Imaginez la scène : la nuit tombe doucement sur le sud de la bande de Gaza, l’air est chargé d’une tension palpable. Un autocar s’arrête enfin devant l’hôpital Nasser à Khan Younès. Les portes s’ouvrent et, soudain, des silhouettes fatiguées en descendent. Aussitôt, des cris de joie percent le silence, des bras se tendent, des corps s’enlacent longuement. Les larmes coulent sans retenue. Pour ces familles séparées depuis des mois, souvent depuis le début du conflit en octobre 2023, ce moment tant attendu ressemble à un miracle fragile.
Mais derrière les embrassades et les sourires épuisés se cache une réalité beaucoup plus rude. Ce retour n’a rien d’un voyage ordinaire. Il s’est fait au prix d’humiliations, de longues heures d’attente et de fouilles extrêmement minutieuses. Ce lundi-là, une poignée de Palestiniens a pu franchir dans le sens inverse le point de passage de Rafah, seul accès vers l’extérieur qui ne dépend pas directement d’Israël.
Une réouverture timide, très encadrée
Depuis mai 2024, date à laquelle l’armée israélienne a pris le contrôle du côté palestinien du terminal de Rafah, ce passage est resté presque entièrement fermé. Seules de très rares exceptions ont été accordées, le plus souvent pour des cas médicaux jugés prioritaires. L’annonce d’une réouverture même partielle a donc suscité un immense espoir chez des milliers de familles.
Pourtant, la réalité sur le terrain est restée très loin des attentes. Lundi, sur environ 200 personnes initialement prévues dans les deux sens, seules une vingtaine ont finalement traversé la frontière. Côté retour vers Gaza : douze personnes, dont neuf femmes et trois enfants, qui avaient quitté le territoire avant la fermeture pour recevoir des soins en Égypte. Côté sortie : cinq blessés accompagnés de sept proches.
Les récits des premiers revenus
Samira Said fait partie de ceux qui ont retrouvé leur terre natale ce soir-là. Encore sous le choc, elle raconte le parcours du combattant qu’a représenté ce retour :
Cela a été très difficile, il y avait des contrôles partout. Ils fouillaient toutes nos affaires, surtout au point de contrôle de l’armée israélienne.
Chaque sac, chaque valise, chaque poche a été inspecté avec une précision extrême. Les questions fusaient, parfois pendant de longues minutes. L’impression dominante ? Celle d’être suspecté en permanence, même lorsqu’on rentre simplement chez soi.
Un voyage marqué par l’humiliation
Rotana Al-Riqib, la trentaine, livre un témoignage encore plus poignant. Elle parle d’un « voyage humiliant » durant lequel presque tout ce qu’elle possédait lui a été confisqué :
Les Israéliens nous ont interrogés, ils nous ont tout confisqué. Ils ne nous ont laissé que des vêtements. Tout est interdit : la nourriture, l’eau, les parfums. Nous n’avons pas pu rapporter le moindre cadeau pour nos enfants.
Cette phrase résume à elle seule l’absurdité et la cruauté perçues par beaucoup : revenir les mains vides, sans pouvoir offrir ne serait-ce qu’un petit jouet ou une friandise à ses propres enfants après des mois d’absence.
Puis elle ajoute une phrase lourde de sens :
Ils ne veulent pas qu’un grand nombre de gens rentrent à Gaza. Ils voudraient plutôt qu’un grand nombre parte.
Des milliers de personnes dans l’attente
Si certains ont pu rentrer, des milliers d’autres attendent toujours de pouvoir sortir. Parmi eux, de très nombreux malades et blessés graves pour lesquels les infrastructures médicales de Gaza ne permettent plus de prodiguer les soins nécessaires.
Umm Mohamed Abu Shaqfa, mère d’une fillette de 11 ans nommée Nisreen, illustre parfaitement ce désespoir quotidien. Sa fille souffre depuis six ans d’une grave maladie du sang. Aucun traitement adapté n’existe sur place. Après de longues démarches, l’Organisation mondiale de la santé et les autorités ont donné leur accord pour une prise en charge à l’étranger. Pourtant, depuis des mois, le nom de Nisreen reste bloqué sur une liste d’attente interminable.
Chaque jour, cette mère se rend au ministère de la Santé, aux bureaux de l’OMS, espérant voir enfin le sésame apparaître. Elle confie :
L’ouverture est une lueur d’espoir. Nous vivons d’espoir.
Une crise médicale sans précédent
Selon le directeur de l’hôpital Al-Chifa, l’établissement le plus important du territoire, près de 20 000 patients, dont 4 500 enfants, auraient aujourd’hui un besoin urgent de soins à l’extérieur. Chiffre impressionnant qui donne la mesure de l’effondrement du système de santé local après plus de deux années de conflit intense et de restrictions permanentes.
Les pathologies sont variées : cancers, maladies chroniques graves, dialyses impossibles à réaliser correctement, blessures de guerre mal soignées qui s’infectent, enfants souffrant de malformations congénitales lourdes… La liste est longue et chaque jour qui passe aggrave les situations.
Un accès humanitaire toujours verrouillé
La réouverture partielle de Rafah ne concerne pas seulement les personnes. Elle est aussi présentée comme une étape indispensable pour permettre l’entrée massive d’aide humanitaire. Pourtant, même sur ce point, les progrès restent très limités.
De nombreuses organisations internationales répètent depuis des mois que sans un accès fiable et soutenu, la situation humanitaire ne pourra que continuer à se dégrader. Les stocks de médicaments essentiels, de matériel chirurgical, de carburant pour les générateurs, de nourriture thérapeutique pour les enfants malnutris… tout manque cruellement.
Entre joie et amertume
Les images des retrouvailles filmées par des dizaines de téléphones portables resteront sans doute gravées dans les mémoires. Elles symbolisent à la fois l’indéfectible lien familial et la résilience d’un peuple soumis à des conditions extrêmes.
Mais elles racontent aussi autre chose : la difficulté extrême de simplement vivre, de se soigner, de rester uni dans un territoire sous haute tension permanente. Chaque retour est une victoire minuscule. Chaque sortie refusée est une condamnation silencieuse.
Les jours suivants, les mouvements devraient se poursuivre, toujours au compte-gouttes, toujours sous contrôle très strict. Rien n’indique pour l’instant une normalisation du passage ni une levée significative des restrictions.
Un quotidien suspendu à une liste
Derrière chaque nom sur une liste d’évacuation médicale se cache une histoire, une souffrance, une famille qui espère. Parfois depuis des années. Parfois depuis le premier jour du conflit.
Pour beaucoup, le passage de Rafah représente aujourd’hui bien plus qu’un simple point de frontière. Il incarne l’ultime chance de survie pour certains, la possibilité de retrouver un enfant parti se faire soigner, la perspective de respirer à nouveau hors d’un territoire asphyxié.
Mais tant que cette porte restera entrouverte seulement quelques heures par-ci par-là, la majorité restera bloquée, dans l’attente, dans la peur, dans l’espoir fragile d’un lendemain un peu moins douloureux.
Ceux qui sont rentrés lundi soir ont retrouvé leurs proches. Beaucoup d’autres continuent de guetter la moindre annonce, le moindre mouvement, la moindre chance de voir leur nom apparaître enfin sur une liste qui change parfois tout.
Dans cette bande de terre meurtrie, chaque autocar qui arrive ou qui repart transporte avec lui des destins entiers.
Et derrière chaque vitre teintée, il y a des larmes, des sourires épuisés, des espoirs minuscules et des colères immenses.









