Imaginez une plateforme qui permet à n’importe qui de parier sur l’issue d’une élection, le score d’un match de NBA ou le taux d’inflation dans six mois. Maintenant imaginez que cette même plateforme, valorisée à plusieurs milliards, se retrouve soudain interdite dans un État américain entier. C’est exactement la bataille que Polymarket vient d’engager en février 2026 face aux autorités du Massachusetts.
Ce n’est pas simplement une énième querelle juridique entre une start-up tech et un État. C’est un affrontement profond sur la nature même des marchés de prédiction : s’agit-il de purs instruments financiers futuristes ou de simples jeux d’argent déguisés ? La réponse que donneront les tribunaux pourrait redessiner tout le paysage des plateformes de ce type aux États-Unis.
Polymarket passe à l’offensive judiciaire
Le 10 février 2026, Polymarket a déposé une plainte auprès d’un tribunal fédéral contre l’Attorney General du Massachusetts ainsi que les principaux régulateurs du jeu de l’État. L’objectif affiché est clair : empêcher toute mesure coercitive qui obligerait la plateforme à bloquer l’accès aux résidents du Massachusetts.
Pourquoi une telle urgence ? Parce que la menace est devenue très concrète ces dernières semaines. Un jugement récent rendu contre une plateforme concurrente a servi d’électrochoc à toute l’industrie.
Le précédent Kalshi qui fait trembler le secteur
Il y a quelques jours à peine, un juge du Massachusetts a refusé de suspendre une interdiction visant les contrats sportifs proposés par Kalshi. Résultat : la plateforme doit désormais empêcher les utilisateurs de cet État de trader sur ce type de marché sous 30 jours, sous peine de sanctions.
Kalshi a fait appel, mais la demande de suspension en urgence a été rejetée. Ce précédent crée une jurisprudence dangereuse pour toutes les plateformes similaires, Polymarket en tête.
« La menace d’application de la loi est immédiate et concrète. »
Extrait de la plainte déposée par Polymarket
Pour Polymarket, laisser cette décision s’appliquer sans réagir reviendrait à accepter une fragmentation territoriale de son activité : un ensemble de règles différentes selon les États, ce qui rendrait l’expérience utilisateur chaotique et augmenterait considérablement les coûts opérationnels.
L’argument central : la suprématie de la CFTC
Le cœur du dossier repose sur une question de hiérarchie normative : les marchés de prédiction relèvent-ils exclusivement de la compétence fédérale via la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) ou les États conservent-ils leur pouvoir traditionnel de réguler les jeux d’argent ?
Polymarket soutient mordicus que ses « event contracts » sont des produits dérivés encadrés par la CFTC. Selon la société, la loi fédérale préempte (prime sur) les lois locales sur le gambling lorsque des contrats à terme ou assimilés sont en jeu.
Pour appuyer sa thèse, l’entreprise met en avant plusieurs éléments récents :
- Les déclarations du président de la CFTC en fin janvier 2026 indiquant que l’agence allait réévaluer sa doctrine sur la juridiction des marchés de prédiction
- Le dépôt par la CFTC d’un mémoire en tant qu’amicus curiae dans une affaire voisine
- L’abandon récent par la CFTC d’une proposition héritée de l’administration précédente visant à interdire purement et simplement certains types de contrats de prédiction
Tous ces signaux sont interprétés par Polymarket comme une volonté fédérale de conserver la mainmise sur ce secteur naissant plutôt que de le laisser aux mains des régulateurs étatiques.
Massachusetts : une vision radicalement opposée
De leur côté, les autorités du Massachusetts considèrent que le Congrès n’a jamais eu l’intention de retirer aux États leur pouvoir séculaire de réguler les activités de gambling. Pour le juge qui a statué contre Kalshi, les contrats sur événements sportifs proposés par la plateforme relèvent clairement du jeu d’argent et non d’une innovation financière.
Cette position n’est pas isolée. Un tribunal fédéral du Nevada a récemment rejeté une demande similaire déposée par une grande plateforme crypto cherchant à se protéger d’une action en justice étatique. La tendance semble donc plutôt défavorable aux plateformes de prédiction sur le plan judiciaire pour le moment.
Les conséquences possibles d’une victoire de Polymarket
Si Polymarket l’emporte, plusieurs scénarios s’ouvrent :
- Renforcement clair de la préemption fédérale sur ce type de contrats
- Difficulté accrue pour les États à imposer des licences de gambling ou des interdictions locales
- Signal positif pour les investisseurs institutionnels qui hésitaient encore à s’engager massivement
- Possible accélération du développement de nouveaux produits financiers basés sur la prédiction collective
À l’inverse, une défaite renforcerait la mainmise des commissions de jeu étatiques et pourrait déclencher une vague de mesures restrictives dans d’autres États conservateurs ou très attachés à la régulation du gambling.
Un secteur qui attire de plus en plus les capitaux
Malgré les incertitudes réglementaires, le secteur des marchés de prédiction continue d’attirer des sommes considérables. Polymarket afficherait aujourd’hui une valorisation proche de 9 milliards de dollars selon les dernières levées de fonds. Des acteurs traditionnels de la finance quantitative ont également pris des participations significatives dans plusieurs plateformes du secteur.
Cette attractivité s’explique par plusieurs facteurs :
- Une croissance explosive du volume échangé, notamment pendant les périodes électorales
- La capacité de ces marchés à générer des prévisions parfois plus précises que les sondages traditionnels
- L’attrait spéculatif pour les utilisateurs qui y voient une alternative moderne aux bookmakers classiques
- L’intérêt croissant des hedge funds et market makers professionnels pour ces nouvelles classes d’actifs
Liberté d’innovation contre protection du consommateur
Le débat dépasse largement la simple question technique de compétence. Il oppose deux visions du monde :
D’un côté, les partisans des marchés de prédiction y voient un outil puissant de découverte des prix et de prévision collective. Selon eux, bloquer ces plateformes reviendrait à freiner une innovation financière majeure du XXIᵉ siècle.
De l’autre, les régulateurs traditionnels mettent en garde contre les risques d’addiction, de manipulation de marché, de blanchiment et d’atteinte à l’intégrité des compétitions sportives. Pour eux, sans garde-fous solides, ces plateformes pourraient devenir les nouveaux casinos en ligne incontrôlables.
Et maintenant ? Perspectives à court et moyen terme
Plusieurs éléments seront déterminants dans les prochains mois :
- L’évolution de la position de la CFTC sous la nouvelle administration
- La décision finale dans l’appel de Kalshi
- La rapidité avec laquelle le tribunal fédéral traitera la demande d’injonction préliminaire déposée par Polymarket
- La réaction des autres États face à une éventuelle victoire de Polymarket
- L’attitude des grandes places financières traditionnelles (CME, Nasdaq, etc.) qui pourraient lancer leurs propres produits concurrents
Une chose est sûre : nous assistons en direct à la naissance d’une nouvelle classe d’actifs financiers dont le cadre réglementaire reste encore largement à écrire.
Les marchés de prédiction : entre finance du futur et gambling 2.0
Pour beaucoup d’observateurs, la véritable question n’est pas tant de savoir qui doit réguler, mais plutôt de déterminer comment réguler intelligemment ces nouveaux marchés.
Faut-il les traiter comme des dérivés classiques avec des exigences de capital, de transparence et de surveillance ? Ou faut-il créer une catégorie intermédiaire spécifique aux « event contracts » ?
Certaines voix proposent même d’aller plus loin : autoriser uniquement les marchés à but non lucratif ou à objectif philanthropique, ou limiter les enjeux maximum par utilisateur pour réduire les risques d’addiction.
Un laboratoire réglementaire américain
Les États-Unis offrent aujourd’hui un terrain d’expérimentation unique au monde. Alors que l’Union européenne avance vers une harmonisation plus stricte via MiCA et que plusieurs pays asiatiques interdisent purement et simplement ce type de plateforme, les États américains continuent de tester des approches divergentes.
Cette diversité crée à la fois des opportunités et des risques majeurs pour les acteurs du secteur. Elle oblige aussi les plateformes à devenir extrêmement agiles sur le plan juridique et technologique.
Polymarket, en choisissant l’affrontement frontal plutôt que la fuite en avant ou le contournement discret, adopte une stratégie risquée mais potentiellement payante à long terme. Si la société obtient gain de cause, elle pourrait devenir le symbole d’une nouvelle génération de fintechs capables de faire plier des cadres réglementaires vieillis.
Dans le cas contraire, elle risque de devoir repenser entièrement son modèle opérationnel ou de se recentrer sur des juridictions plus accueillantes.
Quoi qu’il arrive, ce procès marque un tournant. Les marchés de prédiction ne sont plus un phénomène marginal réservé à une niche crypto. Ils deviennent un sujet stratégique qui oppose finance décentralisée, régulateurs traditionnels, États fédérés et autorités fédérales.
Et dans cette bataille, c’est peut-être l’avenir même de la finance prédictive qui se joue sous nos yeux.
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