Imaginez un pays enclavé depuis plus d’un siècle, qui pendant près de vingt ans a choisi de tourner le dos à la première puissance mondiale. Et soudain, en quelques mois à peine, les discours changent, les délégations se multiplient et l’on parle ouvertement de réinstaller des ambassadeurs. C’est exactement ce qui est en train de se passer entre la Bolivie et les États-Unis en ce début d’année 2026.
Ce rapprochement inattendu intrigue. Il surprend même. Après tout, les relations entre les deux nations étaient devenues glaciales depuis septembre 2008. Pourtant aujourd’hui, les mots qui reviennent le plus souvent dans les déclarations officielles sont « partenariat solide », « plus brefs délais » et « normalisation progressive ». Que s’est-il passé pour en arriver là ?
Un dégel diplomatique très rapide
Depuis l’arrivée au pouvoir en novembre dernier du président Rodrigo Paz, la diplomatie bolivienne semble avoir entamé une mue profonde. Le nouveau chef de l’État, issu du centre droit, affiche clairement sa volonté de rééquilibrer les relations extérieures du pays. Et les États-Unis figurent parmi les priorités immédiates.
Le ministre des Affaires étrangères Fernando Aramayo n’a pas caché l’objectif lors de ses récentes déclarations : rétablir les ambassadeurs dans les plus brefs délais. Une formule qui tranche radicalement avec les années précédentes marquées par la méfiance et les accusations réciproques.
Retour sur dix-huit années de rupture
Pour comprendre l’importance de cette annonce, il faut remonter en septembre 2008. À l’époque, le président Evo Morales accuse le principal diplomate américain présent en Bolivie de conspirer contre son gouvernement. Il décide alors de l’expulser du territoire national.
Washington réplique immédiatement en expulsant à son tour l’ambassadeur bolivien. Depuis cette date, aucun des deux pays n’a plus nommé d’ambassadeur à l’autre capitale. Les relations se sont maintenues au niveau des chargés d’affaires, mais le symbole fort de l’ambassadeur a disparu.
Pendant toutes ces années, la Bolivie a construit son positionnement international autour d’autres partenaires : la Chine, la Russie, le Venezuela, Cuba. Les liens avec les grandes capitales occidentales, elles, se sont distendus, parfois jusqu’à la défiance ouverte.
Un nouveau président, une nouvelle orientation
L’élection de Rodrigo Paz marque un tournant. Arrivé au pouvoir après des années de gouvernements de gauche, il choisit de ne pas poursuivre exactement la même ligne diplomatique. Sans renier totalement le passé, il cherche visiblement à diversifier les alliances et à normaliser les relations avec plusieurs capitales.
Les premiers gestes concrets ne se sont pas fait attendre. Des rencontres de haut niveau ont eu lieu à Washington ces derniers jours. Le ministre Fernando Aramayo s’est entretenu successivement avec le secrétaire d’État adjoint et avec un haut responsable américain. À chaque fois, la question des ambassadeurs est revenue sur la table.
« Naturellement, nous avons abordé la question du rétablissement des ambassadeurs et l’idée est de concrétiser celui-ci dans les plus brefs délais. »
Déclaration du ministre bolivien des Affaires étrangères
Cette phrase résume à elle seule l’état d’esprit actuel. On sent l’urgence, mais aussi une certaine prudence. Personne ne veut brûler les étapes, pourtant l’objectif est clair : réinstaller des représentants au plus haut niveau dans les deux capitales.
Washington confirme l’élan positif
De l’autre côté de l’Atlantique, le département d’État américain a également tenu à communiquer après ces rencontres. Le message est limpide : les États-Unis réaffirment leur engagement en faveur d’un partenariat solide avec la Bolivie.
Ce langage diplomatique classique cache pourtant une réelle évolution. Après des années de relations minimales, les deux capitales semblent désormais convaincues qu’il est dans leur intérêt mutuel de passer à une étape supérieure.
Le timing n’est probablement pas anodin. Dans un contexte géopolitique mondial tendu, où les grandes puissances cherchent à consolider leurs zones d’influence, retrouver un ambassadeur à La Paz représente un signal politique fort pour Washington.
La Bolivie cherche aussi à se réconcilier avec le Chili
Le rapprochement avec les États-Unis n’est pas un cas isolé. Le gouvernement de Rodrigo Paz affiche également sa volonté de normaliser les relations avec le Chili, pays voisin avec lequel la Bolivie n’entretient plus de relations au niveau des ambassadeurs depuis 1978.
La cause de cette rupture est connue : la perte par la Bolivie de son accès souverain à la mer à l’issue de la guerre de 1879 contre le Chili. Depuis, la revendication d’un corridor maritime souverain reste un élément central de l’identité nationale bolivienne.
Le ministre Aramayo a récemment effectué un déplacement à Santiago. Il y a rencontré à la fois les membres du gouvernement sortant et le président élu qui doit entrer en fonction en mars. À chaque fois, il a réaffirmé la volonté bolivienne de rétablir des relations diplomatiques normales… tout en précisant que la revendication historique d’accès à la mer ne serait pas abandonnée.
« Nous avons toute la volonté de le faire », a-t-il déclaré à propos du Chili, avant d’ajouter immédiatement : « L’État ne renoncera pas à sa revendication historique d’un accès à la mer. »
Cette double posture illustre bien la ligne que semble vouloir tenir le nouveau gouvernement : ouvrir des canaux de dialogue sans pour autant renier les combats historiques du pays.
Quels intérêts pour chaque partie ?
Pourquoi les États-Unis s’intéressent-ils à nouveau à la Bolivie ? Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte. D’abord, le pays dispose de ressources stratégiques importantes, notamment en lithium, minéral clé pour la transition énergétique mondiale. Ensuite, la situation géopolitique régionale évolue rapidement et Washington cherche à limiter l’influence chinoise et russe en Amérique latine.
Du côté bolivien, les motivations sont tout aussi pragmatiques. Après des années de forte polarisation internationale, le nouveau pouvoir souhaite diversifier ses partenaires économiques et politiques. Un retour à des relations normales avec Washington peut ouvrir des portes en matière d’investissements, de coopération technique et d’aide au développement.
Mais ce rapprochement ne va pas sans risques. Une partie de l’opinion publique bolivienne reste très attachée à la rhétorique anti-impérialiste des années Morales et Arce. Tout geste perçu comme une concession excessive aux États-Unis pourrait être mal interprété.
Un symbole diplomatique très fort
Le retour d’un ambassadeur n’est jamais anodin. Il dépasse largement la simple gestion administrative des relations bilatérales. C’est un signal politique envoyé à la population, aux partenaires régionaux et à la communauté internationale tout entière.
En réinstallant un ambassadeur à Washington, la Bolivie dit qu’elle est prête à dialoguer avec la première puissance mondiale sans complexe. En acceptant de rouvrir pleinement son ambassade à La Paz, les États-Unis montrent qu’ils considèrent la Bolivie comme un partenaire potentiel plutôt qu’un adversaire idéologique.
Ce geste symbolique pourrait donc ouvrir la voie à des coopérations beaucoup plus concrètes dans les mois et les années à venir : commerce, énergie, lutte contre le narcotrafic, préservation de l’environnement amazonien, etc.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines seront décisives. Les deux capitales doivent maintenant s’entendre sur les noms des futurs ambassadeurs, sur le calendrier exact et sur les gestes qui accompagneront cette normalisation.
Dans le même temps, le gouvernement bolivien devra gérer les attentes internes. Beaucoup de Boliviens espèrent que ce dégel diplomatique se traduira rapidement par des bénéfices tangibles pour la population : emplois, investissements, stabilité.
Du côté chilien, les choses seront plus complexes. La revendication d’accès à la mer reste extrêmement sensible. Toute avancée sur le plan diplomatique devra être expliquée avec beaucoup de pédagogie pour ne pas être perçue comme un abandon.
Vers une diplomatie plus pragmatique ?
Ce qui se joue actuellement à La Paz va bien au-delà d’une simple reprise de contact avec Washington ou Santiago. C’est peut-être le début d’une nouvelle ère diplomatique pour la Bolivie : moins idéologique, plus pragmatique, cherchant à multiplier les partenaires sans se couper d’aucun camp.
Dans un monde où les blocs se reforment et où l’Amérique latine est de plus en plus courtisée, cette stratégie pourrait s’avérer payante… à condition d’être menée avec suffisamment de finesse et de transparence.
Une chose est sûre : l’année 2026 pourrait marquer un vrai tournant dans l’histoire diplomatique récente de la Bolivie. Affaire à suivre de très près.
À retenir : Après 18 ans sans ambassadeurs, la Bolivie et les États-Unis accélèrent le processus de normalisation. Un virage majeur qui s’accompagne également d’une volonté affichée de dialogue avec le Chili, sans renoncement à la revendication d’accès à la mer.
Ce dégel simultané sur plusieurs fronts diplomatiques montre que le nouveau gouvernement bolivien entend repositionner le pays sur la scène internationale. Reste à voir si les promesses se transformeront rapidement en actes concrets et si ce nouvel équilibre sera accepté par l’ensemble de la société bolivienne.
Une page semble en train de se tourner. Et elle pourrait bien redessiner durablement les alliances sud-américaines.









