Imaginez une ville entière qui se fige dans le deuil et la colère. Des milliers de personnes convergent vers un cimetière modeste, brandissant des drapeaux verts oubliés par beaucoup, mais toujours vivaces pour d’autres. C’est la scène qui s’est déroulée récemment à Bani Walid, où le fils de l’ancien dirigeant libyen a été inhumé au milieu d’une ferveur populaire inattendue.
Seif al-Islam Kadhafi, longtemps perçu comme l’héritier potentiel d’un régime controversé, a été assassiné dans des circonstances troubles. Son enterrement n’a pas été un simple adieu familial : il est devenu le symbole d’une fracture persistante dans un pays qui peine à se reconstruire depuis plus d’une décennie.
Un adieu chargé de symboles et de rancœurs
La nouvelle de sa mort a secoué les cercles nostalgiques du régime passé. Mardi, Seif al-Islam a été tué à Zenten par un petit groupe armé. Quatre personnes auraient participé à l’opération, selon des sources proches de son entourage. Immédiatement, une enquête a été ouverte, mais les questions demeurent nombreuses.
Vendredi, c’est à Bani Walid que la foule s’est rassemblée. Cette ville, située à environ 170 kilomètres au sud de la capitale, reste un bastion fidèle à la mémoire du colonel. Les habitants y célèbrent encore chaque année l’anniversaire du coup d’État de 1969 avec des portraits et des drapeaux verts. L’inhumation de son fils s’est donc transformée en une démonstration de force et de fidélité.
Une foule venue de loin pour rendre hommage
Des gens ont fait le déplacement depuis Syrte, Tripoli et d’autres régions. Parmi eux, des femmes et des hommes de tous âges exprimaient leur tristesse et leur indignation. Une jeune femme de 33 ans, venue spécialement de la ville natale des Kadhafi, expliquait qu’elle voyait en Seif al-Islam un espoir pour l’avenir du pays, une figure capable de restaurer la dignité perdue.
Les slogans scandés par la foule étaient clairs : vengeance pour le martyr, le sang des martyrs n’a pas coulé en vain. Les portraits du père et du fils circulaient de main en main, tandis que le drapeau vert flottait partout, rappelant une époque que certains refusent d’oublier.
Nous avons accompagné le fils de notre leader, en qui nous placions espoir, avenir et dignité.
Une habitante de Syrte
Cette citation résume bien l’état d’esprit dominant ce jour-là. Pour beaucoup, Seif al-Islam représentait plus qu’un simple nom : il incarnait une possible continuité, une alternative aux divisions actuelles.
Les accusations fusent contre les deux pouvoirs rivaux
Dans la bouche des participants, les responsabilités sont vite désignées. Les deux autorités qui se disputent le contrôle du pays sont directement mises en cause. D’un côté, le gouvernement basé à Tripoli, reconnu sur la scène internationale. De l’autre, l’administration de l’est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar.
Selon plusieurs voix entendues sur place, une rencontre récente à Paris aurait scellé un accord tacite. Des émissaires des deux camps, sous l’égide de puissances étrangères, auraient conclu que Seif al-Islam constituait le principal obstacle à leurs ambitions. En l’éliminant, ils auraient écarté un rival potentiel capable de rallier une partie de la population.
Un homme arrivé de Tripoli va plus loin : il affirme que l’assassinat a été orchestré précisément au moment où un processus électoral pouvait relancer l’espoir d’une réunification. Seif al-Islam, en se présentant en 2021, avait surpris tout le monde par son retour sur la scène publique.
Il a été tué à ce moment précis pour l’exclure du processus électoral.
Un participant aux obsèques
Cette thèse circule largement parmi les partisans. Elle alimente la colère et renforce le sentiment d’injustice.
Retour sur le parcours d’un homme au destin tragique
Seif al-Islam Kadhafi n’a jamais été un personnage ordinaire. Fils du colonel, il a longtemps été présenté comme le visage moderne et acceptable du régime. Éduqué à l’étranger, il parlait plusieurs langues et cultivait une image de réformateur auprès des médias occidentaux.
Mais la révolution de 2011 a tout balayé. Recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, il a été capturé dans le sud du pays. Détenu à Zenten, il a été condamné à mort en 2015 par un tribunal avant de bénéficier finalement d’une amnistie. Après des années de silence, il avait tenté un retour en force en déposant sa candidature à la présidentielle.
Ce come-back avorté a laissé des traces. Pour ses soutiens, il était perçu comme un artisan potentiel de paix et de réconciliation. Pour ses détracteurs, il restait indissociable des années de répression sous le régime de son père.
Bani Walid, bastion fidèle à la mémoire du Guide
La ville de Bani Walid compte environ 100 000 habitants et abrite la puissante tribu des Werfalla. Cette communauté est restée loyale au colonel jusqu’au bout. Chaque 1er septembre, les rues se parent de vert et les portraits du Guide envahissent les façades.
Choisir cet endroit pour inhumer Seif al-Islam n’avait rien d’anodin. C’était affirmer que la cause n’était pas morte, que des milliers de Libyens refusaient encore la page tournée en 2011. Les discours prononcés sur l’esplanade appelaient à la justice pour les assassins et à la poursuite du combat pour une Libye unie sous d’autres auspices.
Après les hommages publics, le cercueil a été conduit au cimetière local. La cérémonie s’est achevée dans une atmosphère lourde, entre tristesse et détermination.
La Libye, toujours plongée dans le chaos politique
Depuis la chute du régime en 2011, le pays n’a jamais retrouvé une stabilité durable. Deux exécutifs se partagent le pouvoir : l’un à Tripoli, l’autre à Benghazi. Les tentatives de médiation internationale se heurtent régulièrement à des blocages profonds.
Le processus électoral promis par l’ONU reste en suspens. Les désaccords sur les modalités, les candidatures et le calendrier empêchent toute avancée concrète. Dans ce contexte, la disparition violente d’une figure comme Seif al-Islam ne fait qu’ajouter à la confusion et aux théories du complot.
Certains observateurs estiment que son élimination sert les intérêts de ceux qui préfèrent maintenir le statu quo. D’autres y voient la main d’anciens ennemis du régime cherchant à effacer toute trace de la Jamahiriya.
Une figure controversée mais porteuse d’espoir pour certains
Parmi les participants aux funérailles, beaucoup soulignaient le rôle potentiel de Seif al-Islam dans un avenir apaisé. Un homme de 46 ans, résidant à Bani Walid, le décrivait comme une personnalité de paix et de réconciliation. Cette perception contraste fortement avec l’image internationale d’un homme lié aux crimes de la répression de 2011.
Ce paradoxe illustre bien la complexité libyenne. Dans un pays divisé, les héros des uns sont les criminels des autres. La mort de Seif al-Islam risque de renforcer les clivages plutôt que de les apaiser.
Il était perçu comme une figure de paix et réconciliation.
Un habitant de Bani Walid
Cette phrase résume l’état d’esprit d’une partie de la population qui refuse de voir disparaître complètement l’héritage kadhafiste.
Quelles conséquences pour l’avenir du pays ?
L’assassinat et les funérailles qui ont suivi soulèvent de nombreuses interrogations. Vont-elles raviver des tensions tribales ? Encourager des représailles ? Ou au contraire pousser les acteurs politiques à accélérer une solution négociée ?
Pour l’instant, la réponse reste incertaine. La Libye continue de naviguer entre ingérences extérieures, rivalités internes et rêves de stabilité. La disparition de Seif al-Islam Kadhafi pourrait marquer la fin d’une ère ou, paradoxalement, le début d’un regain de mobilisation pour certains groupes.
Ce qui est sûr, c’est que son enterrement à Bani Walid restera dans les mémoires comme un moment fort. Des milliers de personnes ont exprimé leur refus de tourner la page, leur attachement à une vision particulière de l’histoire libyenne.
Dans les jours et les mois à venir, les enquêteurs tenteront de remonter jusqu’aux commanditaires. Mais au-delà des faits judiciaires, c’est toute la question de la réconciliation nationale qui se pose à nouveau avec acuité.
La foule de Bani Walid a parlé. Elle a crié sa douleur, sa colère et son espoir déçu. Reste à savoir si ce cri sera entendu ou s’il se perdra dans le tumulte d’un pays toujours en quête d’unité.
Le drame de Seif al-Islam Kadhafi s’inscrit dans une longue série de violences qui minent la Libye depuis 2011. Chaque événement de ce type rappelle que la paix reste fragile et que les fantômes du passé continuent de hanter le présent.
En attendant des réponses claires sur les circonstances de sa mort, les partisans du défunt ont choisi de lui offrir des obsèques dignes d’un symbole. Et ce symbole, pour eux, n’est pas prêt de s’effacer.
La route vers une Libye apaisée et réunifiée semble encore longue. Mais dans les rues de Bani Walid, certains continuent d’y croire, portés par la mémoire d’un homme qu’ils considéraient comme leur dernier espoir.
Le temps dira si cette ferveur populaire se transformera en mouvement durable ou si elle s’éteindra peu à peu. Pour l’heure, elle a transformé des funérailles en manifestation politique, rappelant au monde que l’histoire libyenne est loin d’être terminée.









