Imaginez une ville de plus d’un million et demi d’habitants, coupée du monde par des routes impraticables, qui dépend presque entièrement de son aéroport pour survivre. Maintenant, imaginez que cet aéroport devienne soudain la cible d’une attaque de drones revendiquée par l’un des groupes armés les plus puissants de la région. C’est exactement ce qui s’est produit ce week-end à Kisangani, dans le nord-est de la République démocratique du Congo.
Alors que des efforts diplomatiques internationaux tentent désespérément de ramener la paix dans l’est du pays, cette nouvelle frappe montre à quel point la situation reste explosive. Le groupe M23, qui contrôle déjà plusieurs grandes villes de la région, vient d’envoyer un message très clair : personne n’est à l’abri.
Une frappe spectaculaire loin des lignes de front
Entre le samedi 31 janvier et le dimanche 1er février 2026, huit drones ont été lancés en direction de l’aéroport de Kisangani, principal hub aérien de la province de la Tshopo. Les autorités locales ont rapidement annoncé que les appareils avaient été neutralisés avant de pouvoir frapper leur cible. Aucun blessé n’a été signalé, mais la population a été profondément secouée.
Quelques jours plus tard, le M23 a publié un communiqué officiel dans lequel il assume pleinement la responsabilité de l’opération. Selon le mouvement, ses forces ont visé et détruit le centre de commandement des drones militaires congolais installé sur le site aéroportuaire.
Pourquoi Kisangani ?
Kisangani se trouve à environ 400 kilomètres des zones habituelles d’affrontements avec le M23. Cette distance impressionnante montre l’évolution spectaculaire des capacités opérationnelles du groupe armé. L’aéroport n’est pas seulement une infrastructure civile : il sert de base aux drones d’attaque et aux avions de chasse de l’armée congolaise.
Ces appareils sont devenus les principaux outils permettant à Kinshasa de frapper les positions du M23 et de ses alliés à longue distance. En touchant ce site stratégique, le mouvement armé cherche visiblement à réduire cette menace aérienne qui freine sa progression depuis plusieurs mois.
« Le recours aux drones et aux mercenaires n’est ni exclusif ni réservé à Kinshasa. »
Communiqué du M23
Dans son message, le groupe rappelle également que l’armée congolaise a abandonné d’importants équipements, y compris dans les aéroports de Goma et de Bukavu, lors de ses retraites précipitées. Il présente donc cette opération comme une forme de rééquilibrage technologique dans le conflit.
L’essor des drones dans la guerre de l’Est
Ces dernières années, les drones ont radicalement transformé la manière dont se déroule le conflit dans l’est de la RDC. Les deux camps s’accusent mutuellement d’utiliser ces appareils pour attaquer des zones habitées, parfois avec des conséquences dramatiques pour les civils.
Du côté congolais, les drones constituent aujourd’hui l’arme la plus efficace pour ralentir les avancées du M23. Une source sécuritaire explique que ces engins sont devenus « le vecteur qui entrave le plus » la progression des rebelles et de leurs soutiens. À l’inverse, le groupe armé et ses alliés sont régulièrement accusés d’employer des drones-suicides et d’autres armements lourds.
L’attaque de Kisangani s’inscrit donc dans une logique d’escalade technologique. En neutralisant le centre de commandement adverse, le M23 espère diminuer la capacité de l’armée régulière à mener des frappes aériennes lointaines et précises.
Retour sur une offensive qui a bouleversé la région
Pour comprendre l’importance de cette frappe, il faut remonter à janvier 2025. À cette période, le M23 lance une offensive fulgurante qui lui permet de s’emparer de Goma, la grande métropole du Nord-Kivu, en seulement quelques semaines. Le choc est immense dans tout le pays.
Le mois suivant, le mouvement récidive en prenant Bukavu, capitale du Sud-Kivu voisin. Deux capitales provinciales tombent aux mains d’un même groupe armé en l’espace de quelques semaines : du jamais vu depuis des décennies dans cette région.
Ces conquêtes ont provoqué un exode massif de populations, des destructions importantes et une crise humanitaire aggravée. Elles ont également mis en lumière l’incapacité apparente des forces gouvernementales à contenir la progression rebelle.
Les efforts diplomatiques en difficulté
Face à cette escalade, plusieurs médiations internationales ont été lancées. Le Qatar et les États-Unis se sont particulièrement investis dans la recherche d’une solution politique.
Deux textes majeurs ont été signés :
- Une déclaration de principes conclue à Doha entre le gouvernement congolais et le M23, fixant les grandes lignes d’un futur cessez-le-feu
- Un accord plus large, dit « pour la paix et la prospérité », paraphé à Washington entre la RDC et le Rwanda en décembre 2025
Ces documents prévoient la mise en place d’un cessez-le-feu permanent, accompagné d’un mécanisme de suivi impliquant la mission des Nations unies présente en RDC. Pourtant, les combats n’ont jamais réellement cessé.
Une mission de l’ONU annoncée… mais des combats qui continuent
Mardi, les autorités qataries ont annoncé l’envoi imminent d’une première mission d’observation vers Uvira, dernière grande ville de l’est à avoir été touchée par des affrontements récents. Cette équipe doit contribuer à la mise en œuvre concrète du cessez-le-feu sur le terrain.
Malheureusement, la réalité du terrain semble contredire les annonces diplomatiques. Ces derniers jours, des combats ont été signalés près de Minembwe, une localité du Sud-Kivu située à quelques dizaines de kilomètres au sud d’Uvira.
L’attaque revendiquée à Kisangani vient donc s’ajouter à une liste déjà longue d’incidents qui montrent que les accords signés restent, pour l’instant, lettre morte.
Quelle issue pour un conflit vieux de plus de trente ans ?
Depuis le milieu des années 1990, l’est de la RDC est le théâtre d’une succession presque ininterrompue de guerres, de rébellions et de massacres. Les causes profondes sont multiples : luttes pour le contrôle des ressources minières, rivalités ethniques, ingérences régionales, faiblesse de l’État central.
Le M23, apparu initialement en 2012, est revenu sur le devant de la scène avec une force inattendue ces dernières années. Soutenu activement par le Rwanda selon de très nombreuses sources concordantes, le mouvement dispose désormais de capacités militaires bien supérieures à celles des groupes armés précédents.
L’usage croissant de drones, de part et d’autre, ajoute une nouvelle dimension technologique à ce conflit déjà très meurtrier. Chaque camp cherche à obtenir un avantage décisif, mais cette course à l’armement aérien risque surtout d’augmenter le nombre de victimes civiles.
La population prise en otage
Derrière les communiqués militaires et les déclarations diplomatiques, ce sont toujours les mêmes qui souffrent : les habitants des provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri et maintenant de la Tshopo.
Déplacements massifs, destruction d’infrastructures, insécurité alimentaire, épidémies récurrentes, violences sexuelles… Le bilan humain du conflit se compte en millions de vies brisées depuis trente ans.
L’attaque de drones sur Kisangani, même si elle n’a pas fait de victimes directes, a provoqué une nouvelle vague de peur. Des habitants ont fui les abords de l’aéroport, craignant de nouvelles frappes.
Vers une régionalisation accrue du conflit ?
L’implication du Rwanda dans le conflit est régulièrement pointée du doigt par Kinshasa et par plusieurs observateurs internationaux. Kigali dément systématiquement toute présence de ses forces sur le sol congolais.
Cependant, la capacité du M23 à mener des opérations à plus de 400 km de ses bases habituelles soulève de nombreuses questions sur la logistique, le renseignement et le soutien dont bénéficie le mouvement.
Cette frappe lointaine pourrait également marquer le début d’une phase nouvelle où les combats ne se limitent plus aux zones frontalières, mais touchent des centres névralgiques plus éloignés. Une telle évolution compliquerait encore davantage les efforts de pacification.
Et maintenant ?
La communauté internationale observe avec inquiétude cette nouvelle escalade. La future mission d’observation vers Uvira sera-t-elle en mesure de changer la donne sur le terrain ? Rien n’est moins sûr.
Les accords signés à Doha et à Washington avaient suscité un espoir prudent. Mais chaque nouvelle opération militaire, chaque nouveau territoire perdu ou gagné, chaque frappe de drone repousse un peu plus l’horizon d’une paix durable.
Dans les rues de Kisangani, de Goma, de Bukavu ou d’Uvira, la population continue d’attendre, souvent sans grande illusion, que les armes se taisent enfin. Pour l’instant, le bruit des drones semble encore résonner plus fort que celui des négociations.
Le chemin vers une solution politique viable reste long, semé d’embûches et de méfiance mutuelle. Mais dans un pays qui a déjà tant souffert, chaque jour sans combat représente déjà une petite victoire.
Reste à savoir si les acteurs du conflit, locaux comme régionaux, seront un jour prêts à transformer ces petites victoires quotidiennes en une paix véritable et durable.









