L’urgence de la souveraineté technologique européenne
Longtemps, l’Union européenne a concentré ses efforts sur la réduction de sa dépendance vis-à-vis de la Chine, notamment dans les chaînes d’approvisionnement critiques. Mais les évolutions récentes ont déplacé le curseur : ce sont désormais les États-Unis qui apparaissent comme une source majeure de vulnérabilité dans le domaine numérique. Les Européens, ultra-dépendants des géants américains pour leurs outils quotidiens, mesurent l’ampleur du risque. Un rapport de la Commission européenne, publié en 2023 et toujours d’actualité, révèle que l’UE dépend de pays tiers pour plus de 80 % des produits, services, infrastructures et propriétés intellectuelles liés au numérique.
Cette statistique alarmante met en lumière une réalité implacable : quitter l’orbite des GAFAM – ces mastodontes que sont Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft – semble une tâche herculéenne. Pourtant, des initiatives concrètes émergent, prouvant que l’Europe n’est pas résignée. La prise de conscience collective s’accélère, portée par des déclarations fortes de responsables européens.
La commissaire européenne chargée du numérique a récemment insisté sur le fait que ces dépendances peuvent être instrumentalisées comme de véritables armes. Les technologies numériques, autrefois perçues comme neutres, ne le sont plus : elles portent en elles des enjeux de pouvoir, de règles et de contrôle des données.
Des signaux d’alerte concrets
Plusieurs événements ont cristallisé les craintes européennes. Des sanctions américaines ont récemment privé des juges de la Cour pénale internationale de l’accès à des services essentiels comme Amazon, Airbnb, Netflix ou PayPal. Ces mesures, bien que ciblées, ont démontré la facilité avec laquelle des technologies américaines peuvent être utilisées pour exercer une pression politique.
Parallèlement, les tensions autour du Groenland ont renforcé l’idée que les relations transatlantiques ne sont plus aussi solides qu’avant. Les menaces potentielles de restrictions d’accès à des services numériques critiques font planer le spectre d’une « obscurité numérique » sur le continent. Les administrations publiques, qui gèrent des données sensibles, sont particulièrement exposées.
« Les technologies numériques ne sont plus des outils neutres. Lorsque des infrastructures essentielles comme le cloud, l’IA ou les plateformes sont contrôlées depuis l’extérieur de l’Europe, ce sont aussi les règles, les données et, au final, le pouvoir de pression qui nous échappent. »
Cette citation d’un représentant du secteur illustre parfaitement le basculement en cours : la technologie est devenue un levier géopolitique.
La France en action : vers une visioconférence souveraine
Parmi les pays les plus actifs, la France a franchi un cap symbolique. Le gouvernement a annoncé la généralisation, d’ici 2027, d’une solution de visioconférence 100 % française au sein de l’administration publique. Baptisée Visio, cette plateforme vise à remplacer progressivement des outils comme Teams ou Zoom. L’objectif est clair : garantir la sécurité et la confidentialité des échanges officiels, tout en favorisant l’émergence d’alternatives locales.
Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de déconnexion progressive des outils américains pour les usages sensibles. Elle répond à une double préoccupation : souveraineté des données et résilience face à d’éventuelles restrictions extérieures. Bien que le déploiement complet prenne du temps, ce pas marque une volonté politique forte.
Les défis techniques ne manquent pas : interopérabilité avec d’autres systèmes, formation des agents, ergonomie comparable aux leaders du marché. Pourtant, l’engagement est pris, et il inspire d’autres pays membres.
L’exemple inspirant du Schleswig-Holstein
En Allemagne, le Land du Schleswig-Holstein est devenu un symbole concret de souveraineté numérique. L’an dernier, ses autorités ont décidé d’abandonner Microsoft au profit de logiciels open source. Le ministre régional du numérique a expliqué vouloir reprendre le contrôle sur les systèmes informatiques, décider où les données sont stockées, et réaliser des économies substantielles.
En six mois, plus de 40 000 boîtes mail ont migré de Microsoft Exchange et Outlook vers des solutions comme Open-Xchange et Thunderbird. Les économies en licences sont estimées à plusieurs millions d’euros par an, même si des investissements initiaux ont été nécessaires. Les difficultés n’ont pas manqué : partage de documents avec d’autres régions ou le gouvernement fédéral, compatibilité avec certains formats. Mais selon les responsables, ces obstacles ont été surmontés sans catastrophe majeure.
Cet exemple prouve qu’une transition est possible, même à grande échelle. Il encourage le Parlement européen, qui réexamine actuellement sa propre dépendance à Microsoft et explore des alternatives européennes.
Vers un paquet législatif ambitieux
En mars prochain, la commissaire européenne présentera un vaste ensemble législatif sur la souveraineté technologique. Ce paquet portera sur le cloud, l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs – trois domaines où l’Europe accuse un retard majeur. L’objectif est de renforcer l’autonomie, en investissant dans des capacités locales et en créant des conditions favorables à l’innovation européenne.
Ces initiatives s’appuient sur une prise de conscience récente : les dépendances stratégiques exposent l’Europe à des risques inacceptables. Des voix s’élèvent pour accélérer le mouvement, en multipliant les partenariats intra-européens et en favorisant les acteurs locaux.
Projets collaboratifs franco-allemands et au-delà
La coopération franco-allemande joue un rôle clé. En novembre dernier, lors d’un sommet dédié, la société française Mistral et l’allemand SAP ont annoncé le développement d’une solution européenne de cloud alimentée par l’IA. Ce projet vise à proposer une alternative souveraine aux hyperscalers américains.
Par ailleurs, la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas ont uni leurs forces pour promouvoir des infrastructures numériques communes, en partenariat avec la Commission européenne. Ces alliances renforcent la crédibilité des efforts européens et montrent que la souveraineté ne passe pas par l’isolement, mais par une collaboration renforcée.
L’euro numérique et Wero : reprendre la main sur les paiements
Dans le domaine financier, deux projets phares incarnent cette quête d’autonomie. La Banque centrale européenne avance sur l’euro numérique, considéré par de nombreux économistes comme une garantie essentielle de souveraineté. Des voix influentes ont appelé à accélérer ce dossier, vu comme un rempart contre les dépendances externes.
Parallèlement, Wero émerge comme une alternative européenne aux géants Mastercard, Visa et PayPal. Soutenu par un consortium de grandes banques, ce système de paiement instantané gagne du terrain et pourrait transformer les transactions transfrontalières au sein de l’UE.
Ces initiatives ne sont pas sans défis : adoption massive, interopérabilité, cybersécurité. Mais elles illustrent une dynamique positive, où l’Europe passe de la parole aux actes.
Quelle stratégie pour une souveraineté durable ?
Certains analystes appellent à clarifier la notion même de souveraineté technologique. Réduire l’usage des technologies américaines n’est pas toujours la voie la plus efficace. Une approche plus intelligente consisterait à se renforcer dans les segments où les États-Unis dépendent de l’Europe – par exemple, les machines et composants pour la fabrication de puces électroniques.
En investissant dans ces maillons critiques, l’UE gagnerait un pouvoir de négociation accru face à Washington. Cette stratégie d’« autonomie ouverte » permettrait de résister aux pressions sans couper totalement les ponts avec des partenaires historiques.
La route reste longue. Les investissements nécessaires sont colossaux, les résistances internes existent, et la concurrence mondiale est féroce. Pourtant, les signaux actuels – migrations open source, projets collaboratifs, paquet législatif imminent – montrent que l’Europe est en train de se réveiller. La souveraineté technologique n’est plus un slogan : elle devient une priorité stratégique, dictée par la géopolitique et la réalité des dépendances numériques.
Dans un monde où la technologie façonne le pouvoir, l’Europe ne peut plus se permettre de rester spectatrice. Les prochains mois seront décisifs pour transformer cette prise de conscience en avancées concrètes et durables. Le continent a les atouts – talents, marché unique, volonté politique naissante – pour relever le défi. Reste à accélérer le rythme et à passer des intentions aux réalisations massives.









