Imaginez un océan immense, froid et impitoyable, où des ombres silencieuses glissent sous la surface, invisibles mais toujours prêtes à frapper. Aujourd’hui, ces ombres portent souvent le pavillon russe et leur présence obsède les états-majors des grandes marines occidentales. Malgré un conflit terrestre qui mobilise des ressources colossales, Moscou ne ralentit pas ses efforts dans le domaine sous-marin, bien au contraire.
Les plus hauts responsables des marines alliées se sont réunis récemment à Paris pour tirer la sonnette d’alarme. Leur constat est clair et partagé : la menace navale russe, particulièrement en Atlantique Nord, s’installe dans la durée et oblige les forces de l’OTAN à une vigilance permanente qui coûte cher en moyens humains et matériels.
Une priorité russe intacte : les sous-marins de la flotte du Nord
Le chef de la marine britannique a été le plus explicite. Il souligne que, même au prix d’énormes sacrifices liés au conflit en cours, la Russie maintient un effort soutenu sur sa flotte du Nord. Les nouvelles classes de sous-marins sortent des chantiers et reprennent la mer progressivement.
Cette persévérance impressionne les observateurs. Alors que beaucoup pensaient que les sanctions et les pertes terrestres forceraient Moscou à réorienter ses budgets, le choix stratégique reste inchangé : conserver et moderniser une capacité sous-marine de premier plan.
Pourquoi un tel acharnement ? Parce que les sous-marins offrent un rapport efficacité/coût asymétrique particulièrement intéressant dans le contexte actuel. Un seul bâtiment bien positionné peut obliger l’adversaire à déployer des dizaines d’actifs pour le traquer et le neutraliser.
Le piège de la fixation stratégique
Le haut gradé britannique résume parfaitement la situation : les Russes n’ont pas besoin d’engager massivement leurs moyens pour paralyser une partie importante des forces alliées. Il suffit qu’un sous-marin s’approche d’une zone sensible pour que les marines de l’OTAN mobilisent frégates, avions de patrouille maritime, hélicoptères et sonars remorqués.
« Nous ne prenons, à juste titre, aucun risque quand il s’agit de permettre à un acteur agressif d’agir dans notre pré carré, et cela nous oblige à mobiliser beaucoup de ressources pour y faire face. »
Cette dynamique crée une forme d’asymétrie défavorable aux Occidentaux. Chaque intrusion réelle ou supposée consomme du temps, de l’énergie et des budgets qui auraient pu être employés ailleurs.
Coopération renforcée au sein de l’Alliance
Face à ce défi, les marines alliées multiplient les entraînements conjoints et partagent leurs renseignements en temps réel. Le chef d’état-major de la Marine française insiste sur l’approche collective : sous-marins d’attaque, bâtiments de surface, avions de patrouille maritime… chaque moyen apporte sa contribution spécifique.
Le commandant des opérations navales américaines complète le tableau en évoquant une coordination très étroite entre les différentes composantes. L’objectif est clair : ne laisser aucun angle mort dans la couverture de l’Atlantique Nord.
Le passage stratégique GIUK toujours au cœur des préoccupations
Tout le monde connaît l’importance du goulet d’étranglement formé par le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni. Les sous-marins russes qui quittent leurs bases arctiques ou baltes doivent souvent transiter par cette zone pour atteindre l’Atlantique central ou ouest.
Les alliés maintiennent donc une surveillance renforcée sur ce passage critique. La géographie impose cette priorité : qui contrôle le GIUK contrôle en grande partie les mouvements sous-marins entre l’Arctique et l’Atlantique.
La guerre hybride en mer : ne plus accepter la « nouvelle normalité »
Au-delà des patrouilles sous-marines classiques, les actions dites « grises » ou hybrides se multiplient. Cables sous-marins endommagés, drones survolant des infrastructures critiques, brouillages GPS… ces incidents, souvent attribués à Moscou, visent à tester les réactions et à user les ressources alliées.
Le commandant de la marine néerlandaise est très clair : il ne faut plus tolérer ces agissements comme une fatalité. Accepter cette situation revient à céder du terrain stratégique sans combattre.
« Nous ne devons pas accepter cela comme la nouvelle normalité, car cela nous contraint à réduire notre marge de manœuvre et nous place dans une position stratégique moins avantageuse. »
Une réponse crédible et proportionnée devient donc indispensable pour rétablir un rapport de force plus équilibré dans ces zones grises.
Vers un horizon de confrontation ouverte ?
Le même officier néerlandais va plus loin en évoquant un calendrier précis. Selon lui, un conflit ouvert avec la Russie pourrait survenir dès 2028 ou 2029. Cette échéance impose une accélération immédiate des programmes de modernisation.
Les Pays-Bas, par exemple, remplacent entièrement leur flotte : nouveaux sous-marins, frégates, destroyers, navires amphibies, chasseurs de mines… L’effort est massif et témoigne d’une prise de conscience partagée.
La marine française face au même défi quantitatif et qualitatif
En France aussi le constat est lucide. Le nombre de bâtiments disponibles reste insuffisant pour couvrir l’ensemble des missions. La quantité de missiles embarqués pose également question dans la perspective d’un engagement de haute intensité prolongé.
Ces lacunes font partie des priorités affichées pour les années à venir. Un combat naval difficile semble de plus en plus probable et les marines européennes se préparent en conséquence.
Au-delà de la Russie : un flanc sud instable
La menace ne vient pas uniquement du nord. Le chef d’état-major de la marine italienne attire l’attention sur la Méditerranée et la mer Rouge. De nouveaux acteurs apparaissent, d’autres reviennent sur le devant de la scène.
Plusieurs pays d’Afrique du Nord ont considérablement renforcé leurs forces navales ces derniers mois. Certains possèdent désormais des sous-marins capables de tirer des missiles de croisière à longue portée, ce qui change la donne dans une zone vitale pour les approvisionnements européens.
Les attaques répétées en mer Rouge montrent que la liberté de navigation peut être menacée à tout moment. Le flanc sud de l’Alliance reste donc une source d’instabilité permanente.
Une augmentation nécessaire de la puissance de feu embarquée
Face à ces multiples défis, tous les responsables s’accordent sur un point : il faut augmenter significativement la puissance de feu disponible en mer. Cela passe par plus de navires, plus de missiles, plus de capteurs et une meilleure interopérabilité entre alliés.
Les programmes en cours dans plusieurs pays européens vont dans ce sens, mais le rythme doit encore s’accélérer pour combler les retards accumulés et faire face aux menaces émergentes.
Conclusion : la mer, futur théâtre principal de confrontation ?
Les échanges tenus à Paris dessinent un tableau préoccupant mais lucide. La Russie maintient et modernise ses capacités sous-marines malgré la guerre en Ukraine. Les actions hybrides continuent d’user les ressources alliées. De nouveaux acteurs apparaissent en Méditerranée et en mer Rouge.
Dans ce contexte, les marines de l’OTAN comprennent qu’elles doivent se préparer sérieusement à un affrontement de haute intensité en mer. L’horizon 2028-2029 est fréquemment cité comme une échéance possible. Le temps presse donc pour transformer les discours en actes concrets : augmentation des budgets, accélération des livraisons, renforcement des stocks de munitions, intensification des entraînements interalliés.
La mer, longtemps considérée comme un espace relativement stable pour l’Europe, redevient un théâtre stratégique majeur. Les années qui viennent seront décisives pour adapter nos forces navales à cette nouvelle réalité. La capacité à naviguer librement et en sécurité ne va plus de soi. Elle devra être défendue activement, quotidiennement, et peut-être un jour, combattue âprement.
Les responsables militaires européens en sont conscients. Reste maintenant à transformer cette prise de conscience en moyens réels et en volonté politique durable. L’avenir de la sécurité maritime européenne se joue en grande partie sous la surface de l’Atlantique Nord et en Méditerranée. Et ce match-là ne souffre aucun relâchement.
Points clés à retenir
- La Russie maintient un effort majeur sur ses sous-marins malgré le conflit ukrainien
- Un seul sous-marin peut fixer des ressources OTAN disproportionnées
- Actions hybrides en mer : il faut cesser de les considérer comme normales
- Horizon possible de confrontation ouverte dès 2028-2029
- Flanc sud de l’Alliance instable avec montée en puissance de plusieurs marines africaines
- Nécessité urgente d’augmenter la puissance de feu et le nombre de bâtiments
La vigilance reste donc de mise, et les mois à venir seront cruciaux pour évaluer si les paroles prononcées à Paris se traduiront rapidement en actes concrets. L’histoire retiendra probablement si l’Europe a su anticiper à temps le retour de la haute compétition navale ou si elle s’est une fois encore laissé surprendre.









