Un accord historique qui redessine la carte syrienne
Après des mois de tensions intenses et des affrontements armés, Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, ont signé un texte qui vise à réintégrer progressivement les institutions et les combattants kurdes au sein de l’État syrien. Annoncé il y a quelques jours, cet accord intervient dans un contexte où le nouveau leadership syrien cherche à consolider son autorité sur l’ensemble du territoire national.
Les espoirs d’une zone autonome durable, née au cœur de la guerre civile qui a dévasté le pays de 2011 à 2024, semblent aujourd’hui s’éteindre. Les Kurdes, qui avaient contrôlé de vastes portions du nord et nord-est, acceptent une intégration qui met fin à leur administration autonome. Ce changement n’est pas anodin : il touche à la fois à la souveraineté, à l’identité et à la sécurité régionale.
Les premières étapes du déploiement à Hassaké et Qamichli
Dès lundi, les forces de sécurité ont pénétré dans Hassaké, une autre ville stratégique précédemment sous contrôle kurde. Un correspondant sur place a décrit une progression méthodique de convois blindés. L’agence officielle syrienne a confirmé l’entrée effective dans Qamichli ce mardi. Ces mouvements s’inscrivent dans le cadre précis de l’accord, qui prévoit un déploiement limité de forces de sécurité intérieure, et non de l’armée régulière dans les centres urbains à majorité kurde.
Pour faciliter ces opérations, les autorités locales kurdes ont décrété un couvre-feu à Qamichli. Toute activité s’est trouvée paralysée en matinée : les rues désertes, les commerces fermés, les places publiques ornées de drapeaux kurdes – rouge, blanc et vert avec un soleil jaune – témoignaient d’une atmosphère tendue mais contenue. Les habitants, habitués à une relative stabilité sous administration kurde, observaient ce retour du pouvoir central avec un mélange d’inquiétude et de résignation.
Seule une force de sécurité limitée entrera, et non l’armée.
Le commandant des FDS
Cette précision, formulée par le chef des FDS, vise à rassurer la population kurde sur la nature non militaire du déploiement. L’objectif affiché est de sécuriser les institutions étatiques, comme les registres civils, les bureaux de passeports ou l’aéroport de Qamichli, sans provoquer de confrontation ouverte.
Contexte : la fin d’une autonomie chèrement acquise
Depuis le début du conflit syrien en 2011, les Kurdes ont profité du vide sécuritaire pour établir une administration autonome dans le nord-est. Ils ont organisé des institutions locales, une éducation en langue kurde et des forces de sécurité efficaces. Les FDS ont été particulièrement mises en avant pour leur rôle décisif dans la lutte contre le groupe État islamique, aux côtés d’une coalition internationale menée par les États-Unis.
Cette autonomie, souvent qualifiée de Rojava par les Kurdes, représentait pour beaucoup un modèle de gouvernance décentralisée et inclusive. Mais elle a toujours été contestée par Damas, qui y voyait une menace à l’unité nationale. Avec la chute de l’ancien régime en décembre 2024 et l’arrivée d’un nouveau pouvoir déterminé à restaurer l’autorité centrale, la pression s’est accentuée.
Les semaines précédentes ont vu des avancées militaires rapides du côté gouvernemental, forçant les négociations. L’accord actuel apparaît comme un compromis pragmatique : les Kurdes conservent une certaine représentation militaire via l’intégration de brigades spécifiques, mais perdent le contrôle effectif de leur zone.
Ce que prévoit l’accord en détail
Le texte engage un processus graduel d’intégration. Sur le plan militaire, les FDS doivent fusionner avec l’armée et les forces de sécurité nationales. Des brigades composées d’anciens combattants kurdes seront formées pour opérer dans certaines zones. Administrativement, les institutions locales passent sous tutelle étatique.
- Remise progressive de champs pétrolifères clés au gouvernement central.
- Transfert de l’aéroport de Qamichli et de postes-frontières dans un délai de dix jours.
- Déploiement limité de forces de sécurité intérieure dans Hassaké et Qamichli pour sécuriser les services publics.
- Cessez-le-feu global et retrait des lignes de front.
- Garanties sur les droits civils et éducatifs pour les populations kurdes.
Ces points montrent un équilibre délicat : le pouvoir central récupère des ressources stratégiques et des symboles de souveraineté, tandis que les Kurdes obtiennent des assurances contre une dissolution brutale de leurs structures.
Le symbole de Kobané et les poches kurdes restantes
Parallèlement à Qamichli, des forces gouvernementales se sont déployées autour de Kobané, ville emblématique située plus à l’ouest, dans la province d’Alep. Kobané reste isolée territorialement de la principale zone kurde, mais elle incarne la première grande victoire kurde contre les jihadistes en 2015. Son symbole résiste, même si le déploiement autour de la ville signale une volonté de contrôle total.
Aujourd’hui, seule la région druze de Soueïda, dans le sud, échappe encore pleinement à l’autorité du nouveau pouvoir. Cette avancée vers le nord-est complète un processus de réunification territoriale entamé après les bouleversements de fin 2024.
Impacts sur les populations et l’avenir régional
Pour les habitants de Qamichli, Hassaké et des environs, ces changements soulèvent de nombreuses interrogations. La présence accrue de forces liées à Damas pourrait stabiliser la situation sécuritaire, mais elle ravive aussi les craintes d’une marginalisation culturelle ou politique. Les drapeaux kurdes qui flottent encore sur les places témoignent d’une identité forte qui ne disparaîtra pas du jour au lendemain.
Sur le plan régional, cet accord modifie les équilibres. Les États-Unis, qui ont longtemps soutenu les FDS dans la lutte antiterroriste, observent avec attention cette intégration. La Turquie, voisine et historiquement hostile à l’autonomie kurde syrienne, voit dans ce rapprochement une opportunité de réduire les menaces à ses frontières.
Le président islamiste à la tête de la Syrie depuis fin 2024 affiche sa détermination à imposer son autorité partout. Ce déploiement dans les zones kurdes représente une étape cruciale vers la fin de la fragmentation post-conflit.
Perspectives et défis à venir
L’intégration effective des combattants kurdes dans les structures nationales prendra du temps. Des questions persistent sur le degré d’autonomie laissé aux brigades kurdes, sur la gestion des camps de détenus liés à l’État islamique, ou encore sur les droits linguistiques et culturels. La population kurde, forte de son rôle historique contre le terrorisme, aspire à une reconnaissance durable.
Ce moment historique pourrait ouvrir une page de réconciliation nationale, mais il exige une mise en œuvre prudente pour éviter de nouvelles tensions. Les prochains jours, avec le transfert des ressources économiques et des infrastructures, seront décisifs pour juger de la viabilité de cet accord.
En attendant, Qamichli, figée sous couvre-feu, incarne le passage d’une ère à une autre. Les blindés qui avancent lentement dans ses rues symbolisent à la fois la fin d’une autonomie et l’espoir fragile d’une Syrie réunifiée.









