Un défilé qui fait débat au cœur du carnaval
Le carnaval de Rio est bien plus qu’une fête populaire : c’est un événement culturel majeur où les écoles de samba rivalisent en créativité pour raconter des histoires qui résonnent avec l’identité brésilienne. Chaque année, les thèmes abordés touchent à l’histoire, à la culture ou à des personnalités influentes. Mais rarement un enredo aussi contemporain et polarisant n’a été choisi, surtout en période préélectorale.
L’école Acadêmicos de Niterói, qui fera ses débuts dans le Groupe Spécial, ouvrira les festivités le 15 février 2026. Son samba-enredo retrace le parcours de Lula, depuis ses origines modestes dans le Nordeste rural jusqu’à son accession à la présidence. Ce récit personnel et politique, narré avec émotion, inclut des références à sa lutte syndicale et à ses mandats. Pourtant, ce qui devait célébrer une réussite individuelle suscite une vive controverse.
Les origines du choix controversé
Pour les membres de l’école, il s’agit avant tout de rendre hommage à un homme qui incarne l’ascension sociale possible grâce aux politiques publiques. Beaucoup affirment que leurs opportunités de formation et d’épanouissement proviennent directement des initiatives mises en place pendant les mandats de Lula entre 2003 et 2010, puis depuis son retour au pouvoir en 2023. Le président, âgé de 80 ans, est présenté comme un symbole de résilience : un Nordestin parti de rien pour devenir une figure centrale de la politique brésilienne.
Lors d’une répétition récente au Sambodrome, l’ambiance était déjà électrique. Le visage de Lula apparaissait sur de nombreux éléments visuels, des tee-shirts aux banderoles. La chanson, entonnée avec ferveur par les participants, reprenait le refrain populaire « Olé, olé, olé, olá, Lula, Lula ». Ce jingle, autrefois associé aux campagnes électorales, résonne désormais dans le contexte festif du carnaval, amplifiant les critiques.
Ce n’est pas de la propagande, c’est un hommage. Beaucoup de gens de notre école ont pu se former grâce aux politiques publiques du président.
Cette déclaration d’un responsable de l’école illustre parfaitement la vision défendue par les partisans du projet. Ils insistent sur le caractère culturel et historique du thème, loin de toute intention partisane.
Les critiques de l’opposition : une campagne déguisée ?
De l’autre côté du spectre politique, l’opposition voit dans ce défilé une violation claire des règles sur la campagne électorale, qui ne démarre officiellement qu’en août. Des députés de centre-droit et de droite ont lancé des actions judiciaires pour bloquer les financements publics accordés à l’école. Ils estiment que l’utilisation d’argent public – environ un million de réaux fédéraux, plus une contribution substantielle de la mairie de Niterói – sert à promouvoir indirectement la candidature à un quatrième mandat.
Les éléments visuels présentés lors des répétitions n’ont pas arrangé les choses. Des images montraient l’ancien président Jair Bolsonaro dans des représentations très critiques : en tenue de prisonnier ou avec des mains tachées de sang, en référence à des accusations liées à la gestion de la pandémie. La chanson elle-même contient des allusions transparentes à l’actualité politique, évoquant la souveraineté nationale face aux sanctions douanières, ou critiquant les « faux mythes » et refusant toute amnistie – des termes qui renvoient directement aux débats autour de Bolsonaro, condamné récemment à une lourde peine.
Nous avons intenté une action en justice pour empêcher que votre argent ne soit utilisé pour financer une campagne électorale déguisée en hommage.
Ces mots d’un député résument l’argument principal des opposants : le carnaval ne doit pas devenir une tribune politique, surtout quand des fonds publics sont en jeu. Des demandes ont été adressées à la Cour des comptes pour suspendre les transferts financiers.
Le rôle du financement public dans le carnaval
Chaque année, les douze écoles du Groupe Spécial reçoivent une dotation équitable pour préparer leur défilé. Cette aide vise à préserver une tradition culturelle inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité. Pour les Acadêmicos de Niterói, cela représente une bouffée d’oxygène bienvenue, surtout en tant que nouvelle venue dans l’élite. La mairie de Niterói, dirigée par un allié politique de Lula, apporte un soutien supplémentaire conséquent.
Mais ce financement devient le point central du débat. Les critiques soulignent que l’argent des contribuables ne devrait pas servir à glorifier un candidat en exercice. Les partisans rétorquent que le thème est légitime, comme d’autres hommages à des figures historiques ou culturelles par le passé. Le carnaval a toujours été un miroir de la société brésilienne, avec ses joies et ses tensions.
Pour illustrer les montants en jeu :
- Contribution fédérale : environ 1 million de réaux (162 000 euros)
- Soutien municipal de Niterói : 4,4 millions de réaux (711 000 euros)
- Partage égal entre les 12 écoles pour les frais de base
Ces chiffres montrent l’importance économique de ces aides pour une école en ascension.
La dimension émotionnelle et personnelle du récit
Le samba-enredo ne se contente pas de lister des faits politiques. Il adopte un ton narratif intime, parfois raconté du point de vue de figures proches comme la mère de Lula. Cette approche vise à humaniser le parcours, en mettant l’accent sur les difficultés surmontées : pauvreté rurale, migration, luttes ouvrières. Des responsables de l’école ont même présenté la chanson au président, qui aurait été très ému.
Parmi les participants, des voix comme celle d’un travailleur social issu d’une favela expriment une fierté sincère. Pour eux, ce défilé représente le Brésil dans toute sa diversité et ses contradictions. Il y aura des partisans et des détracteurs, mais l’événement promet de refléter une nation en pleine effervescence électorale.
Il y aura des gens à qui ça plaira et d’autres non, mais je pense que ce défilé va représenter le Brésil.
Un président au cœur du spectacle
Le président pourrait assister au défilé depuis les tribunes, en tant que spectateur. Cette présence potentielle ajoute une couche supplémentaire de tension. Des membres de sa famille, comme la première-dame ou des proches, pourraient même participer activement. L’école a toutefois recommandé à ses composants d’éviter certains gestes symboliques pour ne pas risquer de sanctions liées à la propagande anticipée.
Ce mélange entre culture populaire et politique de haut niveau n’est pas inédit au Brésil, mais il prend une saveur particulière en 2026. Le carnaval devient un terrain où se confrontent visions du pays : celle d’un leader ouvrier devenu icône pour les uns, et celle d’un dirigeant accusé de monopoliser l’espace public pour les autres.
Les implications pour le carnaval et la démocratie
Au-delà du cas spécifique, cette polémique interroge le rôle du carnaval dans une démocratie polarisée. Peut-on séparer culture et politique quand un thème aussi actuel est choisi ? Les écoles de samba ont toujours abordé des sujets sociaux, mais rarement avec un protagoniste encore en exercice et candidat déclaré. Les recours judiciaires en cours pourraient créer un précédent important pour les futures éditions.
Les partisans du défilé y voient une célébration légitime de la diversité brésilienne. Les opposants craignent une instrumentalisation de la fête populaire. Quoi qu’il arrive le 15 février, ce carnaval restera dans les mémoires comme un moment où la samba a croisé le chemin brûlant de la politique.
Le débat ne fait que commencer, et les semaines à venir promettent de nouvelles rebondissements judiciaires et médiatiques. Le Sambodrome, habitué aux paillettes et aux plumes, pourrait bien devenir, le temps d’une nuit, le théâtre d’une confrontation symbolique entre deux visions du Brésil contemporain.









