Imaginez un instant : vous venez d’accéder au poste le plus puissant du Royaume-Uni après des années d’opposition, vous promettez du renouveau, de la transparence, une rupture avec les vieilles pratiques… et quelques mois plus tard, le scandale le plus toxique de la dernière décennie vient frapper directement à votre porte. C’est la situation dans laquelle se trouve actuellement Keir Starmer, confronté à une crise qui menace sérieusement son autorité et sa crédibilité.
Une crise qui ébranle déjà le sommet de l’État
Depuis plusieurs jours, le Premier ministre britannique fait face à une tempête médiatique et politique sans précédent depuis son arrivée au pouvoir. Tout a commencé avec la nomination controversée de Peter Mandelson au poste d’ambassadeur aux États-Unis fin 2024, puis s’est accélérée avec la publication de nouveaux documents compromettants et les démissions en cascade de deux de ses plus proches collaborateurs.
Aujourd’hui, la question que tout le monde se pose à Londres est simple : jusqu’à quand Keir Starmer pourra-t-il tenir ? Lui-même semble déterminé à ne pas céder un pouce de terrain, mais les fissures apparaissent de plus en plus visibles au sein même de son camp.
Les départs qui font mal
En moins de 48 heures, deux piliers essentiels de la machine gouvernementale ont quitté leur poste. Le directeur du cabinet, Morgan McSweeney, a d’abord annoncé son départ, suivi de près par le directeur de la communication, Tim Allan. Ce dernier a justifié sa décision par la nécessité de « constituer une nouvelle équipe » à Downing Street.
Ces deux départs ne sont pas anodins. Ils interviennent dans un moment où le Premier ministre a plus que jamais besoin de fidèles autour de lui. Perdre son directeur de cabinet et son porte-parole en pleine crise, c’est un peu comme changer de capitaine et de timonier en pleine tempête.
Les observateurs y voient le signe que même au cœur du pouvoir, certains commencent à douter de la capacité de Starmer à sortir indemne de cette affaire. Le message envoyé est clair : la situation est devenue suffisamment grave pour que des collaborateurs de longue date préfèrent partir plutôt que de continuer à défendre l’indéfendable.
Retour sur une nomination qui empoisonne tout
Pour comprendre l’ampleur de la crise actuelle, il faut remonter à décembre 2024. À peine arrivé au pouvoir, Keir Starmer décide de nommer Peter Mandelson, figure historique du New Labour, au poste stratégique d’ambassadeur à Washington. Un choix qui, sur le papier, pouvait sembler audacieux et expérimenté.
Mandelson, ancien ministre et conseiller influent de Tony Blair, connaît bien les arcanes du pouvoir des deux côtés de l’Atlantique. Avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, beaucoup pensaient que son carnet d’adresses et son sens politique seraient des atouts précieux.
Mais très vite, cette décision s’est retournée contre le Premier ministre. Des documents ont révélé l’étendue des liens entre Peter Mandelson et Jeffrey Epstein, le financier américain condamné pour trafic sexuel et mort en prison en 2019. Face à la polémique grandissante, Starmer a fini par démettre Mandelson de ses fonctions en septembre 2025.
Je regrette profondément d’avoir nommé Peter Mandelson.
Keir Starmer
Cette phrase prononcée par le Premier ministre marque un tournant. Pour la première fois, il reconnaît publiquement une erreur de jugement majeure. Mais les excuses ne suffisent pas à éteindre l’incendie.
De nouveaux documents ravivent la polémique
La situation s’est encore aggravée avec la publication récente de nouveaux éléments. Ces documents suggèrent que Peter Mandelson aurait transmis à Jeffrey Epstein des informations potentiellement sensibles, notamment lorsqu’il occupait des fonctions ministérielles entre 2008 et 2010.
Ces révélations ont conduit les autorités à ouvrir une enquête officielle. Vendredi dernier, des perquisitions ont eu lieu à deux adresses liées à l’ancien ambassadeur. Même si aucune charge n’a encore été retenue contre lui, l’image est déjà catastrophique pour le gouvernement.
Comment un homme dont les liens avec Epstein étaient connus a-t-il pu être nommé à un poste aussi sensible ? Pourquoi le Premier ministre a-t-il ignoré, ou minimisé, ces informations ? Autant de questions qui minent aujourd’hui la crédibilité de Keir Starmer.
Starmer refuse de partir
Malgré la pression croissante, le locataire de Downing Street maintient sa position. Selon son entourage, il n’a aucune intention de démissionner. « Le Premier ministre se concentre sur son travail », répète inlassablement son porte-parole.
Lundi matin, lors d’une intervention devant ses équipes, Keir Starmer s’est montré « optimiste » et « confiant ». Il doit d’ailleurs s’exprimer en fin de journée devant le groupe parlementaire travailliste, un moment clé pour tenter de ressouder les troupes.
Mais derrière cette façade de sérénité, la réalité est plus contrastée. Les appels à la démission se multiplient, venant principalement de l’opposition conservatrice, mais aussi, de manière plus discrète, de certains députés travaillistes.
L’opposition conservatrice en embuscade
Kemi Badenoch, cheffe des conservateurs, n’a pas mâché ses mots. Invitée sur une radio nationale, elle a jugé la position du Premier ministre « intenable ».
« +J’ai été mal conseillé+ ne peut pas être une bonne excuse pour un dirigeant. Les conseillers conseillent, les dirigeants décident. Il a pris une mauvaise décision, il devrait assumer ses responsabilités. »
Kemi Badenoch
Le message est clair : pour les Tories, Starmer ne peut plus se cacher derrière ses conseillers. Il est le seul responsable de cette nomination désastreuse et doit en payer le prix politique.
L’opposition sent le sang et compte bien exploiter cette faiblesse jusqu’au bout. Dans un contexte où le Labour est déjà impopulaire sur de nombreux sujets, cette affaire offre aux conservateurs une occasion en or de reprendre la main.
Les soutiens qui sonnent creux ?
Face à la déferlante, quelques figures du parti ont tenté de venir au secours du Premier ministre. La secrétaire d’État à l’Égalité a ainsi déclaré que Starmer « assume ses responsabilités » et a rejeté toute la faute sur Peter Mandelson.
Le ministre du Travail a lui aussi apporté son soutien, estimant que le chef du gouvernement « mérite le soutien du groupe parlementaire ». Même son de cloche chez une autre députée influente qui a qualifié Starmer de « bon leader », tout en appelant à une « direction claire ».
Mais ces déclarations sonnent parfois comme des soutiens contraints. L’expression « on repart à zéro » employée par l’une d’entre elles en dit long sur l’état d’esprit qui règne réellement dans les rangs travaillistes.
Pourquoi Starmer tient-il encore ?
Plusieurs éléments expliquent pourquoi Keir Starmer n’a pas encore été contraint de jeter l’éponge. Tout d’abord, sa majorité parlementaire reste très confortable. Historiquement, le Labour fait preuve d’une certaine loyauté envers ses dirigeants en difficulté.
Ensuite, le calendrier politique joue en sa faveur. Aucun congrès du parti n’est prévu dans l’immédiat, et les prochaines élections générales sont encore loin. Cela laisse un peu de temps pour tenter de retourner la situation.
Enfin, certains analystes estiment que la position du Premier ministre n’est pas encore « irrémédiablement compromise ». Il dispose encore de leviers pour tenter de reprendre la main, à condition de montrer rapidement une nouvelle direction et des résultats concrets.
Une crise de confiance profonde
Au-delà de l’affaire Mandelson-Epstein elle-même, c’est toute la question de la confiance qui est posée. Les électeurs britanniques ont massivement choisi Keir Starmer en pensant tourner la page des scandales et du « copinage » qui avaient marqué les années conservatrices.
Or, nommer un homme aux liens troubles avec l’un des plus grands criminels sexuels de l’histoire récente, c’est exactement le genre de décision que les électeurs ne pardonnent pas facilement. Le contraste est d’autant plus violent que le Labour avait fait campagne sur les valeurs d’intégrité et de moralité.
Chaque jour qui passe sans que la crise ne s’apaise renforce l’idée que le gouvernement n’est plus maître de son agenda. Les sujets de fond – économie, santé, immigration – passent au second plan, éclipsés par ce scandale qui semble sans fin.
Et maintenant ?
La suite des événements dépendra largement de deux facteurs : la capacité de Keir Starmer à montrer des résultats rapides sur les sujets qui préoccupent vraiment les Britanniques, et l’évolution de l’enquête sur Peter Mandelson.
Si de nouvelles révélations accablantes devaient émerger, la position du Premier ministre deviendrait encore plus fragile. À l’inverse, si l’enquête s’enlise ou conclut à l’absence de faute pénale lourde, il pourrait tenter de tourner la page.
Dans tous les cas, le chemin sera long et semé d’embûches. La lune de miel post-électorale est définitivement terminée. Keir Starmer est désormais un Premier ministre en sursis, dont chaque décision sera scrutée à la loupe.
Une chose est sûre : l’affaire Epstein-Mandelson restera comme l’un des épisodes les plus sombres du début de mandat de Keir Starmer. Et la manière dont il sortira – ou non – de cette crise marquera durablement son image et son héritage politique.
Pour l’instant, le Premier ministre a choisi de camper sur ses positions. Mais dans la politique britannique, les certitudes d’aujourd’hui peuvent devenir les illusions de demain. Le temps dira si cette stratégie de résistance était la bonne.
À suivre de très près.









