InternationalPolitique

Witkoff et Araghchi : les visages des négociations USA-Iran

À Oman, un magnat de l’immobilier américain et un diplomate iranien chevronné tentent de renouer le dialogue entre Washington et Téhéran. Qui sont vraiment Steve Witkoff et Abbas Araghchi ? Leur face-à-face pourrait changer la donne, mais à quel prix ?

Imaginez une salle discrète quelque part à Oman, où se croisent deux mondes que tout semble opposer. D’un côté, un milliardaire new-yorkais de l’immobilier sans la moindre expérience diplomatique officielle avant 2024. De l’autre, un pur produit de la diplomatie iranienne, passé par la guerre Iran-Irak et les plus longues négociations sur le nucléaire. Pourtant, vendredi, ces deux hommes s’assiéront à la même table pour tenter de déminer l’une des relations les plus explosives de la planète : celle entre les États-Unis et l’Iran.

Ce rendez-vous n’est pas une première. Les mêmes protagonistes s’étaient déjà retrouvés au printemps 2025 dans le même sultanat, preuve que, malgré les apparences, un fil ténu de discussion persiste. Mais qui sont réellement ces deux hommes appelés à porter les espoirs – ou les illusions – d’une désescalade ?

Deux trajectoires que rien ne destinait à se croiser

Le contraste saute aux yeux avant même d’entrer dans les détails. D’un côté, Steve Witkoff incarne une Amérique pragmatique, celle des affaires et des réseaux personnels. De l’autre, Abbas Araghchi représente une République islamique façonnée par la révolution, la guerre et une méfiance viscérale envers l’Occident. Pourtant, le destin les a placés au cœur d’un des dossiers les plus sensibles de l’année 2026.

Steve Witkoff : du béton new-yorkais aux tables diplomatiques

Né dans le Bronx il y a 68 ans, Steve Witkoff a construit sa fortune dans l’immobilier de luxe. Avocat d’affaires puis promoteur, il a fondé en 1997 le Witkoff Group, une entreprise familiale où travaillent aujourd’hui sa femme et son fils. Rien, dans ce parcours, ne laissait présager qu’il deviendrait un jour un acteur central de la diplomatie américaine.

Pourtant, en novembre 2024, Donald Trump, fraîchement réélu, le nomme émissaire au Moyen-Orient. Très vite, son titre évolue : il devient « envoyé spécial pour les missions de paix ». Une promotion qui surprend les observateurs habitués aux profils plus classiques. Mais Trump n’a jamais suivi les sentiers battus.

Le premier grand succès attribué à Witkoff arrive début 2025 : une trêve à Gaza entre Israël et le Hamas. Celle-ci dure deux mois et permet le retour de 33 otages israéliens, dont huit malheureusement décédés. Un résultat concret qui renforce la confiance du président américain en son ami promoteur immobilier.

Quelques mois plus tard, toujours avec l’aide de Jared Kushner, gendre de Trump, Witkoff contribue à négocier le cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre 2025 à Gaza. Depuis, il suit de près la mise en œuvre de cet accord fragile et multiplie les allers-retours en Israël, où il rencontre régulièrement Benjamin Netanyahu.

« Steve a fait ce que personne d’autre n’avait réussi à faire. »

Donald Trump, à propos de la trêve de Gaza

Parallèlement, Witkoff s’implique dans le dossier ukrainien. Il rencontre à plusieurs reprises Vladimir Poutine à Moscou et s’entretient avec Volodymyr Zelensky. Jeudi encore, il participait à des discussions trilatérales jugées « productives » à Abou Dhabi. Un agenda chargé qui témoigne d’une confiance exceptionnelle placée en lui par la Maison Blanche.

Mais ce parcours fulgurant ne fait pas l’unanimité. Certains reprochent à Witkoff un positionnement trop favorable à la Russie. Le président ukrainien lui-même a publiquement critiqué les éloges que l’Américain a adressés à Poutine. Une polémique qui ajoute une couche de complexité à son rôle déjà atypique.

Abbas Araghchi : le visage diplomate d’un régime sous pression

À 63 ans, Abbas Araghchi est tout le contraire de son homologue américain. Issu d’une famille prospère dans le commerce des tapis, il intègre très tôt les structures de la République islamique. Après la révolution de 1979, il rejoint les Gardiens de la Révolution et combat sur le front pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

À la fin du conflit, il est recruté par le ministère des Affaires étrangères où il gravit les échelons jusqu’à devenir l’un des principaux négociateurs du dossier nucléaire. En 2015, il joue un rôle majeur dans la conclusion de l’accord de Vienne, aujourd’hui caduc, entre l’Iran et les grandes puissances.

Polyglotte – il parle un anglais fluide –, Araghchi est aussi très actif sur les réseaux sociaux où il défend avec constance les positions officielles de Téhéran. Toujours impeccable dans son costume sombre et sa chemise blanche à col Mao, il cultive une image de calme et de maîtrise, même dans les moments les plus tendus.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Massoud Pezeshkian à l’été 2024, Araghchi dirige la diplomatie iranienne avec un mandat clair : tenter de rouvrir le dialogue avec l’Occident. Mais la tâche s’avère ardue. Les relations avec les Européens se sont fortement dégradées ces derniers mois.

Un climat de défiance qui s’aggrave

En juin dernier, Araghchi dénonçait publiquement le silence des capitales européennes face à ce qu’il qualifiait de « guerre déclenchée par Israël contre l’Iran ». La tension a encore monté d’un cran lorsque Paris, Londres et Berlin ont activé à l’ONU le mécanisme de rétablissement des sanctions internationales liées au programme nucléaire iranien.

Plus récemment, la décision de l’Union européenne de classer les Gardiens de la Révolution comme organisation terroriste a été qualifiée par Araghchi d’« erreur stratégique majeure ». Autant de signaux qui montrent à quel point la marge de manœuvre reste étroite pour le diplomate iranien.

Pourtant, dans une tribune publiée récemment dans un grand quotidien économique américain, il maintenait une porte entrouverte : l’Iran, écrivait-il, « a toujours été prêt à des négociations réelles et sérieuses », tout en prévenant qu’une attaque étrangère déclencherait une riposte inévitable.

« Nous ne cherchons pas la confrontation, mais nous ne reculerons pas non plus face à l’agression. »

Abbas Araghchi

Pourquoi Oman ? Un terrain neutre historique

Le choix d’Oman comme lieu de rencontre n’a rien d’anodin. Depuis des décennies, le sultanat joue le rôle de médiateur discret dans la région. Muscat a accueilli par le passé plusieurs rounds de discussions secrètes entre Américains et Iraniens, bien avant même la signature de l’accord de 2015.

Ce territoire neutre permet aux deux parties de discuter sans perdre la face. Ni Washington ni Téhéran n’ont à inviter l’autre sur leur sol, et la confidentialité y est généralement respectée. Un cadre idéal pour des échanges qui restent, pour l’instant, extrêmement sensibles.

Les enjeux d’un dialogue fragile

Derrière ces pourparlers se dessinent plusieurs dossiers majeurs :

  • Le sort du programme nucléaire iranien et la possibilité d’un nouvel accord
  • La situation régionale, notamment après les récents affrontements impliquant Israël
  • Les sanctions économiques qui asphyxient l’économie iranienne
  • Les tensions persistantes dans le Golfe et la sécurité maritime
  • La question des otages et des prisonniers politiques

Chaque sujet est miné par des décennies de méfiance mutuelle. Pourtant, la simple tenue de ces rencontres montre que, même dans le climat actuel, aucune des deux capitales n’a totalement fermé la porte à la discussion.

Un pari risqué pour les deux capitales

Pour Donald Trump, s’appuyer sur un homme d’affaires plutôt que sur des diplomates de carrière est un choix cohérent avec sa vision transactionnelle des relations internationales. Mais ce pari peut se retourner contre lui si les négociations échouent ou si Witkoff est perçu comme trop conciliant.

Côté iranien, laisser Araghchi mener ces discussions expose le régime à des critiques internes. Les factions les plus dures reprochent déjà au gouvernement Pezeshkian une trop grande ouverture à l’Occident. Tout accord perçu comme une concession majeure pourrait déclencher une vague de contestation interne.

Vers une désescalade ou un énième échec ?

Personne ne peut prédire l’issue de ce nouveau round. Les précédents ne sont guère encourageants : l’accord de 2015 a volé en éclats en 2018, et les tentatives de relance depuis n’ont jamais abouti. Pourtant, la conjoncture actuelle – cessez-le-feu fragile à Gaza, guerre enlisée en Ukraine, montée des tensions régionales – pousse peut-être les deux parties à chercher une issue, même partielle.

Ce qui est certain, c’est que le face-à-face entre Steve Witkoff et Abbas Araghchi restera dans les annales comme l’un des duels diplomatiques les plus improbables de ces dernières années. Deux hommes, deux mondes, une seule table. Et derrière eux, le sort de millions de personnes suspendu à leurs mots.

À l’heure où ces lignes sont écrites, les discussions viennent à peine de commencer. Le monde observe, retient son souffle, et espère – contre toute attente – qu’un accord, même modeste, pourra émerger de cette rencontre improbable.

À retenir : Ce qui se joue à Oman dépasse largement les personnalités des deux négociateurs. C’est tout l’équilibre du Moyen-Orient, et peut-être au-delà, qui est en jeu.

Et vous, pensez-vous qu’un dialogue direct entre ces deux profils si différents puisse réellement faire bouger les lignes ? L’histoire nous le dira bientôt.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.