téléphoniques sont régulièrement saturées. »
— Communiqué du FSB, 2025
Ce simple aveu résume bien l’ampleur du phénomène. Une ligne saturée, des milliers d’informations utiles, des arrestations majeures : 2025 restera comme une année où le FSB a pu compter sur une mobilisation citoyenne sans précédent. Mais cette force peut aussi devenir une faiblesse si la frontière entre protection et répression s’efface.
Pour l’instant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Près de 150 000 contacts, des opérations concrètes, une vigilance accrue. Le FSB continue d’appeler à la contribution de tous. Et les téléphones, eux, ne cessent de sonner.









