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Elnaz Shakerdoust Défie le Régime : Plus de Films en Iran

Alors que le festival Fajr s'ouvre à Téhéran, une star du cinéma iranien annonce un boycott total : "Je ne jouerai plus sur cette terre à l'odeur de sang". Pourquoi Elnaz Shakerdoust prend-elle un tel risque ?

Imaginez une actrice au sommet de sa carrière, plus de cinquante films à son actif, des prix accumulés pendant vingt ans, qui du jour au lendemain décide de tout arrêter. Pas par lassitude, pas par envie de retraite anticipée, mais parce que continuer reviendrait pour elle à cautionner l’inacceptable. C’est l’histoire qui se joue actuellement en Iran avec Elnaz Shakerdoust.

Quelques mots publiés sur Instagram ont suffi pour transformer une carrière brillante en acte de résistance. Alors que les lumières s’allumaient pour le festival Fajr, événement phare du 7e art iranien, cette femme de 41 ans a choisi l’obscurité plutôt que la compromission.

Un cri qui traverse les frontières

Les mots qu’elle a choisis sont d’une violence symbolique rare. Elle parle d’une « terre à l’odeur de sang ». Derrière cette formule choc se cache une réalité que beaucoup préféreraient ignorer : une répression d’une ampleur exceptionnelle qui a endeuillé des milliers de familles iraniennes.

Pour Elnaz Shakerdoust, impossible de faire comme si de rien n’était. Alors que le pays célèbre officiellement son cinéma, elle refuse d’y participer. Son message est clair : pas de tapis rouge, pas de projecteurs, pas de sourires de façade quand le sol est encore taché du sang des manifestants.

Le contexte d’une rupture brutale

Le mouvement de contestation qui a secoué l’Iran a débuté fin décembre. Très vite, les appels à manifester se sont multipliés dans de nombreuses villes. Les autorités ont répondu par une force disproportionnée.

Les chiffres officiels parlent déjà de milliers de morts. Mais les données collectées par des organisations indépendantes laissent entrevoir une réalité encore plus sombre. Plus de 6 800 décès confirmés, et potentiellement beaucoup plus si l’on tient compte des cas encore en cours d’examen.

À cela s’ajoutent plus de 50 000 arrestations. Un chiffre qui donne le vertige quand on le met en perspective avec la population du pays.

« Mon âme ne peut supporter cette tragédie horrible, criminelle et historique »

Elnaz Shakerdoust

Ces mots résonnent d’autant plus fort qu’ils viennent d’une personnalité publique habituellement discrète sur les questions politiques. Elnaz Shakerdoust n’est pas connue pour multiplier les prises de position clivantes. Son choix actuel n’en est que plus marquant.

Un parcours exemplaire dans le cinéma iranien

Depuis plus de deux décennies, Elnaz Shakerdoust s’est imposée comme l’une des figures incontournables du 7e art en Iran. Plus de cinquante longs-métrages à son actif, des rôles principaux comme secondaires, des personnages complexes ou légers, elle a su toucher plusieurs générations de spectateurs.

Son nom apparaissait régulièrement au générique des productions les plus regardées du pays. Les récompenses obtenues dans différents festivals iraniens témoignent de la reconnaissance de ses pairs et du public.

Ce n’est donc pas une actrice marginale ou en fin de carrière qui prend aujourd’hui la parole. C’est une star établie, au sommet de sa popularité, qui choisit de mettre sa visibilité au service d’une cause plus grande qu’elle.

Un engagement déjà visible par le passé

Ce n’est pas la première fois qu’Elnaz Shakerdoust utilise sa notoriété pour dénoncer des injustices. En 2021 déjà, elle avait publiquement pris position contre un crime d’honneur particulièrement choquant survenu dans le sud-ouest du pays.

La victime était un jeune homme homosexuel assassiné par sa propre famille. Le message posté sur Instagram par l’actrice avait provoqué une vive polémique. Les autorités avaient finalement ordonné le retrait de la publication face à la pression des milieux conservateurs.

Cet épisode montrait déjà une femme prête à affronter la critique et les menaces pour défendre ses convictions. Le geste d’aujourd’hui s’inscrit donc dans une continuité, même si l’ampleur et les conséquences semblent bien plus importantes.

Le festival Fajr sous le signe de la contestation

Le festival international du film Fajr reste l’événement cinématographique le plus important d’Iran. Créé dans les années 1980, il a longtemps attiré des réalisateurs étrangers et servi de vitrine au cinéma iranien à l’international.

Mais ces dernières années, l’isolement croissant du pays a réduit son rayonnement. De nombreuses personnalités du cinéma mondial ont cessé d’y participer. Malgré cela, les autorités maintiennent l’événement, symbole selon elles de la vitalité culturelle iranienne.

Cette année, l’ouverture du festival coïncide avec les suites immédiates de la répression. Le contraste est saisissant entre les discours officiels célébrant le cinéma et les images encore fraîches dans les esprits des violences commises.

D’autres voix s’élèvent dans le milieu artistique

Elnaz Shakerdoust n’est pas la seule à avoir réagi. Le cas du cinéaste Mehdi Mahmoudian illustre la pression qui s’exerce également sur les réalisateurs. Co-scénariste d’un film récompensé à Cannes en 2025, il a été arrêté quelques jours avant l’ouverture du festival Fajr.

Cette arrestation montre que la contestation ne touche pas seulement les acteurs, mais l’ensemble de la chaîne de création cinématographique. Réalisateurs, scénaristes, techniciens : personne ne semble épargné.

Que signifie boycotter pour une actrice iranienne ?

Refuser de tourner en Iran représente un choix aux conséquences lourdes. Le cinéma iranien, malgré les difficultés, reste l’un des rares secteurs culturels à bénéficier d’une certaine visibilité internationale.

Pour une actrice de premier plan, cela signifie renoncer à des rôles majeurs, à des cachets importants, à une présence régulière dans les médias. C’est aussi prendre le risque d’être ostracisée par une partie de la profession qui choisit de poursuivre malgré tout.

Mais pour Elnaz Shakerdoust, le calcul semble différent. Continuer reviendrait à cautionner, par son silence et sa participation, un système qu’elle juge criminel. Son boycott est donc à la fois un acte moral et politique.

Les réactions à l’annonce de l’actrice

Sur les réseaux sociaux, le message a rapidement été partagé et commenté. De nombreux internautes ont salué le courage de l’actrice. D’autres ont exprimé leur tristesse face à l’idée qu’une carrière aussi brillante puisse s’interrompre brutalement.

Certains observateurs estiment que ce geste pourrait encourager d’autres personnalités du monde culturel à prendre position. Dans un pays où la parole publique est étroitement contrôlée, chaque voix qui s’élève compte double.

Un cinéma iranien à la croisée des chemins

Le cinéma iranien a longtemps été reconnu pour sa capacité à contourner la censure, à raconter des histoires humaines universelles malgré les contraintes. Des réalisateurs de renommée mondiale ont émergé de ce terreau particulier.

Mais aujourd’hui, la question se pose : jusqu’où peut-on créer librement quand le prix à payer devient si élevé ? Le boycott d’Elnaz Shakerdoust pose crûment la question de la compromission artistique face à la répression politique.

Certains choisiront sans doute de continuer à tourner, estimant que le silence du cinéma serait pire encore que sa compromission partielle. D’autres, comme Elnaz, penseront que certaines lignes ne doivent pas être franchies.

Perspectives pour l’avenir culturel iranien

Si de plus en plus d’artistes choisissent la voie du boycott ou de l’exil intérieur, le cinéma iranien risque de perdre une partie de sa vitalité. Les talents partiront, soit physiquement vers l’étranger, soit symboliquement en refusant de participer au système.

À l’inverse, certains estiment que la contestation pourrait aussi insuffler une nouvelle énergie créative, plus subversive, plus engagée. L’histoire du cinéma mondial montre que les périodes de crise ont parfois donné naissance aux œuvres les plus puissantes.

Mais pour l’instant, c’est surtout l’incertitude qui domine. Entre ceux qui continuent malgré tout et ceux qui refusent de cautionner, le monde du cinéma iranien semble profondément fracturé.

Un symbole plus grand que le cinéma

Au-delà du 7e art, le geste d’Elnaz Shakerdoust touche à des questions plus fondamentales : jusqu’où peut-on accepter de vivre dans un système que l’on juge injuste ? À quel moment le silence devient-il complicité ?

En choisissant de ne plus jouer « sur cette terre à l’odeur de sang », l’actrice pose un acte de désobéissance civile qui dépasse largement le cadre du spectacle. Elle rappelle que la culture, lorsqu’elle est authentique, ne peut se contenter d’être décorative.

Elle doit aussi pouvoir dire non, refuser, témoigner. Même si ce refus a un prix très élevé.

Conclusion : un geste courageux aux répercussions incertaines

Le choix d’Elnaz Shakerdoust restera sans doute dans les mémoires comme l’un des moments marquants de cette période troublée de l’histoire iranienne. Une actrice populaire qui, au sommet de sa gloire, décide de tout risquer pour rester fidèle à ses valeurs.

Que ce geste inspire d’autres, ou qu’il reste isolé, une chose est sûre : il aura rappelé au monde que même dans les contextes les plus oppressifs, des voix continuent de s’élever. Parfois au prix de leur carrière, parfois au prix de leur liberté.

Et c’est peut-être là le plus grand hommage que l’on puisse rendre à celles et ceux qui, comme elle, refusent de se taire.

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