Imaginez sortir de prison après des mois de détention, respirer enfin l’air libre, retrouver des proches, parler à la presse… et moins de douze heures plus tard, être brutalement repris par des hommes armés. C’est exactement ce qui est arrivé à Juan Pablo Guanipa, l’une des figures les plus respectées de l’opposition vénézuélienne.
Une liberté éphémère qui tourne au cauchemar
Dimanche après-midi, l’opposant de 61 ans a franchi les portes de sa cellule. Pour la première fois depuis son arrestation en mai 2025, il pouvait à nouveau marcher librement dans les rues de Caracas. Mais cette liberté allait se révéler incroyablement courte.
Quelques heures après sa sortie, Guanipa a décidé de se rendre à moto devant plusieurs centres pénitentiaires de la capitale. Il souhaitait rencontrer les familles de prisonniers politiques et échanger avec des journalistes. Rapidement, il a dénoncé les irrégularités qui ont, selon l’opposition, entaché l’élection présidentielle du 28 juillet 2024.
« Le peuple s’est exprimé ce jour-là. Il y a eu une décision populaire claire. Respectons-la, c’est le minimum », a-t-il déclaré avec force. Il a même appelé à organiser un nouveau scrutin si la volonté populaire n’était pas respectée. Des propos qui, visiblement, n’ont pas plu à tout le monde.
Une arrestation express et musclée
Lundi matin, le couperet est tombé. Des hommes lourdement armés, vêtus en civil, ont surgi dans le quartier Los Chorros à Caracas. Quatre véhicules ont bloqué la rue. Juan Pablo Guanipa a été emmené de force sous les yeux de témoins impuissants.
La nouvelle a rapidement circulé sur les réseaux sociaux. Maria Corina Machado, figure emblématique de l’opposition et lauréate du prix Nobel de la paix, a publié un message virulent : « Il y a quelques minutes, Juan Pablo Guanipa a été enlevé. Des hommes fortement armés sont arrivés et l’ont emmené de force. Nous exigeons sa libération immédiate. »
« Juan Pablo Guanipa a été kidnappé par environ dix personnes non identifiées »
Le fils de l’opposant, Ramon Guanipa
Le parti Primero Justicia, dont Guanipa est une figure centrale, a dénoncé une opération menée par « les forces répressives de la dictature ». L’opposition parle clairement d’enlèvement politique.
Les motifs officiels de la réincarcération
Le ministère public a rapidement communiqué. Selon ses explications, Guanipa n’aurait pas respecté les conditions strictes imposées lors de sa libération conditionnelle. Parmi ces obligations figurait notamment une interdiction formelle de s’exprimer publiquement sur son propre dossier judiciaire.
« Les mesures décidées par les tribunaux sont subordonnées au strict respect des obligations imposées », a insisté le parquet dans un communiqué officiel. Les autorités ont donc demandé à la justice de placer l’opposant sous un régime de résidence surveillée.
En d’autres termes, les propos tenus devant les prisons et à la presse ont été considérés comme une violation directe des engagements pris pour obtenir cette libération temporaire.
Un parcours marqué par la répression
Juan Pablo Guanipa n’en est pas à son premier séjour en détention. Arrêté en mai 2025, il a d’abord été accusé de complot électoral. Les chefs d’inculpation se sont ensuite alourdis : terrorisme, blanchiment d’argent, incitation à la violence et à la haine.
Cet ancien vice-président du Parlement est devenu au fil des années l’une des voix les plus écoutées et les plus critiques envers le pouvoir en place. Proche collaborateur de Maria Corina Machado, il accompagne régulièrement la dirigeante lors des grands rassemblements de contestation.
Sa dernière apparition publique avant son arrestation remontait au 9 janvier 2025. Ce jour-là, il se tenait aux côtés de Mme Machado lors d’un rassemblement massif qui rejetait l’investiture de Nicolas Maduro pour un troisième mandat consécutif.
Un mouvement de libérations qui intrigue
La libération de Guanipa n’était pas un cas isolé. Dimanche, plusieurs autres figures de l’opposition ont également retrouvé la liberté, parmi lesquelles Freddy Superlano et Perkins Rocha.
Freddy Superlano, 49 ans, est connu pour avoir remporté la gouvernance de l’État de Barinas, fief historique de l’ancien président Hugo Chávez. Perkins Rocha, 63 ans, était le conseiller juridique de Maria Corina Machado. Tous deux avaient été arrêtés il y a environ un an et demi, peu après l’élection présidentielle contestée de juillet 2024.
L’ONG Foro Penal a recensé au moins 35 nouvelles libérations ce même dimanche. Depuis le 8 janvier, près de 400 personnes détenues pour des motifs politiques auraient été remises en liberté, souvent au compte-gouttes selon les familles et les organisations de défense des droits humains.
Promesses d’amnistie et pressions internationales
Le 8 janvier, sous la pression notable des États-Unis, le gouvernement intérimaire vénézuélien s’était engagé à libérer un « nombre significatif » de prisonniers politiques. Cette annonce intervenait un peu plus d’un mois après une spectaculaire opération américaine menée à Caracas.
Vendredi dernier, le chef du Parlement, Jorge Rodriguez, a déclaré que la loi d’amnistie serait définitivement adoptée mardi et que « tous les prisonniers politiques seraient dehors » d’ici le 13 février. « Nous allons réparer toutes les erreurs qui ont pu être commises », a-t-il assuré.
Ces déclarations contrastent fortement avec l’arrestation immédiate de Juan Pablo Guanipa. Beaucoup y voient un message clair : la liberté reste conditionnelle et peut être révoquée à tout moment.
Une opposition sous haute surveillance
Cette séquence illustre la tension permanente qui existe entre le pouvoir en place et l’opposition vénézuélienne. Chaque libération semble accompagnée de nouvelles contraintes, chaque déclaration publique peut devenir prétexte à une nouvelle arrestation.
Les proches de Guanipa dénoncent une stratégie délibérée : libérer pour mieux contrôler, relâcher pour mieux réprimer ensuite. Le cas de cet opposant historique devient emblématique d’une répression qui s’adapte aux pressions internes et internationales.
Alors que le pays continue de vivre au rythme des annonces contradictoires, des promesses d’amnistie et des arrestations soudaines, une question demeure : jusqu’où ira cette valse entre liberté conditionnelle et répression ciblée ?
Pour l’instant, Juan Pablo Guanipa est de retour derrière les barreaux, moins de douze heures après avoir goûté à nouveau à la liberté. Son histoire rappelle brutalement que, au Venezuela, même les gestes d’ouverture les plus spectaculaires peuvent se transformer en piège en quelques heures seulement.
Les prochains jours seront déterminants. La loi d’amnistie promise sera-t-elle réellement appliquée ? Les libérations se poursuivront-elles ou s’agit-il d’une opération de communication ? Une chose est sûre : l’opposition vénézuélienne reste sous surveillance étroite, et chaque mot prononcé peut coûter cher.
Dans ce climat de tension permanente, le cas Guanipa n’est pas un simple fait divers judiciaire. Il est le symbole d’un bras de fer qui dure depuis des années, entre un pouvoir qui cherche à consolider son autorité et une opposition qui refuse de baisser les bras malgré les arrestations, les intimidations et les promesses non tenues.
À Caracas, les familles attendent toujours, les ONG continuent de compter, et les opposants de premier plan savent désormais que la sortie de prison peut n’être qu’une très courte parenthèse.









