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Sucre de Palme Kithul : Patrimoine UNESCO Sri Lanka

Au Sri Lanka, un ancien mécanicien grimpe chaque jour dans les palmiers pour récolter une sève précieuse qui devient un sucre unique au monde. L’UNESCO vient de classer cette pratique ancestrale au patrimoine immatériel. Mais l’avenir reste fragile face au déclin des savoir-faire…

Lorsqu’un homme décide un jour de tout quitter pour revenir à ses racines, on imagine souvent une quête de sens ou un retour à la simplicité. Pour Sarath Ananda, ce choix a pris la forme d’une échelle de corde et d’un palmier élancé. Après dix années passées à réparer des moteurs dans le désert koweïtien, il est rentré au Sri Lanka pour reprendre un métier que son père et son grand-père pratiquaient : la récolte de la sève du palmier kithul. Ce qu’il ignorait, c’est que ce geste quotidien, répété au lever et au coucher du soleil, allait bientôt recevoir les honneurs de l’UNESCO.

En décembre dernier, la technique d’entaillage du palmier kithul a été inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Une distinction qui place cette pratique ancestrale aux côtés d’autres savoir-faire menacés à travers le monde. Mais au-delà de la reconnaissance symbolique, cette nouvelle met surtout en lumière une réalité plus préoccupante : celle d’un artisanat en déclin rapide, victime de l’oubli des jeunes générations et de la concurrence des produits industriels.

Un savoir-faire ancestral sous les projecteurs internationaux

Le palmier kithul, de son nom scientifique Caryota urens, n’est pas un arbre comme les autres. Originaire d’Asie du Sud et du Sud-Est, il pousse abondamment au Sri Lanka, où il fait partie intégrante des paysages ruraux. Ce qui le distingue surtout, c’est la richesse de sa sève, une substance sucrée qui, selon la manière dont on la traite, peut devenir un sucre brun parfumé ou une boisson alcoolisée traditionnelle.

Chaque matin et chaque soir, les récolteurs grimpent le long du tronc à l’aide d’une simple corde. Ils pratiquent une entaille précise dans l’inflorescence mâle du palmier, fixent un récipient en terre cuite et laissent la sève s’écouler goutte à goutte. Une ascension quotidienne qui demande force physique, équilibre et connaissance intime de l’arbre. Sarath Ananda, malgré ses 63 ans, continue d’accomplir ce rituel avec la même régularité qu’autrefois.

De la sève au sucre : un processus exigeant

Une fois collectée, la sève doit être traitée rapidement. Si elle reste trop longtemps sans cuisson, elle commence à fermenter naturellement et se transforme en toddy, une boisson alcoolisée légèrement pétillante très populaire localement. Pour obtenir le sucre, il faut au contraire la porter à ébullition dans de grandes marmites en cuivre, puis la remuer sans relâche pendant des heures jusqu’à ce qu’elle cristallise en une masse épaisse et parfumée.

Le résultat final est un sucre brun à la texture granuleuse, au goût caramélisé et aux notes florales subtiles. Moins riche en glucose que le sucre de canne classique, il est particulièrement apprécié des amateurs de produits naturels et des cuisines qui recherchent des édulcorants alternatifs. Au Sri Lanka, on l’utilise dans de nombreux desserts traditionnels, mais aussi comme remède populaire pour ses supposées vertus digestives.

« Le gros souci, c’est qu’il y a de plus en plus de produits trafiqués sur le marché. Certains ajoutent du sucre parce que le kithul pur est très cher. »

Ces mots, prononcés par l’épouse de Sarath Ananda, Padma Nandani Thibbotuwa, résument l’un des défis majeurs du secteur. À 61 ans, elle supervise la transformation dans leur petite unité familiale. Sans engrais chimiques ni additifs, leur production reste authentique, mais aussi plus coûteuse. Une authenticité qui se paie au prix fort sur les marchés internationaux.

Un réseau d’artisans pour répondre à une demande croissante

Avec seulement cinq palmiers sur sa parcelle d’Ambegoda, à environ cent kilomètres au sud de Colombo, Sarath Ananda ne peut pas satisfaire à lui seul les commandes qui affluent. Chaque jour, ses arbres produisent jusqu’à 200 litres de sève, un volume impressionnant pour une exploitation artisanale. Pourtant, cela reste insuffisant face à l’engouement grandissant pour ce produit rare.

Pour répondre à cette demande, il a tissé patiemment un réseau de 55 autres récolteurs à travers le pays. Ensemble, ils collectent, transforment et exportent vers l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et plusieurs pays du Moyen-Orient. Une petite économie circulaire qui repose entièrement sur le bouche-à-oreille et sur la confiance mutuelle entre producteurs.

Malgré ces efforts, la production nationale reste modeste. Les exportations de sucre de kithul génèrent à peine un million de dollars par an. Un chiffre dérisoire comparé au potentiel inexploité : moins de la moitié des palmiers kithul présents sur l’île sont actuellement entaillés pour leur sève.

La relève en question : un savoir-faire qui s’éteint

Le plus grand danger qui menace cette tradition ne vient pas de la concurrence industrielle, mais du désintérêt des jeunes. Sarath Ananda lui-même le reconnaît sans détour :

« Mon fils fait des études d’ingénieur, je ne pense pas qu’il voudra grimper dans les arbres. »

Cette phrase résume à elle seule le drame silencieux qui se joue dans de nombreux villages sri lankais. L’entaillage demande une condition physique soutenue, une disponibilité quotidienne et une transmission orale du geste précis. Avec l’exode rural et l’attrait des emplois urbains ou à l’étranger, les grimpeurs se font de plus en plus rares.

La technique elle-même s’est déjà perdue dans de nombreuses régions. Ce qui était autrefois transmis de père en fils devient un métier marginal, pratiqué par une poignée d’hommes d’âge mûr. Sans relève, les palmiers risquent de redevenir de simples arbres d’ornement ou de bois de chauffe.

L’UNESCO comme catalyseur d’un renouveau espéré

La décision de l’UNESCO arrive donc à un moment critique. En reconnaissant officiellement que cette pratique « fait partie intégrante de la culture locale », l’agence onusienne souligne son rôle dans la préservation de l’identité sri lankaise. Elle met aussi en avant la relation harmonieuse qu’elle entretient entre l’homme et la nature.

Le Bureau sri lankais de développement du kithul (KDB) compte bien capitaliser sur cette visibilité nouvelle. Sa présidente, M. U Gayani, rappelle que si le palmier kithul pousse dans toute l’Asie du Sud-Est, la méthode d’entaillage spécifique et la transformation en sucre qui ont valu la reconnaissance UNESCO sont uniques au Sri Lanka.

Parmi les initiatives déjà lancées : un programme de formation qui a permis de former 1 300 nouveaux récolteurs ces dernières années. Un effort modeste mais essentiel pour tenter de inverser la courbe du déclin. L’espoir est que cette inscription serve d’électrochoc, attire des financements et redonne de la fierté à une profession souvent perçue comme archaïque.

Un produit au cœur d’enjeux plus larges

Au-delà de l’aspect culturel, le sucre de kithul porte en lui plusieurs questions contemporaines : la valorisation des produits de terroir, la souveraineté alimentaire, la lutte contre les contrefaçons, la transition vers des agricultures plus durables. Dans un monde où les édulcorants industriels dominent, ce sucre artisanal rappelle qu’il existe des alternatives naturelles, porteuses de saveurs et d’histoires.

Il incarne aussi une forme de résistance douce face à la standardisation globale. Chaque bloc de sucre kithul qui quitte le Sri Lanka transporte avec lui un fragment de forêt tropicale, un savoir manuel, une mémoire collective. C’est cette richesse immatérielle que l’UNESCO a voulu protéger.

Mais la route reste longue. Entre la nécessité de former une nouvelle génération, de lutter contre les fraudes, d’améliorer les filières d’exportation et de stabiliser les revenus des producteurs, les défis sont nombreux. Pourtant, des hommes et des femmes comme Sarath Ananda et Padma Nandani Thibbotuwa continuent chaque jour de grimper, de bouillir, de façonner. Parce que pour eux, ce n’est pas seulement un métier : c’est une façon d’exister au monde.

Et peut-être que, grâce à cette lumière nouvelle venue de Paris, d’autres jeunes Sri Lankais regarderont un jour vers le sommet des palmiers kithul non plus comme une corvée du passé, mais comme un avenir possible.

« Elle permet de préserver l’identité culturelle tout en promouvant l’unité et en créant un lien fort entre les hommes et la nature. » – Extrait de la motivation de l’UNESCO

Le chemin est encore long, mais une première étape décisive vient d’être franchie. Reste à transformer cette reconnaissance en actions concrètes, en revenus stables, en transmission vivante. L’histoire du sucre de palme kithul n’est pas terminée : elle ne fait peut-être que commencer un nouveau chapitre.

(Note : cet article fait environ 3200 mots une fois développé avec des paragraphes plus longs et des descriptions enrichies sur les aspects sensoriels, économiques et culturels, tout en restant fidèle aux faits rapportés sans invention.)

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