Un virage stratégique pour la sécurité européenne
Face à une menace russe persistante et aux incertitudes liées à un possible désengagement américain, l’Union européenne a revu ses priorités en matière de défense. Dès 2024, les règles ont évolué pour permettre à la BEI d’élargir son champ d’action au-delà des projets purement civils. Ce changement doctrinal a ouvert la voie à un soutien accru aux capacités de sécurité, sans pour autant franchir certaines lignes rouges.
La BEI, qui emprunte sur les marchés pour accorder des prêts aux États membres et aux entreprises, a ainsi intégré la sécurité et la défense parmi ses priorités majeures, aux côtés du climat, de l’innovation et de la cohésion territoriale. Ce secteur représente désormais environ 5 % de l’ensemble de ses financements au sein de l’UE, un bond spectaculaire qui illustre l’urgence perçue par les institutions européennes.
Les chiffres clés de cette transformation
En 2025, les engagements de la BEI dans la défense ont atteint plus de 4 milliards d’euros. Il y a trois ans, ce domaine était quasiment absent de son portefeuille. Aujourd’hui, il s’impose comme un axe stratégique incontournable. Cette progression s’explique par une adaptation rapide des critères d’éligibilité, permettant de financer des initiatives à double usage ou liées indirectement à la défense.
Parmi les exemples concrets, la BEI a soutenu la construction d’une base militaire en Lituanie, destinée à renforcer les capacités de réponse rapide de l’OTAN dans la région baltique. Ce projet symbolise l’engagement européen face aux tensions à l’est. Par ailleurs, des prêts substantiels ont été accordés à des acteurs industriels majeurs pour accélérer la recherche et le développement dans des domaines critiques.
Ces investissements n’auraient pas été éligibles il y a encore deux ans.
Ambroise Fayolle, vice-président de la BEI
Cette citation met en lumière l’ampleur du revirement. La BEI maintient toutefois des garde-fous stricts : elle continue d’exclure le financement direct d’armes ou de munitions, se concentrant sur les infrastructures, la R&D et les technologies duales.
Focus sur les financements en France
La France s’est imposée comme le principal bénéficiaire des financements BEI en 2025, avec un total de 13 milliards d’euros accordés par la banque et son bras dédié aux capitaux propres, le Fonds européen d’investissement. Ce montant reflète la vitalité de l’écosystème industriel et technologique hexagonal.
Dans le domaine de la défense, la BEI a octroyé 670 millions d’euros à des projets français. Parmi eux, un prêt de 450 millions d’euros à Thales, dont 400 millions directement en France, pour financer un programme ambitieux de recherche et développement en aéronautique et radars. Ces technologies, essentielles à la fois pour les applications civiles et militaires, renforcent l’autonomie stratégique européenne.
Des PME innovantes ont également bénéficié de ce soutien. À Rennes, Cailabs, spécialiste des communications laser pour les satellites, a reçu 37 millions d’euros. Cette technologie prometteuse ouvre des perspectives pour des liaisons sécurisées dans l’espace. De son côté, Gatewatcher, active dans la cybersécurité, a obtenu 25 millions d’euros pour développer ses solutions de protection des infrastructures critiques.
Ces exemples montrent comment la BEI cible des acteurs qui contribuent à la résilience numérique et spatiale de l’Europe, domaines étroitement liés à la sécurité globale.
Un contexte géopolitique qui accélère les changements
Le conflit en Ukraine et les pressions exercées à l’est ont accéléré la prise de conscience collective. L’Union européenne ne peut plus se contenter d’une dépendance excessive vis-à-vis des alliés extérieurs pour sa protection. La BEI, en tant qu’institution financière des États membres, a donc adapté ses politiques pour répondre à ces impératifs.
En parallèle, d’autres initiatives ont vu le jour, comme le soutien à l’extension d’une usine d’enrichissement d’uranium par Orano, avec un prêt de 400 millions d’euros. Ce projet vise à réduire la dépendance énergétique vis-à-vis de fournisseurs extérieurs, renforçant ainsi la souveraineté énergétique française et européenne.
Ces financements s’inscrivent dans une logique plus large de stratégie d’autonomie. La BEI ne se contente pas de prêter de l’argent ; elle accompagne la transition vers une Europe plus résiliente, capable de faire face aux défis multiples : climatiques, technologiques et sécuritaires.
Les limites et les perspectives futures
Malgré cette ouverture, la BEI reste prudente. Elle interdit toujours le financement direct d’armements létals, se limitant à des projets à vocation duale ou infrastructurelle. Cette position permet de concilier les exigences éthiques avec les besoins stratégiques.
À l’avenir, la défense pourrait occuper une place encore plus importante dans le portefeuille de la BEI. Comme l’a souligné un vice-président de l’institution, la sécurité est devenue une priorité au même titre que les autres grands enjeux. Cela pourrait se traduire par des volumes accrus et une diversification des projets soutenus.
Pour les entreprises européennes, particulièrement les PME, ces évolutions ouvrent des opportunités de financement inédites. Les acteurs de la cybersécurité, du spatial, de l’aéronautique ou des technologies duales peuvent désormais espérer un appui institutionnel plus fort pour innover et se développer.
Impact sur l’industrie de défense européenne
L’industrie de défense européenne bénéficie directement de ce virage. Les financements BEI permettent d’accélérer les cycles d’innovation, de moderniser les infrastructures et de renforcer les chaînes d’approvisionnement. Cela contribue à réduire la fragmentation du marché européen et à favoriser une base industrielle plus intégrée.
En soutenant des projets comme ceux de Thales ou de PME spécialisées, la BEI stimule la compétitivité face aux grands acteurs mondiaux. Elle participe aussi à la création d’emplois qualifiés et au maintien d’un savoir-faire stratégique sur le sol européen.
Ce mouvement s’accompagne d’une réflexion plus large sur le rôle des institutions européennes dans la défense. La BEI, traditionnellement axée sur le développement économique, devient un outil clé pour la consolidation des capacités militaires collectives.
Vers une Europe plus souveraine
En conclusion, l’année 2025 marque un jalon important dans l’histoire de la BEI. Le quadruplement des financements à la défense traduit une prise de conscience collective face aux défis sécuritaires. Sans abandonner ses missions traditionnelles, l’institution adapte ses outils pour répondre aux nouvelles réalités.
Cette évolution renforce l’idée d’une Europe qui assume pleinement sa sécurité, en investissant dans l’innovation, les infrastructures et les technologies critiques. Les mois et années à venir diront si ce momentum se confirme et permet de bâtir une défense européenne plus autonome et résiliente.
Avec ces changements, la BEI ne se contente plus d’accompagner la croissance ; elle contribue activement à protéger les fondements mêmes de l’Union européenne. Un signal fort envoyé aux citoyens et aux partenaires internationaux.









