Imaginez un pays tout entier qui retient son souffle. D’un côté, des héros nationaux qui ont porté les espoirs d’un peuple opprimé. De l’autre, une cour internationale qui les accuse des pires atrocités. C’est exactement ce qui se joue actuellement à La Haye, où le procès de Hashim Thaçi et de trois anciens hauts responsables de l’UCK entre dans sa phase décisive.
Depuis des mois, cette affaire judiciaire alimente les conversations dans les cafés de Pristina comme dans les foyers les plus reculés du Kosovo. Elle ne juge pas seulement quatre hommes : elle remet en cause un récit national construit patiemment depuis plus de deux décennies.
Un procès qui dépasse les individus
Le 45 ans de prison requis par l’accusation lundi matin n’est pas seulement une demande de sanction. C’est un signal fort envoyé à toute une génération qui a vu dans l’UCK l’instrument de sa libération. Hashim Thaçi, ancien commandant devenu président de la République du Kosovo, incarne à lui seul cette trajectoire : du maquis à la présidence, puis du palais présidentiel au box des accusés.
Avec lui, trois autres figures importantes de la guerre de 1998-1999 comparaissent : d’anciens responsables militaires et politiques de l’UCK. Tous plaident non coupable. Tous bénéficient encore, dans une large partie de la population albanaise du Kosovo, d’un statut quasi-mythique.
Les accusations portées contre les accusés
L’acte d’accusation décrit une organisation structurée, qualifiée d’entreprise criminelle commune, qui aurait commis des meurtres, des tortures, des persécutions et des détentions illégales. Les faits reprochés se seraient déroulés principalement entre mars 1998 et septembre 1999, au Kosovo mais aussi dans plusieurs zones du nord de l’Albanie.
Les victimes présumées ? Des centaines de civils et de personnes hors combat : des Serbes, des Roms, mais aussi des Albanais du Kosovo soupçonnés d’être des collaborateurs ou des opposants politiques internes à l’UCK. Des camps de détention auraient été établis dans des dizaines de lieux différents.
Ces allégations, si elles sont prouvées, viendraient ternir durablement l’image d’une guérilla souvent présentée comme ayant exclusivement combattu une armée serbe accusée de crimes massifs.
Un contexte historique toujours brûlant
La guerre du Kosovo reste une plaie ouverte dans les Balkans. D’un côté, les exactions commises par les forces serbes : villages incendiés, exécutions sommaires, plus de 10 000 Albanais du Kosovo tués, des fosses communes encore découvertes des années plus tard. De l’autre, les actes de vengeance et les règlements de comptes internes qui ont suivi le retrait serbe.
Ce tribunal spécial, créé précisément pour juger les crimes attribués à l’UCK, a été mis en place parce que les autorités kosovares n’étaient pas considérées comme suffisamment impartiales ou protégées pour mener ces enquêtes. Situé à La Haye, composé exclusivement de juges internationaux, il vise à garantir la sécurité des témoins.
« Pendant des décennies, l’UCK et ses membres ont été glorifiés pour leur rôle dans la guerre, et la cour remet en cause ce narratif. »
Une chercheuse spécialiste des Balkans
Cette phrase résume parfaitement l’enjeu. Le tribunal ne juge pas seulement des faits ; il touche à l’identité collective d’un jeune État qui fête chaque année son indépendance avec fierté.
La Serbie au cœur d’un dossier sensible
Une partie non négligeable des preuves provient des autorités serbes. Belgrade n’a jamais reconnu l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008. Fournir des éléments au tribunal peut donc être perçu, à Pristina, comme une nouvelle tentative d’instrumentalisation politique.
Pourtant, les autorités serbes elles-mêmes font face à de très nombreuses accusations de crimes commis pendant la guerre. Cette asymétrie alimente le sentiment d’injustice chez de nombreux Kosovars.
Comment accepter qu’on juge les anciens combattants de la liberté avec des éléments fournis par l’ancien oppresseur ? La question revient en boucle dans les discussions publiques.
Une population majoritairement hostile au tribunal
Dans les rues de Pristina, il est presque impossible de trouver quelqu’un qui soutienne ouvertement le procès. Les témoignages spontanés sont unanimes : « C’est une injustice », « Ils ont mené une guerre juste », « Sans eux, nous serions encore sous occupation ».
Le parti de Hashim Thaçi a organisé une grande manifestation le jour de la fête nationale, précisément le dernier jour prévu pour les audiences. Des affiches géantes de Thaçi et de Kadri Veseli ornent désormais plusieurs places publiques de la capitale.
Cette campagne de communication massive a porté ses fruits : la méfiance envers le tribunal s’est renforcée, les critiques sur son opacité et ses supposées incohérences se multiplient.
Les efforts de communication du tribunal ont échoué
La présidente du tribunal devait tenir une conférence de presse à Pristina en mai dernier. L’événement a été annulé à la dernière minute après que des fumigènes ont été lancés devant l’hôtel où elle devait loger. Symbole fort d’un rejet viscéral.
Depuis, les tentatives de dialogue public semblent avoir été abandonnées. Le tribunal reste perçu comme une instance étrangère, distante, déconnectée des réalités locales.
Un calendrier judiciaire serré
Les plaidoiries de la défense ont commencé après celles de l’accusation. Le procès doit s’achever le 17 février. Les juges disposeront ensuite d’un mois pour délibérer, éventuellement prolongé à trois mois en cas de circonstances exceptionnelles.
Le verdict, quel qu’il soit, arrivera donc probablement au printemps ou au début de l’été. Il sera suivi avec attention bien au-delà des frontières kosovares.
Les implications symboliques d’un verdict
Si les accusés sont reconnus coupables, cela pourrait modifier profondément la perception internationale de la guerre du Kosovo. Le récit dominant depuis 1999 – celui d’une intervention humanitaire nécessaire face à un régime serbe criminel – pourrait être nuancé, complexifié.
À l’inverse, un acquittement total renforcerait la thèse défendue par une majorité de Kosovars : l’UCK a mené une guerre légitime et ses chefs ne peuvent être assimilés à des criminels de guerre.
Dans les deux cas, l’histoire officielle du jeune État sera impactée. Comme le souligne une experte des Balkans, chaque décision du tribunal est étroitement liée à l’histoire et à l’identité du Kosovo.
Un pays entre fierté et malaise
Le Kosovo reste un pays jeune, marqué par une guerre récente et une indépendance contestée par plusieurs États membres de l’ONU. La génération qui a connu le conflit est encore largement aux commandes politiques et économiques.
Pour beaucoup, remettre en cause les anciens chefs de l’UCK, c’est remettre en cause la légitimité même de l’État. C’est pourquoi le procès suscite autant d’émotions contradictoires : colère, tristesse, incompréhension, mais aussi une forme de peur diffuse face à ce que pourrait révéler un jugement sévère.
Dans le même temps, une minorité – souvent plus jeune ou plus exposée aux normes internationales – estime qu’il est nécessaire de regarder le passé en face, même quand il est douloureux. Cette fracture générationnelle et idéologique traverse la société kosovare.
Vers une réécriture de l’histoire collective ?
Quel que soit le verdict, il est peu probable que la majorité de la population kosovare accepte facilement une condamnation lourde. Les héros d’hier risquent de rester des héros pour longtemps encore dans l’imaginaire collectif.
Mais le simple fait que ces accusations soient jugées par une cour internationale crée déjà un précédent. Pour la première fois, le récit dominant est officiellement contesté sur la scène mondiale.
Les années à venir diront si cette contestation parvient à s’imposer ou si elle reste cantonnée à un cercle restreint d’observateurs internationaux et d’intellectuels locaux.
Un miroir tendu aux Balkans
Le procès Thaçi ne concerne pas seulement le Kosovo. Il interroge aussi la Serbie, l’Albanie, et plus largement tous les pays de la région qui peinent encore à construire un récit commun sur les guerres des années 1990.
Dans les Balkans, la mémoire reste sélective. Chaque communauté cultive sa propre version des faits, ses propres martyrs, ses propres bourreaux. Le tribunal spécial, par sa seule existence, oblige à regarder au-delà de ces récits nationaux.
C’est peut-être là son apport le plus durable, même si son verdict final reste très incertain.
Conclusion : un verdict aux conséquences multiples
Le procès de Hashim Thaçi et de ses co-accusés ne s’achèvera pas avec la lecture du jugement. Il continuera de résonner longtemps dans les consciences kosovares et dans la perception internationale du plus jeune État d’Europe.
Il pose une question fondamentale : peut-on à la fois célébrer une lutte pour la liberté et reconnaître les crimes commis en son nom ? La réponse que donnera la cour ne satisfera probablement personne entièrement. Mais elle marquera durablement l’histoire d’un pays en quête d’identité.
Le Kosovo attend. Le monde regarde. Et l’histoire, une fois encore, s’écrit au présent.
« Chaque décision du Tribunal spécial est étroitement liée à l’histoire de l’État et à l’identité du Kosovo. »
Dans les prochains mois, le verdict tombera. Et avec lui, peut-être, les premières fissures sérieuses dans le mythe fondateur d’une nation née dans le sang et la résistance.









