ÉconomieInternational

Frontière Turco-Iranienne : Van Espère un Changement de Voisin

À la frontière turco-iranienne, la ville de Van souffre de l'effondrement économique de son voisin. Touristes iraniens disparus, hôtels vides, commerçants désemparés... Fevzi rêve de changer de pays limitrophe. Mais que se passe-t-il vraiment de l'autre côté ?

Imaginez une ville nichée au bord d’un immense lac d’altitude, entourée de sommets enneigés, où les habitants vivent au rythme des saisons touristiques. Chaque hiver, des vagues de visiteurs venus d’un pays voisin affluent pour profiter des boutiques, des restaurants et d’une liberté temporaire. Mais depuis quelques mois, ces rues animées se sont vidées. Les hôtels affichent complet… à l’envers. Presque personne ne franchit plus la frontière. À Van, en Turquie orientale, la crise qui secoue l’Iran voisin n’est pas une simple nouvelle internationale : elle se ressent dans chaque tiroir-caisse, chaque chambre d’hôtel et chaque conversation de café.

Quand le malheur du voisin devient le vôtre

La province de Van partage plus de 300 kilomètres de frontière avec l’Iran, soit plus de la moitié de la ligne frontalière totale entre les deux pays. Cette proximité géographique a longtemps été une chance économique. Les Iraniens traversaient pour faire du shopping, profiter d’internet libre, déguster des plats interdits chez eux ou simplement respirer un air moins oppressant. Aujourd’hui, cette relation privilégiée se transforme en fardeau.

Le vice-président de la chambre de commerce locale ne mâche pas ses mots. Il explique que la situation géopolitique complique terriblement le développement de la région. Entourée par des pays en crise chronique – Irak, Syrie et Iran –, la province se trouve coincée dans une position stratégique mais économiquement fragile. Impossible de déménager comme on change de quartier quand le voisin pose problème.

Kapiköy, poumon économique à l’arrêt

Le principal point de passage piéton entre la Turquie et l’Iran se trouve à Kapiköy, à environ une heure et demie de route de la ville de Van. Chaque matin, quand la barrière s’ouvre, on pouvait autrefois compter plusieurs centaines de personnes qui se ruaient vers les taxis et les minibus. Désormais, quelques dizaines de voyageurs au plus émergent dans le froid mordant, visages fatigués, sacs légers.

Parmi eux, des étudiants qui poursuivent leurs études, quelques familles en transit et surtout ceux qui cherchent un accès temporaire à internet. Pendant les récentes coupures massives des réseaux en Iran, la frontière est devenue le seul moyen d’appeler ses proches ou de consulter les informations. Mais même ces passages utilitaires se raréfient.

« Après ces événements, pendant huit à dix jours le flux de visiteurs s’est complètement tari. Ceux qui venaient, c’était exclusivement pour internet. »

Ce témoignage d’un professionnel du tourisme résume bien le brutal changement. L’hiver est traditionnellement une saison calme, mais les établissements affichaient encore 30 % de remplissage. Aujourd’hui, la plupart tournent à 10 % ou moins. Certains hôtels restent totalement vides.

La chute libre du rial bouleverse tout

L’effondrement de la monnaie iranienne constitue le cœur du problème. Il y a seulement deux ans, avec 5 à 10 millions de rials en poche, un voyageur pouvait passer plusieurs jours confortablement à Van. Aujourd’hui, il faut emporter au minimum 40 à 50 millions pour espérer tenir le même temps. Les prix en livres turques n’ont pas forcément explosé, mais la valeur du rial a fondu de manière dramatique.

Une jeune femme originaire de Tabriz, qui a trouvé un emploi dans un café chic du centre-ville, explique la situation sans détour. Elle travaillait dans les assurances en Iran. Son ancien salaire mensuel ne lui permet plus de survivre que trois jours à Van. Elle conclut d’un geste simple : tout le monde est désormais « en bas, tout en bas ».

« Il n’y a plus de classe moyenne en Iran. On est tous en bas, tout en bas. »

Cette disparition de la classe moyenne a un impact direct sur le commerce local. Les boutiques de vêtements qui voyaient autrefois des clientes remplir des valises entières de marchandises restent désespérément calmes. Les vendeurs passent des journées entières sans conclure une seule vente significative.

Un tourisme d’autant plus vital que la région est isolée

Van n’est pas Istanbul ni Antalya. Située aux confins de l’Anatolie orientale, la ville dépend fortement des flux touristiques iraniens pour maintenir une activité économique décente. Le lac éponyme, le plus grand de Turquie et l’un des plus vastes du Moyen-Orient, attire les regards, mais ce sont surtout les Iraniens qui remplissaient les bateaux de mini-croisières et les bars en bord de lac.

Le président de l’association des professionnels du tourisme local dirige un hôtel bien placé. Il constate année après année la baisse continue de la fréquentation. Il attend désormais la grande fête du Nouvel An persan, Norouz, le 21 mars, pour espérer un sursaut. Mais même cet espoir reste fragile.

Les visiteurs actuels préfèrent les hôtels discrets. Beaucoup hésitent à sortir, même pour manger. La peur, la fatigue et le manque d’argent les clouent dans leur chambre. Le tourisme festif et insouciant d’autrefois a laissé place à un exil discret et inquiet.

L’embargo international pèse aussi sur Van

Les sanctions imposées à l’Iran par les États-Unis et l’Europe ne touchent pas seulement Téhéran. Elles pénalisent indirectement les économies des pays voisins qui vivaient du commerce transfrontalier. À Van, on accuse ces mesures d’avoir aggravé une situation déjà compliquée.

Le responsable de la chambre de commerce pointe du doigt un symbole local : la rocade de contournement de la ville. Annoncée il y a dix-huit ans, elle n’est toujours pas terminée. La blague circule même sur les camions : « Que notre amour soit comme la rocade de Van et jamais ne finisse. » Derrière l’humour noir se cache une frustration bien réelle.

Il rappelle une évidence géopolitique : on ne choisit pas ses voisins. Impossible de remplacer l’Iran par l’Allemagne, l’Italie ou la France. La seule solution consiste donc à trouver un modus vivendi, même imparfait.

Des vies suspendues entre deux mondes

Derrière les statistiques économiques se cachent des parcours humains. Des familles iraniennes qui traversent pour quelques jours, espérant retrouver un peu de normalité. Des étudiants qui poursuivent leurs études grâce à cette porte ouverte. Des commerçants turcs qui voient leur chiffre d’affaires s’effondrer sans rien pouvoir y faire.

Certains Iraniens présents à Van caressent des projets d’exil définitif, mais ils restent discrets. La peur des représailles, même à distance, les retient. D’autres viennent simplement pour souffler, recharger leur téléphone, embrasser un proche étudiant sur place.

Cette situation crée une atmosphère étrange dans la ville. On croise des regards qui évitent de s’attarder, des conversations à voix basse, des sourires polis mais tendus. Van reste accueillante, mais l’insouciance d’autrefois a disparu.

Et maintenant ?

Personne ne sait quand la situation s’améliorera. La dévaluation du rial continue, les sanctions internationales restent en place, et les tensions internes en Iran ne montrent aucun signe d’apaisement durable. Pour les habitants de Van, chaque mois qui passe sans reprise du tourisme frontalier creuse un peu plus le trou.

Certains espèrent que Norouz apportera un regain. D’autres misent sur un assouplissement temporaire des restrictions de voyage ou une stabilisation monétaire, même partielle. Mais la majorité se résigne : la proximité avec l’Iran est à la fois une chance et une malédiction.

Dans cette région où les montagnes séparent autant qu’elles protègent, les destins restent intimement liés. Quand le voisin tousse, c’est tout le quartier qui s’enrhume. Et à Van, on apprend à vivre avec cette réalité implacable.

La ville continue d’exister, magnifique et isolée, entre lac gelé et pics acérés. Mais ses habitants portent désormais un regard différent sur la frontière. Elle n’est plus seulement une ligne sur une carte : elle est devenue une source quotidienne d’inquiétude et de frustration.

Pourtant, au milieu de cette morosité, subsiste une forme de résilience. Les cafés restent ouverts, les boutiques exposent leurs plus beaux articles, les hôtels nettoient leurs chambres inoccupées. On attend. On espère. On survit.

Et quelque part, dans une chambre d’hôtel discrète ou derrière le comptoir d’un café, une conversation à voix basse résume tout : « Si seulement on pouvait choisir ses voisins… »

La frontière n’est jamais qu’une ligne. Mais quand cette ligne tremble, ce sont deux peuples qui vacillent ensemble.

Van reste là, fidèle à elle-même, attendant que le vent tourne. En espérant que, cette fois, il ne souffle pas que des tempêtes.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.