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Brazil Durcit sa Régulation : Fin des Stablecoins Algorithmiques ?

Au Brésil, un projet de loi veut purement et simplement interdire les stablecoins algorithmiques et punir sévèrement leur création. USDe, Frax et d’autres modèles non-collateralisés pourraient disparaître du marché… mais à quel prix pour l’écosystème crypto local ?

Imaginez un marché où plus de 90 % des transactions en cryptomonnaies passent par des stablecoins. Maintenant imaginez que ce même pays décide du jour au lendemain d’interdire une catégorie entière de ces actifs numériques qui représentent des milliards de dollars de flux chaque mois. C’est exactement ce qui est en train de se passer au Brésil en ce début d’année 2026.

Le pays sud-américain, devenu l’un des terrains de jeu les plus dynamiques de la planète crypto, s’apprête potentiellement à porter un coup très dur aux stablecoins dits algorithmiques. Un projet de loi récemment approuvé en commission pourrait tout simplement rendre illégale l’émission et l’utilisation de ces tokens qui ne reposent pas sur des réserves intégralement adossées.

Un tournant majeur pour la régulation des stablecoins au Brésil

Le texte en question, connu sous la référence 4.308/2024, a franchi une étape symbolique importante en étant validé par la commission de la Science, de la Technologie et de l’Innovation. S’il est adopté dans sa forme actuelle, il marquerait l’une des régulations les plus strictes jamais imposées aux stablecoins dans un grand marché émergent.

Qu’est-ce qu’un stablecoin algorithmique exactement ?

Contrairement aux stablecoins les plus connus comme USDT ou USDC qui promettent une parité 1:1 avec le dollar grâce à des réserves en cash, bons du Trésor ou autres actifs très liquides, les stablecoins algorithmiques adoptent une approche radicalement différente.

Ils tentent de maintenir leur ancrage au dollar (ou à un autre actif) uniquement grâce à des mécanismes codés dans des smart contracts : rééquilibrages automatiques, incitations économiques, minting et burning conditionnels, etc. Aucun coffre-fort physique ni compte bancaire n’est censé garantir la parité.

Parmi les projets les plus en vue dans cette catégorie on trouve notamment USDe d’Ethena et FRAX du protocole Frax Finance. Ces deux protocoles ont connu une croissance fulgurante ces dernières années grâce à leurs rendements attractifs et leur intégration profonde dans la DeFi.

Ce que prévoit concrètement le projet de loi

Le cœur de la proposition est limpide : interdire purement et simplement l’émission et la négociation de stablecoins qui visent à conserver leur valeur par le seul biais de mécanismes algorithmiques ou codés, sans réserves intégralement adossées.

Pour les émetteurs locaux, la règle serait sans appel : toute stablecoin émise au Brésil devra être entièrement garantie par des actifs ségrégués et audités. Point final.

Mais le texte va encore plus loin. Il crée une nouvelle infraction pénale : le fait d’émettre des tokens non adossés serait considéré comme une forme d’escroquerie financière et serait passible de peines allant jusqu’à huit années d’emprisonnement.

« Émettre volontairement des stablecoins non couverts par des réserves réelles équivaut à créer de la fausse monnaie numérique. La sanction doit être dissuasive. »

Extrait reformulé du rapport de commission

Les stablecoins étrangers ne sont pas épargnés. Les plateformes brésiliennes qui souhaiteraient continuer à les proposer devraient :

  • Vérifier que l’émetteur respecte des exigences équivalentes à celles imposées localement
  • Obtenir une autorisation spécifique pour distribuer ces actifs
  • Assumer elles-mêmes la responsabilité en cas de défaillance du stablecoin

Autant dire que la très grande majorité des exchanges locaux préfèreront probablement se limiter aux seuls stablecoins dûment autorisés et pleinement garantis.

Pourquoi un tel durcissement maintenant ?

Le Brésil n’a jamais caché son inquiétude face à la domination écrasante des stablecoins dans les flux crypto nationaux. Les chiffres les plus récents montrent que ces tokens représentent environ 90 % de l’ensemble des volumes déclarés.

Dans un pays où l’inflation a longtemps été endémique et où le contrôle des changes reste strict, le dollar numérique est devenu l’outil numéro un pour préserver son pouvoir d’achat, envoyer de l’argent à l’étranger ou simplement trader des cryptos plus volatiles.

Mais cette dépendance massive crée aussi une vulnérabilité systémique. Que se passerait-il si l’un des principaux stablecoins algorithmiques venait à perdre sa parité de manière durable, comme cela a été le cas pour UST en mai 2022 ?

Les autorités estiment que le risque est devenu trop important pour être laissé sans cadre très strict.

Un impact potentiel sur des milliards de dollars de flux

Entre 6 et 8 milliards de dollars de volume crypto transitent chaque mois via des plateformes accessibles aux Brésiliens. Une très large majorité de ces flux passe par des stablecoins.

Si le projet de loi est adopté en l’état, plusieurs scénarios sont envisageables :

  1. Les projets algorithmiques quittent purement et simplement le marché brésilien
  2. Ils modifient en profondeur leur mécanisme pour devenir fully-collateralized (ce qui remettrait en cause leur modèle économique)
  3. Le marché migre massivement vers des alternatives centralisées et régulées (USDT, USDC, et potentiellement des stablecoins locaux autorisés)
  4. Une partie des flux passe en OTC ou sur des plateformes non régulées (ce qui augmenterait les risques pour les utilisateurs)

Aucun de ces scénarios n’est neutre pour l’écosystème.

Et les stablecoins centralisés dans tout ça ?

USDT et USDC ne seraient pas interdits… mais leur distribution deviendrait nettement plus encadrée. Les exchanges brésiliens devraient prouver qu’ils ont vérifié la qualité des réserves et la conformité de l’émetteur.

Certains observateurs estiment que cela pourrait paradoxalement renforcer la position de ces deux géants, les seuls capables de déployer les ressources nécessaires pour répondre aux nouvelles exigences.

Un précédent mondial ?

Si le Brésil va au bout de cette logique, il deviendrait l’un des premiers grands marchés à explicitement bannir la catégorie entière des stablecoins algorithmiques.

L’Union européenne, avec MiCA, a opté pour une approche plus nuancée : encadrement très strict, mais pas d’interdiction frontale. Les États-Unis restent dans une zone grise réglementaire. Singapour et Hong Kong ont également choisi la voie de la supervision plutôt que de l’interdiction.

Le Brésil pourrait donc se retrouver en pointe… ou en avance sur son temps, selon le point de vue.

Quelles prochaines étapes pour le texte de loi ?

Le parcours législatif est encore long. Après la commission des Sciences et Technologies, le projet doit passer par :

  • La commission des Finances et de la Fiscalité
  • La commission de la Constitution, de la Justice et de la Citoyenneté
  • Le Sénat
  • Une éventuelle commission mixte si les versions diffèrent
  • La promulgation par le Président

De nombreuses modifications sont encore possibles. Certains députés pro-crypto pourraient tenter d’adoucir les dispositions les plus sévères.

Quel avenir pour la DeFi au Brésil ?

Les protocoles DeFi qui s’appuient fortement sur des stablecoins algorithmiques (lending, yield farming, liquid staking dérivé, etc.) pourraient être particulièrement touchés.

Certains projets pourraient choisir de créer des versions « Brazil-compliant » fully backed. D’autres pourraient tout simplement réduire leur exposition à ce marché pourtant très lucratif.

Les utilisateurs brésiliens, eux, risquent de voir leur choix se réduire drastiquement si les alternatives locales ne se développent pas rapidement.

Une taxation renforcée en parallèle

Le projet de loi sur les stablecoins s’inscrit dans un mouvement plus large de formalisation et de taxation accrue du secteur crypto au Brésil.

L’IOF (taxe sur les opérations financières) pourrait bientôt s’appliquer aux conversions impliquant des stablecoins. Les exchanges locaux sont déjà soumis à des obligations de déclaration très poussées.

Tout cela dessine les contours d’un environnement crypto brésilien de plus en plus encadré, où la liberté d’innovation pourrait céder la place à la stabilité et à la sécurité des utilisateurs.

Conclusion : entre protection et frein à l’innovation

Le Brésil se trouve à un carrefour stratégique. D’un côté, la volonté légitime de protéger des millions d’utilisateurs contre des risques systémiques similaires à celui de Terra/Luna. De l’autre, le risque de couper l’herbe sous le pied d’une industrie qui a fait du pays l’un des plus dynamiques au monde en matière d’adoption crypto.

La réponse qui sera donnée dans les prochains mois pourrait influencer d’autres juridictions émergentes qui observent attentivement ce qui se passe à Brasilia.

Pour l’instant, une chose est sûre : les jours des stablecoins purement algorithmiques au Brésil semblent comptés… à moins d’un revirement politique ou d’une mobilisation massive de l’écosystème.

À suivre de très près.

Points clés à retenir

  • Projet de loi 4.308/2024 vise à interdire les stablecoins algorithmiques
  • Peine maximale de 8 ans d’emprisonnement pour émission de tokens non couverts
  • 90 % des flux crypto brésiliens transitent déjà par des stablecoins
  • Exchanges locaux devront assumer la responsabilité des stablecoins étrangers proposés
  • Marché mensuel concerné : 6 à 8 milliards de dollars

Le débat ne fait que commencer, mais une chose est certaine : le Brésil ne compte pas laisser le secteur crypto se développer en dehors de tout cadre. La question est désormais de savoir jusqu’où ira cette volonté de contrôle.

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