InternationalPolitique

Jean-Noël Barrot en tournée au Proche-Orient : enjeux cruciaux

Le ministre français Jean-Noël Barrot entame une tournée décisive en Syrie, en Irak puis au Liban, alors que la France cherche à réinventer la lutte contre Daech et à éviter un embrasement entre Washington et Téhéran. Quels sont les vrais enjeux de cette diplomatie intense ? La réponse dans l’article…

Imaginez un ministre des Affaires étrangères qui, en quelques jours, traverse trois pays ravagés par des décennies de conflits, tente de recoller les morceaux d’une coalition antiterroriste fragilisée et essaie simultanément d’éviter qu’une étincelle entre deux grandes puissances ne mette le feu à toute la région. C’est exactement la mission délicate que Jean-Noël Barrot a entamée ce jeudi.

À l’heure où les regards sont souvent tournés vers l’Ukraine ou Gaza, le Proche et le Moyen-Orient continuent de constituer un baril de poudre aux multiples mèches allumées. La France, fidèle à sa longue tradition diplomatique dans la région, tente aujourd’hui de jouer un rôle de stabilisateur, de médiateur discret mais actif.

Une tournée sous le signe de l’urgence régionale

Le calendrier est chargé et les étapes symboliques. Jeudi matin, Damas. L’après-midi, Bagdad. Vendredi après-midi et samedi, Beyrouth. Trois capitales, trois contextes politiques radicalement différents, mais un fil rouge : la sécurité régionale et la lutte contre le terrorisme à l’heure d’un bouleversement stratégique majeur.

Damas : dialoguer avec un pouvoir radicalement nouveau

Depuis la chute spectaculaire du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie est entrée dans une phase totalement inédite. Le nouvel homme fort, Ahmad al-Chareh, ancien combattant jihadiste, dirige désormais Damas et entend imposer son autorité sur l’ensemble du territoire, y compris les zones jusqu’ici contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à majorité kurde.

Pour la France et ses partenaires occidentaux, le défi est colossal : il faut désormais parler avec Damas de la lutte contre Daech, alors qu’hier encore les FDS constituaient le principal partenaire opérationnel de la coalition internationale.

Les réflexes ne sont plus les mêmes. Les habitudes de travail forgées dans le sang avec les combattants kurdes n’existent pas avec les nouvelles autorités. La confiance reste à construire, presque de zéro.

« Il n’y a pas le même historique, il n’y a pas les mêmes réflexes acquis ensemble, il n’y a pas les mêmes liens de confiance. »

Cette phrase résume à elle seule l’immense défi diplomatique actuel dans le nord-est syrien. Toute l’architecture contre-terroriste patiemment construite depuis 2014 doit être repensée, réinventée, sans pour autant abandonner les acquis.

Les Kurdes syriens : intégration ou dilution ?

L’accord signé récemment entre Damas et les représentants kurdes constitue à la fois une avancée et une source d’inquiétude. Avancée, car il met fin – au moins sur le papier – à des semaines d’affrontements sanglants. Inquiétude, car il enterre définitivement le rêve d’une autonomie durable dans le nord-est du pays.

Les institutions et les forces kurdes doivent désormais s’intégrer dans les structures étatiques syriennes. Paris se pose en garant de cet accord et entend veiller à ce que les droits des Kurdes soient respectés.

Mais la route s’annonce semée d’embûches. D’un côté comme de l’autre, des voix radicales peuvent encore faire dérailler le processus. La confiance reste extrêmement fragile entre des acteurs qui s’affrontaient encore il y a peu.

  • Intégration des forces kurdes dans l’armée nationale
  • Gestion des institutions civiles dans le nord-est
  • Partage des ressources pétrolières et agricoles
  • Représentation politique des minorités

Autant de dossiers explosifs que la diplomatie française suivra de très près dans les prochains mois.

Irak : la menace persiste des deux côtés de la frontière

Bagdad et le Kurdistan irakien seront également au menu de cette journée marathon. Daech reste une menace syro-irakienne. Les réseaux dormants, les filières de financement, les combattants en fuite : tout cela traverse la poreuse frontière entre les deux pays.

La France souhaite donc aborder avec les autorités centrales irakiennes et avec le gouvernement régional kurde les modalités d’une coopération renforcée contre le groupe terroriste.

La stabilité de la Syrie est considérée comme un facteur incontournable de la sécurité de l’ensemble de la région, Irak compris.

Liban : la délicate question du désarmement du Hezbollah

Arrivé à Beyrouth vendredi après-midi, Jean-Noël Barrot y restera jusqu’à samedi. Le programme est dense : président de la République, Premier ministre, président du Parlement, chef d’état-major de l’armée libanaise… Toute la classe dirigeante sera rencontrée.

Au cœur des discussions : la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu conclu fin 2024 entre Israël et le Hezbollah. Cet accord prévoit notamment le désarmement progressif du mouvement pro-iranien.

Paris prépare activement une conférence internationale de soutien à l’armée libanaise et aux forces de sécurité intérieure, prévue le 5 mars. L’objectif est clair : fournir aide financière et équipements pour permettre aux forces officielles de mener à bien leur mission de désarmement.

Contenir les proxies iraniens : la grande peur française

Derrière ces dossiers précis se dessine une crainte plus large : celle d’une escalade militaire directe entre les États-Unis et l’Iran, dans laquelle pourraient être entraînés les alliés régionaux de Téhéran.

Le Liban a déjà payé un lourd tribut en 2024. L’Irak, jusqu’ici, est parvenu à éviter l’engrenage. Mais la tension reste extrêmement élevée.

La France entend donc délivrer un message de réassurance aux autorités irakiennes et libanaises, tout en discutant ouvertement du défi stratégique que représente la crise autour de l’Iran.

« Ces pays sont susceptibles d’être entraînés dans une escalade. Le Liban l’a déjà été en 2024, l’Irak jusqu’ici a réussi à éviter cet engrenage néfaste. »

Cette citation illustre parfaitement l’état d’esprit français : il faut parler sans tabou de la menace que font peser les groupes armés pro-iraniens sur la stabilité régionale.

Pourquoi la France se mobilise-t-elle autant ?

La réponse est à la fois stratégique et historique. Paris entretient de longue date des relations privilégiées avec plusieurs acteurs de la région : l’armée libanaise bien sûr, mais aussi les Kurdes syriens qui ont payé un lourd tribut dans la lutte contre Daech.

La France se voit également comme un acteur capable de dialoguer avec tout le monde, y compris avec des pouvoirs issus de mouvements islamistes radicaux, lorsque la situation l’exige.

Enfin, la menace terroriste reste une priorité absolue pour la sécurité intérieure française. Tout ce qui peut affaiblir Daech ou empêcher sa résurgence est considéré comme vital.

Vers une coalition antiterroriste recomposée ?

La réunion de la coalition internationale anti-Daech prévue lundi à Riyad constituera un moment clé. Pour la première fois depuis des années, Damas sera un interlocuteur incontournable de cette discussion.

Comment associer les nouvelles autorités syriennes sans pour autant rompre totalement avec les FDS ? Comment maintenir une pression militaire sur les cellules dormantes de Daech tout en intégrant progressivement les forces kurdes dans l’État syrien ?

Autant de questions auxquelles la diplomatie française tente d’apporter des réponses pragmatiques, loin des postures idéologiques.

Un agenda régional chargé pour les prochains mois

La tournée de Jean-Noël Barrot n’est que la première étape d’un agenda diplomatique très dense. Après Riyad lundi, la conférence de Paris sur le Liban le 5 mars constituera un autre moment fort.

Entre-temps, la situation sur le terrain syrien et libanais sera scrutée avec la plus grande attention. Chaque accrochage, chaque déclaration, chaque mouvement de troupes pourra avoir des conséquences considérables.

Dans cette région où tout est lié, la diplomatie française tente de dessiner les contours d’une stabilité fragile, mais indispensable.

Les défis qui attendent la France dans la région

  1. Maintenir la pression sur Daech tout en dialoguant avec Damas
  2. Accompagner l’intégration des Kurdes sans créer de nouvelles frustrations
  3. Renforcer l’armée libanaise pour qu’elle puisse suppléer au Hezbollah
  4. Prévenir une escalade entre États-Unis et Iran
  5. Préserver les minorités et éviter de nouveaux cycles de violence

Ces cinq défis résument à eux seuls la complexité de la tâche qui attend la diplomatie française dans les prochains mois.

Un rôle irremplaçable pour Paris ?

Dans un Moyen-Orient où les États-Unis sont parfois perçus comme trop unilatéraux, la Russie et la Turquie comme trop interventionnistes, et les monarchies du Golfe comme trop focalisées sur l’Iran, la France conserve une forme de singularité.

Elle parle à tout le monde. Elle n’a pas rompu les canaux de communication même avec les acteurs les plus controversés. Elle maintient sur place une présence militaire et diplomatique significative.

Cette tournée de Jean-Noël Barrot illustre parfaitement cette posture : ni angélisme, ni alignement aveugle sur un camp. Mais un travail patient, exigeant, souvent ingrat, de prévention des crises et de construction d’une stabilité minimale.

Dans une région où les drames s’enchaînent depuis plus de quarante ans, ce travail n’est jamais terminé. Mais il reste indispensable.

La suite des événements dira si cette diplomatie active portera ses fruits ou si, une fois de plus, la région sombrera dans un nouveau cycle de violence. Pour l’instant, Paris tente, avec détermination et lucidité, d’éviter le pire.

À suivre donc, jour après jour, les évolutions dans ces trois pays qui, ensemble, dessinent l’avenir sécuritaire de tout le Moyen-Orient.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.