Imaginez une organisation mondiale chargée de protéger la santé de l’humanité entière, soudainement privée de l’un de ses plus importants contributeurs historiques. Depuis janvier 2025, les États-Unis ont enclenché une procédure de retrait de l’Organisation mondiale de la santé. Pourtant, ce départ, qui semblait acquis, reste suspendu à une décision cruciale attendue en mai prochain.
Ce feuilleton diplomatique et sanitaire soulève des questions profondes : peut-on quitter une institution multilatérale quand on lui doit de l’argent ? La souveraineté nationale prime-t-elle sur les engagements internationaux ? Et surtout, que devient la coordination mondiale face aux futures crises sanitaires sans la première puissance économique ?
Un retrait annoncé qui divise déjà le monde de la santé globale
Quelques heures seulement après son retour à la présidence en janvier 2025, le dirigeant américain a signé un décret lançant le processus de sortie de l’OMS. Selon les règles en vigueur, ce retrait doit prendre effet au bout d’un an. Washington considère donc que le départ est effectif depuis le 22 janvier 2026. Pourtant, du côté de Genève, l’institution ne l’entend pas de cette oreille.
La raison principale de ce blocage ? Une dette estimée à environ 260 millions de dollars. L’organisation insiste : aucun État ne peut quitter l’OMS s’il n’est pas à jour de ses contributions financières. Cette condition, inscrite dans les textes fondateurs, transforme une décision unilatérale en sujet multilatéral complexe.
Le Conseil exécutif face à un silence assourdissant
Réunis cette semaine à Genève, les 34 membres du Conseil exécutif devaient examiner la notification américaine et formuler des recommandations pour l’Assemblée plénière de mai. Ils étaient également invités à donner des orientations provisoires sur la gestion pratique du statut des États-Unis en attendant la décision finale.
Mais contre toute attente, le silence a dominé les débats. Aucun membre n’a pris position de manière franche, à l’exception notable d’Israël. L’ambassadeur israélien a défendu avec vigueur le droit souverain des nations à décider de leur participation ou non à une organisation internationale.
Toute tentative visant à contraindre les États à aller à l’encontre de leurs décisions nationales constitue une atteinte à leurs droits souverains.
Déclaration de l’ambassadeur israélien auprès des Nations unies à Genève
Ce mutisme collectif n’est pas passé inaperçu. La Chine, bien que non membre du Conseil exécutif cette année, a saisi la parole pour exprimer sa stupeur face à ce manque de réaction.
J’ai noté que la plupart des membres du Conseil exécutif restent silencieux sur cette question importante alors que nous assistons à un moment historique. Les grandes puissances ne doivent pas traiter l’OMS comme quelque chose qu’elles peuvent utiliser à leur guise et abandonner lorsqu’elle ne leur convient plus.
Représentant chinois lors de la session
Ces mots résonnent particulièrement dans un contexte où Pékin a progressivement renforcé son influence au sein de l’institution depuis plusieurs années.
Le cas argentin : un retrait validé sans opposition
Contrairement aux États-Unis, l’Argentine avait annoncé son intention de quitter l’OMS dès février 2025. Buenos Aires a déposé, conjointement avec Israël, un projet de décision demandant à l’Assemblée plénière de valider ce retrait.
Ce texte a été adopté sans vote contre. Plusieurs pays latino-américains ont exprimé leur soutien, insistant sur le respect de la souveraineté nationale. L’ambassadeur argentin a tenu à rassurer la communauté internationale.
Le retrait de l’Argentine de cette organisation ne signifie pas nécessairement que nous quittons le monde. L’Argentine respectera toutes les réglementations en vigueur et nous sommes pleinement conscients que les pandémies ne connaissent pas de frontières.
Ambassadeur argentin auprès de l’ONU à Genève
Malgré ce soutien régional, certains États ont exprimé des regrets. La France, par la voix de sa délégation, a réaffirmé son attachement à une coopération internationale inclusive sous l’égide de l’OMS.
La France reste fermement convaincue qu’une coopération internationale inclusive et efficace, fondée sur le mandat universel de l’OMS, demeure indispensable pour répondre aux défis en santé mondiale.
Membre de la délégation française
Quelles conséquences pour la santé mondiale ?
Le possible double retrait de deux pays importants pose la question de la représentativité et de la capacité d’action de l’OMS. Les États-Unis étaient historiquement le premier contributeur financier de l’organisation. Leur départ, même s’il reste contesté sur le plan procédural, crée un précédent majeur.
Depuis la pandémie de Covid-19, les critiques envers l’OMS se sont multipliées. Certains gouvernements reprochent à l’institution un manque d’indépendance, une politisation croissante ou une réponse jugée trop lente lors des crises. Le retrait américain s’inscrit dans cette vague de défiance envers le multilatéralisme traditionnel.
Mais d’autres voix soulignent que les défis sanitaires – résistance aux antibiotiques, maladies émergentes, changements climatiques impactant la santé – nécessitent plus que jamais une coordination globale. Quitter l’OMS, c’est risquer de perdre une place à la table où se prennent les décisions cruciales.
La dette : un levier juridique ou politique ?
Les 260 millions de dollars réclamés par l’OMS représentent une somme conséquente, mais relativement modeste au regard du budget fédéral américain. Pourtant, cette ardoise devient aujourd’hui l’argument juridique principal pour bloquer ou du moins ralentir la sortie.
Certains observateurs y voient une application stricte des règles internes ; d’autres une tentative de pression politique sur Washington. La question reste ouverte : l’obligation de règlement des arriérés est-elle une condition sine qua non au retrait, ou simplement une recommandation ?
Le silence du Conseil exécutif laisse planer le doute. En ne formulant aucune recommandation, les membres ont renvoyé la patate chaude à l’Assemblée plénière, où siègent tous les États membres et où les débats promettent d’être animés.
Vers une Assemblée plénière sous haute tension en mai
Le mois de mai 2026 s’annonce décisif. L’Assemblée mondiale de la Santé réunit chaque année les délégations de près de 200 pays. C’est là que seront discutées et votées les grandes orientations stratégiques de l’organisation.
Le cas américain y sera probablement l’un des points les plus controversés de l’ordre du jour. Plusieurs scénarios sont envisageables :
- Validation pure et simple du retrait, malgré la dette
- Conditionnement du départ au règlement intégral des arriérés
- Statut d’observateur ou de partenaire partiel pour les États-Unis
- Report de la décision à une session ultérieure
Chacune de ces options aura des répercussions diplomatiques, financières et sanitaires importantes.
Le rôle croissant d’autres acteurs internationaux
Le retrait potentiel des États-Unis pourrait accélérer le rééquilibrage des influences au sein de l’OMS. La Chine, déjà très active dans les programmes de santé mondiale, pourrait renforcer sa position de leader alternatif.
Les pays européens, traditionnellement attachés au multilatéralisme, devront redoubler d’efforts pour maintenir l’universalité de l’institution. Les nations du Sud global, souvent sous-représentées, pourraient également saisir l’occasion pour faire entendre davantage leur voix.
Ce moment historique, comme l’a qualifié le représentant chinois, pourrait redessiner les contours de la gouvernance sanitaire mondiale pour les décennies à venir.
Une crise de confiance dans le multilatéralisme sanitaire
Au-delà du cas américain ou argentin, c’est la confiance même dans les institutions multilatérales qui est mise à l’épreuve. L’OMS, créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sur les cendres d’un monde dévasté, incarnait l’espoir d’une coopération dépassant les intérêts nationaux.
Aujourd’hui, dans un contexte de montée des souverainismes et de polarisation géopolitique, cette vision universaliste est contestée. Le retrait de puissances majeures risque d’affaiblir l’organisation au moment même où les menaces sanitaires se globalisent.
Climat, urbanisation rapide, flux migratoires massifs, commerce international intensif : tous ces facteurs augmentent le risque d’émergence et de propagation rapide de pathologies. Sans une instance centrale forte et reconnue par tous, la réponse mondiale pourrait devenir fragmentée et moins efficace.
Quel avenir pour l’OMS après ce tournant ?
Quel que soit le verdict de mai 2026, l’OMS sortira transformée de cette séquence. Plusieurs pistes de réforme sont déjà évoquées dans les couloirs de Genève : renforcement de l’indépendance financière, révision des mécanismes de contribution, meilleure prise en compte des préoccupations des pays en développement, clarification des règles de retrait.
Certains appellent même à une refonte complète du système de gouvernance pour le rendre plus réactif et plus représentatif. D’autres estiment au contraire qu’il faut absolument préserver le caractère universel de l’institution, quitte à faire des concessions sur les modalités de participation.
Une chose est sûre : les prochains mois seront déterminants pour l’avenir de la santé publique mondiale. Entre souveraineté nationale et impératifs collectifs, le curseur n’a jamais été aussi difficile à positionner.
En attendant la décision de l’Assemblée plénière, le monde observe, inquiet, ce bras de fer entre une grande puissance et l’institution censée la représenter sur la scène sanitaire internationale. Le dénouement, en mai, pourrait marquer un tournant historique dont les conséquences se feront sentir bien au-delà des murs du Palais des Nations.
La santé de l’humanité n’a pas de frontières, mais les décisions qui la protègent semblent, elles, de plus en plus nationales. Paradoxe d’un monde globalisé où la coopération reste, malgré tout, la seule réponse viable aux crises qui nous menacent collectivement.









