Dans un palace discret d’Abou Dhabi, trois délégations aux intérêts diamétralement opposés se font face depuis ce mercredi. Ukrainiens, Russes et Américains tentent, une fois encore, de trouver une issue à un conflit qui déchire l’Europe depuis février 2022. Mais au moment même où les diplomates s’installent autour de la table, les sirènes hurlent à Kiev et des centaines de milliers de civils ukrainiens grelottent dans le noir et le froid polaire.
La séquence est presque devenue rituelle : bombardements massifs russes, déclaration d’intention américaine, voyage express vers les Émirats arabes unis. Pourtant, cette fois encore, beaucoup d’observateurs doutent que ces discussions puissent réellement faire bouger les lignes. Pourquoi ? Parce que les positions semblent plus éloignées que jamais.
Un hiver sous les bombes et le gel
Les températures nocturnes flirtent avec les -20 °C dans plusieurs régions d’Ukraine. Dans ce contexte, les frappes russes qui ont visé massivement les infrastructures énergétiques mardi ont provoqué une catastrophe humanitaire sans précédent depuis le début du conflit. Des centrales détruites, des lignes à haute tension sectionnées, des chaufferies hors service : des villes entières se retrouvent privées de courant et de chauffage en plein cœur de l’hiver le plus rude depuis des décennies.
Quelques jours plus tôt, une brève accalmie avait pourtant été obtenue. Le président américain avait personnellement demandé à son homologue russe de suspendre ces attaques. Quelques jours de répit. Puis l’averse de drones et de missiles a repris de plus belle, comme pour rappeler que toute pause n’est jamais qu’une parenthèse.
Une crise énergétique historique
Les experts s’accordent à dire que l’Ukraine traverse actuellement sa pire crise énergétique depuis 2022. Des centaines de milliers de foyers sont touchés. Dans certains quartiers de la capitale, l’eau chaude a disparu, les ascenseurs sont à l’arrêt, les hôpitaux fonctionnent avec des groupes électrogènes. La population se chauffe comme elle peut : poêles à bois improvisés, couvertures accumulées, bougies.
Ce retour brutal des frappes massives intervient au pire moment. Il renforce le sentiment d’urgence humanitaire, mais aussi la conviction, côté ukrainien, que Moscou n’a pas réellement l’intention de négocier de bonne foi.
« Chaque frappe russe de ce type confirme que l’attitude de Moscou n’a pas changé : ils continuent de miser sur la guerre et la destruction de l’Ukraine, et ils ne prennent pas la diplomatie au sérieux. »
Ces mots prononcés mardi résument l’état d’esprit qui règne à Kiev à l’approche de ce nouveau cycle de discussions.
Les acteurs autour de la table
La délégation ukrainienne est dirigée par un homme discret mais réputé pour sa finesse diplomatique : l’actuel chef du Conseil de sécurité nationale et de défense, ancien ministre de la Défense. À ses côtés, on retrouve également le nouveau responsable de l’administration présidentielle, un ancien haut responsable du renseignement militaire dont la présence physique à ces rencontres aurait déjà permis, selon plusieurs sources, de rendre les échanges plus concrets lors des précédentes sessions.
Côté russe, c’est le patron du renseignement militaire qui mène la danse. Officier de marine de carrière, il figure sur les listes de sanctions occidentales depuis le début de l’invasion pour son rôle présumé dans la planification et l’exécution des opérations. Sa présence envoie un message clair : Moscou considère ces discussions comme un prolongement de la confrontation stratégique, pas comme une réelle opportunité de compromis.
Enfin, les États-Unis sont représentés par leur émissaire spécial pour ces négociations, un homme d’affaires proche du président américain qui a déjà conduit plusieurs cycles de discussions ces dernières semaines. Son rôle est central : Washington tente de jouer les médiateurs tout en maintenant une pression sur les deux belligérants.
Le nœud gordien : la question territoriale
Si les discussions achoppent systématiquement sur un point, c’est bien celui des territoires. La Russie exige le retrait complet des forces ukrainiennes des zones qu’elle contrôle encore partiellement dans la région de Donetsk et dans d’autres portions du Donbass. Elle veut que ces terres soient officiellement reconnues comme siennes ou du moins placées sous administration russe.
De son côté, l’Ukraine refuse catégoriquement toute concession territoriale préalable à un cessez-le-feu. Kiev plaide plutôt pour un gel du front actuel, un arrêt des combats sur la ligne de contact existante et une négociation ultérieure sur le statut final des territoires occupés.
Entre ces deux positions irréconciliables se trouve l’administration américaine. Certains à Kiev craignent que Washington finisse par accepter – ou du moins ne plus s’opposer fermement – à une forme de reconnaissance de facto des gains russes, comme cela avait déjà été évoqué dans des discussions antérieures.
Une progression russe inquiétante sur le terrain
Pendant que les diplomates discutent à Abou Dhabi, les cartes continuent de bouger sur le front. Selon les analyses les plus récentes, les forces russes ont capturé presque deux fois plus de territoire en janvier qu’au mois précédent. Ce rythme, s’il se maintient, laisserait penser qu’il faudrait encore environ dix-huit mois aux troupes russes pour s’emparer de l’ensemble du Donbass, objectif stratégique affiché par Moscou depuis 2022.
Mais ce calcul ne tient pas compte de plusieurs facteurs : l’usure des deux armées, la difficulté croissante de recruter en Ukraine, l’arrivée de nouvelles technologies sur le champ de bataille, les variations saisonnières et surtout l’évolution possible des livraisons d’armes occidentales.
La menace d’une escalade militaire
La Russie répète depuis des mois qu’elle est prête à atteindre ses objectifs par la force si la voie diplomatique échoue. De son côté, le président ukrainien a affirmé que son pays poursuivrait la résistance aussi longtemps que nécessaire. Cette double posture inflexible rend l’issue des négociations encore plus incertaine.
Dans les rues de Kiev, la population reste très sceptique. Beaucoup considèrent ces allers-retours diplomatiques comme une forme de théâtre destiné à l’opinion publique internationale plus qu’à une réelle recherche de paix.
« Je pense que tout cela n’est qu’une mise en scène pour le public. Nous devons nous préparer au pire et espérer le meilleur. »
Un habitant de Kiev interrogé dans la rue
Cette phrase résume assez bien le sentiment dominant parmi les Ukrainiens ordinaires : méfiance profonde, fatigue accumulée et résignation teintée d’un mince espoir.
Quel rôle pour les États-Unis ?
Depuis plusieurs semaines, l’administration américaine multiplie les signaux contradictoires. D’un côté, elle pousse pour des négociations rapides et affiche sa volonté de voir le conflit s’arrêter. De l’autre, elle maintient une aide militaire conséquente à l’Ukraine et continue de qualifier l’invasion russe d’« agression illégale ».
Le président américain a lui-même déclaré qu’il souhaitait que son homologue russe « mette fin à la guerre ». Mais les actes qui suivent – ou plutôt qui ne suivent pas toujours – laissent planer le doute sur la réelle marge de manœuvre de Washington.
Un conflit qui s’enlise dans l’attrition
Quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, le conflit est entré dans une phase d’attrition classique : usure des matériels, épuisement des réserves humaines, course aux ressources. Les deux armées paient un prix humain et matériel extrêmement lourd. Les estimations les plus prudentes parlent de dizaines de milliers de morts de chaque côté ; les plus pessimistes évoquent plusieurs centaines de milliers de victimes au total.
Des millions de personnes ont fui le pays. Les infrastructures civiles sont en ruine dans de nombreuses régions. L’économie ukrainienne est exsangue malgré l’aide internationale massive. Côté russe, les sanctions continuent de peser, même si elles n’ont pas provoqué l’effondrement espéré par certains à l’Occident.
Et maintenant ?
Les discussions d’Abou Dhabi doivent se poursuivre jusqu’à jeudi. Mais personne ne s’attend à une percée spectaculaire. Au mieux, on espère un nouvel accord partiel : peut-être une limitation temporaire des frappes sur les infrastructures civiles, peut-être un échange de prisonniers supplémentaire, peut-être un corridor humanitaire élargi.
Au pire, ces pourparlers serviront simplement à maintenir un canal de communication ouvert – ce qui, en temps de guerre, n’est déjà pas négligeable.
Ce qui est certain, c’est que la population ukrainienne continue de payer le prix le plus lourd. Entre les obus qui tombent et le froid qui s’installe, entre les espoirs diplomatiques et la réalité du front, l’hiver 2025-2026 s’annonce comme l’un des plus sombres depuis le début du conflit.
Et pendant ce temps, à Abou Dhabi, les délégations continuent de parler. Lentement. Prudemment. Sans illusion.
« La paix est un processus, pas un événement. »
Proverbe diplomatique souvent cité dans les couloirs des négociations
Combien de temps ce processus va-t-il encore durer ? Nul ne le sait. Mais une chose est sûre : tant que les frappes continuent et que les positions restent figées, l’espoir reste fragile.
Très fragile.









