Imaginez un pays où la capitale est aux mains de groupes armés qui imposent leur loi, où les habitants vivent dans la peur permanente des enlèvements et des fusillades, et où le pouvoir politique change de mains dans un climat de tension extrême. C’est la réalité haïtienne en ce début d’année 2026. Ce samedi, un chapitre important de la transition politique s’est refermé : le Conseil présidentiel de transition a officiellement cédé la place au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qui devient désormais la seule autorité exécutive du pays.
Ce moment, loin d’être une simple formalité administrative, marque un tournant potentiellement décisif pour une nation qui n’a plus connu d’élections depuis près d’une décennie et qui pleure encore l’assassinat de son président en 2021. Mais derrière la passation de pouvoirs solennelle se cache une question lancinante : ce changement permettra-t-il enfin de ramener un semblant d’ordre dans ce pays le plus pauvre des Amériques ?
Un adieu sous haute tension au Conseil présidentiel
La cérémonie de dissolution du Conseil présidentiel de transition s’est déroulée dans un dispositif de sécurité impressionnant, reflet du climat politique extrêmement volatile qui règne actuellement en Haïti. Créé en avril 2024 dans l’espoir de restaurer la stabilité, ce conseil composé de plusieurs figures politiques n’a pas réussi à inverser la spirale de violence qui gangrène le pays.
Laurent Saint-Cyr, qui présidait cette instance collégiale, s’est adressé directement au nouveau détenteur unique du pouvoir exécutif avec des mots lourds de sens : « Le mot d’ordre est clair : sécurité, dialogue politique, élections, stabilité. Monsieur le Premier ministre, en ce moment historique, je sais que vous mesurez l’ampleur de la responsabilité que vous assumez devant la Nation. Restez concentré sur les priorités du pays. »
Ces paroles résument à elles seules les immenses défis qui attendent Alix Didier Fils-Aimé, âgé de 54 ans. Lui qui occupait déjà les fonctions de Premier ministre se retrouve aujourd’hui comme l’unique figure de proue de l’État haïtien, sans partage de responsabilité ni contrepoids institutionnel immédiat.
Le poids écrasant d’une responsabilité solitaire
Devenir le seul dirigeant exécutif dans un contexte aussi explosif représente un fardeau colossal. Alix Didier Fils-Aimé devra composer avec une classe politique profondément divisée, des institutions fragiles et surtout une emprise grandissante des bandes armées sur le territoire national.
La tâche principale qui lui incombe est d’organiser des élections générales, absentes depuis 2016. Mais organiser un scrutin dans un pays où la violence empêche même les déplacements les plus simples relève du défi titanesque. Chaque étape – enrôlement des électeurs, campagne, vote, dépouillement – sera scrutée et potentiellement perturbée par ceux qui tirent profit du chaos actuel.
Une violence incontrôlable qui paralyse le pays
Depuis de nombreuses années, Haïti fait face à une escalation dramatique de la criminalité organisée. Les bandes criminelles, souvent bien armées et structurées, commettent quotidiennement meurtres, viols, pillages et enlèvements contre rançon. La capitale Port-au-Prince est particulièrement touchée : selon les estimations les plus récentes, environ 90 % de la ville serait sous contrôle effectif ou influence directe de ces groupes armés.
En 2025 seulement, près de 6 000 personnes auraient perdu la vie dans des violences liées aux gangs, un chiffre terrifiant qui illustre l’ampleur de la crise sécuritaire. Les habitants vivent dans une peur constante, les écoles ferment régulièrement, les commerces baissent le rideau et les services publics sont devenus presque inexistants dans de nombreux quartiers.
« Les gangs ne se contentent plus de racketter ; ils gouvernent des territoires entiers avec leurs propres règles, leurs tribunaux parallèles et leurs systèmes de taxation. »
Cette citation anonyme d’un observateur local résume parfaitement la situation : nous ne parlons plus seulement de délinquance, mais d’une forme de proto-gouvernance criminelle qui supplante l’État dans de vastes zones urbaines.
L’offensive policière récente : un espoir fragile
Ces dernières semaines, la police haïtienne a lancé une vaste opération dans le centre de Port-au-Prince visant à reprendre le contrôle de zones stratégiques. Cette offensive a permis de déloger l’un des chefs de gang les plus médiatisés et les plus craints du pays : Jimmy Cherizier, surnommé « Barbecue ».
Si cette opération représente indéniablement un succès tactique, elle ne constitue pas pour autant une victoire stratégique. Les experts s’accordent à dire que les gangs, face à la pression policière, adoptent souvent une stratégie de dispersion puis de reconcentration dans d’autres secteurs. Le cycle recommence alors, avec des représailles sanglantes contre les populations soupçonnées d’avoir collaboré avec les forces de l’ordre.
La question cruciale reste posée : la police nationale, malgré son courage, dispose-t-elle des moyens humains, matériels et logistiques pour maintenir durablement les gains obtenus ?
Le soutien international : entre aide et ingérence
Face à l’aggravation de la crise, la communauté internationale, et particulièrement les États-Unis, suit de très près l’évolution de la situation haïtienne. Cette semaine encore, trois navires de guerre américains ont été déployés au large des côtes haïtiennes, signe tangible d’une préoccupation croissante.
Les autorités américaines ont clairement apporté leur soutien à Alix Didier Fils-Aimé. Le chef de la diplomatie américaine avait récemment insisté sur « l’importance de son maintien au poste de Premier ministre d’Haïti pour lutter contre les gangs terroristes et stabiliser l’île ». Quelques jours plus tard, des sanctions ont visé deux membres du défunt Conseil présidentiel ainsi qu’un ministre, accusés de liens avec des groupes armés.
Ces prises de position et ces mesures punitives montrent à quel point Washington considère la stabilisation haïtienne comme un enjeu stratégique majeur pour la région Caraïbe et au-delà.
Vers des élections dans un climat d’extrême incertitude ?
Le principal mandat que s’est fixé le nouveau pouvoir exécutif reste l’organisation d’élections crédibles et inclusives. Mais le chemin à parcourir est semé d’embûches.
Premièrement, il faut rétablir un minimum de sécurité pour permettre aux citoyens d’aller s’inscrire sur les listes électorales et ensuite se rendre aux urnes sans risquer leur vie. Deuxièmement, il convient de reconstruire une confiance profondément érodée entre la population et les institutions étatiques. Troisièmement, les divisions politiques internes doivent être surmontées pour créer les conditions d’un consensus minimal autour du processus électoral.
- Rétablir la sécurité dans les zones urbaines clés
- Reconstruire les infrastructures électorales détruites ou pillées
- Assurer la protection des candidats et des militants politiques
- Obtenir un financement international pour organiser le scrutin
- Convaincre une population traumatisée que son vote comptera vraiment
Chacune de ces étapes représente un défi colossal dans le contexte actuel.
Un pays à la croisée des chemins
Haïti se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire récente. La dissolution du Conseil présidentiel et la concentration des pouvoirs exécutifs entre les mains d’Alix Didier Fils-Aimé peuvent être perçues de deux manières diamétralement opposées.
Pour les optimistes, cette clarification institutionnelle permettra une prise de décision plus rapide et plus cohérente face à l’urgence sécuritaire. Pour les pessimistes, la disparition d’une instance collégiale ouvre la porte à des dérives autoritaires et à une concentration excessive des pouvoirs dans un contexte où les contre-pouvoirs sont déjà très faibles.
Ce qui est certain, c’est que les prochains mois seront déterminants. La capacité du Premier ministre à rassembler autour de lui une coalition suffisamment large, à obtenir des résultats concrets en matière de sécurité et à relancer le processus électoral dira si Haïti peut enfin sortir de cette longue nuit ou si le pays continuera à sombrer dans le chaos.
La population haïtienne, épuisée par des décennies de crises successives, regarde avec un mélange d’espoir prudent et de scepticisme résigné. Elle attend des actes concrets, pas seulement des discours. Elle attend surtout de pouvoir vivre à nouveau sans peur, de pouvoir envoyer ses enfants à l’école, de pouvoir travailler sans risquer sa vie à chaque coin de rue.
Le chemin sera long et semé d’embûches. Mais dans cette passation de pouvoirs historique, dans ce moment où un homme seul porte désormais sur ses épaules le destin d’une nation entière, réside peut-être le germe d’un espoir ténu : celui que, contre toute attente, Haïti puisse enfin retrouver la paix et la stabilité auxquelles aspirent désespérément ses onze millions d’habitants.
À suivre de très près dans les semaines et les mois à venir.
« Dans les moments les plus sombres de notre histoire, c’est souvent quand tout semble perdu que surgit la possibilité d’un véritable renouveau. »
— Pensée anonyme haïtienne
Le parcours d’Haïti ces dernières années a été marqué par une succession presque ininterrompue de crises : catastrophe naturelle, instabilité politique chronique, effondrement économique, explosion de la violence armée. Chaque tentative de reconstruction semble avoir été balayée par une nouvelle vague de problèmes.
Mais les Haïtiens sont un peuple résilient. Malgré tout, ils continuent de croire en un avenir meilleur pour leurs enfants. C’est cette résilience qui donne encore un sens à l’exercice politique, même dans les circonstances les plus défavorables.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé sait que l’histoire jugera sévèrement son action. Il sait aussi que le temps presse. Chaque jour qui passe sans progrès tangible renforce le sentiment d’abandon chez une population déjà très éprouvée.
La communauté internationale, qui observe attentivement, devra elle aussi faire des choix difficiles : continuer à soutenir un processus politique fragile ou envisager d’autres options plus interventionnistes ?
Une chose est sûre : Haïti ne peut plus attendre. Le temps des demi-mesures est révolu. Il faut maintenant des décisions courageuses, une coordination parfaite entre les forces nationales et les partenaires internationaux, et surtout une volonté inébranlable de ramener la paix dans ce pays martyrisé.
Le chemin sera long, très long. Mais pour la première fois depuis longtemps, une forme de clarté institutionnelle existe à la tête de l’État. À Fils-Aimé et à son équipe désormais de transformer cette clarté en résultats concrets pour le peuple haïtien.
Le monde regarde. Haïti espère.









