Imaginez un instant : vous participez à la gouvernance d’un réseau qui pilote des centaines de milliards de dollars, mais la décision finale repose souvent sur des discussions informelles, des ressentis collectifs et des influenceurs dominants. C’est peu ou prou la réalité actuelle de nombreux protocoles décentralisés, y compris Ethereum. Le 2 février 2026, Vitalik Buterin a publié un message qui pourrait marquer un tournant décisif.
Dans ce court texte posté sur X, le cofondateur d’Ethereum affirme sans détour que la gouvernance onchain de demain suivra un schéma clair et presque inévitable. Finie l’époque où l’on prétendait que tout était trop complexe pour être formalisé. Place à une architecture en deux couches distinctes, chacune répondant à un besoin fondamental.
Adieu la gouvernance par vibes, place à la rigueur mécanique
Le constat est limpide : les mécanismes actuels souffrent d’un manque cruel de résistance à la capture. Les votes pondérés par les tokens sont vulnérables à l’achat de pouvoir. Les signaux sociaux, eux, favorisent les plus bruyants ou les mieux connectés. Vitalik appelle donc à une refonte profonde, structurée autour de deux entités bien séparées.
Première couche : le marché comme exécutif décentralisé
La première couche doit ressembler à un marché de prédiction optimisé. Pourquoi ? Parce que le marché, par essence, récompense les bonnes anticipations et punit les erreurs. Celui qui prédit correctement empoche de l’argent ; celui qui se trompe en perd. Cette logique implacable crée une forme d’incitation alignée extrêmement puissante.
Dans un système permissionless, où n’importe qui peut entrer et sortir à tout moment, seul un mécanisme de ce type peut prétendre incarner un véritable exécutif décentralisé. Les décisions ne dépendent plus du charisme d’un leader ou de la popularité d’une proposition : elles sont arbitrées par les flux financiers réels et les prises de risque assumées.
Concrètement, cela pourrait prendre la forme de contrats qui paient en fonction de l’exactitude des prédictions sur des événements onchain (adoption d’un upgrade, performance d’un rollup, sécurité d’un pont, etc.). Les participants les plus précis accumulent progressivement du capital et donc de l’influence sur les marchés suivants. Une méritocratie financière brutale, mais transparente.
« C’est la bonne manière de faire un exécutif décentralisé dans un système permissionless. »
Vitalik Buterin
Cette citation résume parfaitement la philosophie : accountability maximale via des incitations économiques claires et vérifiables.
Deuxième couche : la préférence pluraliste et non financiarisée
Mais un pur marché risque de dériver vers une ploutocratie déguisée. C’est là qu’intervient la seconde couche, radicalement différente. Elle doit incarner le jugement collectif, la boussole éthique et les valeurs profondes de la communauté, sans être capturable par l’argent.
Vitalik est catégorique : cette couche ne peut pas être token-based. Dès qu’un token entre en jeu, n’importe qui peut acquérir 51 % du pouvoir en achetant massivement. La pluralité disparaît au profit de la richesse.
La solution ? Des votes anonymes, de préférence protégés par des technologies de type MACI (Minimal Anti-Collusion Infrastructure). L’anonymat réduit drastiquement les risques de coercition et de corruption. Chaque participant exprime une préférence sincère, sans craindre de représailles ni chercher à signaler sa force financière.
Cette couche agit comme un juge : elle évalue les performances de l’exécutif (la première couche) et peut, en théorie, révoquer ou orienter les décisions majeures. On obtient ainsi une séparation des pouvoirs onchain : exécution d’un côté, contrôle et orientation de l’autre.
Pourquoi maintenant ? Le contexte technique et économique
Ce plaidoyer n’arrive pas par hasard. Ethereum traverse une phase charnière. Le passage à un roadmap centré sur les rollups a considérablement réduit les coûts de transaction sur les L2. Parallèlement, les avancées en zero-knowledge proofs et en data availability (danksharding, proto-danksharding) rendent possibles des applications complexes autrefois inconcevables.
Les marchés de prédiction onchain deviennent techniquement viables à grande échelle. Les systèmes de vote anonyme et résistant à la collusion également. Les briques de base existent ; il ne reste plus qu’à les assembler correctement.
Le marché crypto, lui, reste agité. Bitcoin oscille autour de 78 000 $, Ethereum stagne sous les 2 400 $, Solana montre une résilience relative. Dans ce contexte de consolidation, les questions de fond – gouvernance, résilience institutionnelle, alignement des incitations – reviennent sur le devant de la scène.
Les premières implémentations qui collent déjà au modèle
À peine Vitalik avait-il publié son message que plusieurs acteurs ont réagi en expliquant qu’ils construisaient précisément ce schéma. Un projet en particulier, actif depuis fin 2025 sur une L2 majeure, revendique déjà plus de 200 millions de votes onchain et des milliers d’utilisateurs rémunérés pour exprimer leurs préférences.
Cette réactivité montre que l’idée n’est pas pure théorie. Des équipes ont anticipé la direction prise par Vitalik et ont commencé à prototyper des systèmes hybrides marché + préférence anonyme. Le timing est presque parfait : la proposition tombe alors que l’écosystème dispose enfin des outils techniques pour la concrétiser.
Les risques et les défis à relever
Bien sûr, rien n’est jamais simple. Un marché de prédiction mal calibré peut amplifier les bulles spéculatives au lieu de révéler la vérité. Un système de vote anonyme mal conçu peut être vulnérable à des attaques Sybil ou à des coalitions cachées.
- Comment éviter que le marché de prédiction ne soit dominé par quelques whales fortunées ?
- Comment garantir que le vote anonyme reste réellement pluraliste et non manipulé par des bots sophistiqués ?
- Comment articuler concrètement les deux couches sans créer de points de centralisation cachés ?
- Comment rendre le système compréhensible pour la majorité des participants ?
Ces questions sont légitimes et nécessiteront des années d’itération. Mais Vitalik semble convaincu que la direction générale – marché + gadget de préférence capture-resistant – est la bonne. Le reste n’est qu’ingénierie.
Une vision philosophique autant que technique
Au-delà des mécanismes concrets, ce billet reflète une philosophie profonde. Vitalik refuse l’idée que la gouvernance décentralisée doive forcément ressembler à de la politique traditionnelle ou à des conseils d’administration classiques. Il cherche une voie radicalement nouvelle, propre au monde cryptographique.
En séparant clairement exécution (compétence, incitation financière) et jugement (valeurs, pluralisme, résistance à la capture), il tente de réconcilier deux impératifs souvent antagonistes : efficacité et légitimité. C’est ambitieux, presque utopique. Mais c’est aussi cohérent avec l’histoire d’Ethereum : avancer par vagues successives d’innovation radicale.
Quel impact sur l’écosystème à moyen terme ?
Si cette vision s’impose, plusieurs conséquences sont prévisibles :
- Les DAO purement token-based perdront progressivement en légitimité.
- Les projets qui intègreront rapidement des marchés de prédiction et des votes anonymes gagneront un avantage compétitif.
- Les outils de privacy (zk-SNARKs, MACI, semaphore, etc.) deviendront des composantes centrales de la stack gouvernance.
- La recherche en mechanism design onchain va s’accélérer fortement.
- Les narratifs autour de la “vraie décentralisation” vont se recentrer sur la résistance à la capture plutôt que sur le simple nombre de nœuds.
Autant dire que les mois et années à venir risquent d’être passionnants pour quiconque s’intéresse à la gouvernance crypto.
Conclusion : un appel à l’action pour les builders
Vitalik ne se contente pas de critiquer. Il propose un cadre clair, presque un template. À la communauté de le remplir, de le tester, de le casser, de l’améliorer. La balle est dans le camp des développeurs, des chercheurs et des expérimentateurs.
Une chose est sûre : la gouvernance “vibes” touche peut-être à sa fin. À sa place émerge l’esquisse d’un système plus rigoureux, plus scientifique, plus résistant aux dérives humaines. Reste à savoir si l’écosystème saura collectivement franchir ce cap.
Une chose est certaine : le prochain bull-run, s’il arrive, ne ressemblera pas aux précédents. Les règles du jeu sont en train d’être réécrites sous nos yeux.
Point clé à retenir : La gouvernance de demain ne sera plus une question de qui crie le plus fort ou qui détient le plus de tokens. Elle opposera des marchés d’incitation brutaux à des expressions anonymes et pluralistes des valeurs collectives. Deux couches, deux logiques, un seul objectif : une décentralisation qui tienne vraiment ses promesses.
Et vous, que pensez-vous de cette vision ? Trop idéaliste ? Techniquement réalisable ? Révolutionnaire ou simplement pragmatique ? Les commentaires sont ouverts.









