Le Costa Rica, longtemps présenté comme une oasis de stabilité et de paix en Amérique centrale, traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus troublantes de son histoire récente. L’élection de Laura Fernandez à la présidence, dès le premier tour, marque un tournant majeur. Celle-ci n’a pas attendu une minute pour afficher une orientation très claire : elle compte s’inspirer directement de la stratégie mise en œuvre par Nayib Bukele au Salvador pour tenter d’enrayer la progression foudroyante du narcotrafic sur son territoire.
Dimanche soir, à peine la victoire confirmée, la nouvelle présidente a joint au téléphone le chef de l’État salvadorien. Une conversation qui en dit long sur les priorités du moment et sur la direction que pourrait prendre le pays dans les mois à venir.
Un virage sécuritaire sans précédent
Le message est limpide : pour Laura Fernandez, le salut passe par une coopération étroite avec celui qui est devenu, pour beaucoup, la référence en matière de lutte contre le crime organisé en Amérique latine. Nayib Bukele a transformé le Salvador, autrefois synonyme de violence extrême, en un pays où les rues sont redevenues praticables la nuit.
Mais ce résultat spectaculaire a un coût. Régime d’exception permanent, arrestations massives sans mandat, suspension de nombreuses garanties judiciaires : le modèle divise autant qu’il fascine. Et c’est précisément ce modèle que la présidente élue souhaite adapter au contexte costaricien.
La méga-prison, symbole d’une nouvelle ère
Au cœur du projet se trouve la construction d’un établissement pénitentiaire de très haute sécurité, capable d’accueillir jusqu’à 5 000 détenus. Le coût estimé avoisine les 35 millions de dollars. L’objectif affiché est simple et brutal : couper totalement les chefs du crime organisé de leurs réseaux extérieurs.
« Il faut couper la connexion du crime organisé avec le monde extérieur », a insisté Laura Fernandez lors de sa première conférence de presse post-électorale. Selon elle, seule une structure ultra-sécurisée permettra d’atteindre cet objectif. Le parallèle avec le Centre de confinement du terrorisme (Cecot) construit au Salvador est assumé et revendiqué.
« Le président salvadorien réitère son engagement à continuer de nous aider et de coopérer afin que le pays mène ce projet, ainsi que beaucoup d’autres où le Salvador fait figure d’exemple. »
Laura Fernandez
Le message est clair : San José voit dans San Salvador un partenaire stratégique et un exemple à suivre. Le conseiller principal ? Nayib Bukele lui-même, qui accompagne déjà depuis plusieurs mois l’administration sortante dans cette voie.
Comment le Costa Rica est devenu une plaque tournante
Pendant des décennies, le Costa Rica a cultivé une image de destination touristique sûre, de pays sans armée depuis 1948, de havre écologique et démocratique. Mais cette réputation appartient de plus en plus au passé.
Le territoire s’est progressivement transformé en plaque tournante logistique pour les cartels. La drogue qui transite par les côtes caraïbes et pacifiques ne se contente plus de passer : elle s’y stocke, s’y conditionne et parfois s’y exporte directement vers les marchés nord-américain et européen.
Le directeur de l’Organisme d’enquête judiciaire l’explique sans détour : le pays est passé de simple lieu de transit à véritable centre opérationnel. Conséquence directe : une explosion des règlements de comptes et une hausse inédite de la violence.
Le taux d’homicides a atteint l’an dernier un niveau historique de 17 pour 100 000 habitants. Un chiffre qui place désormais le Costa Rica dans la moyenne inquiétante des pays d’Amérique centrale, loin devant ce qu’il était il y a encore quinze ans.
Le bilan contrasté du modèle Bukele
Au Salvador, l’approche de Nayib Bukele a produit des résultats chiffrés impressionnants. Les homicides ont chuté de manière vertigineuse. Les quartiers autrefois contrôlés par les maras sont redevenus accessibles. La population, dans sa grande majorité, approuve.
Mais cette politique musclée a aussi généré de très nombreuses critiques. Organisations de défense des droits humains dénoncent des détentions arbitraires, des conditions de détention inhumaines, des procès expéditifs, des tortures signalées et la quasi-disparition des garanties fondamentales pendant le régime d’exception toujours en vigueur.
Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées depuis 2022, souvent sur simple dénonciation ou tatouage. Des innocents se retrouvent derrière les barreaux. La question posée aujourd’hui au Costa Rica est donc la suivante : jusqu’où le pays est-il prêt à aller pour retrouver la sécurité ?
Une présidente qui joue la carte de la fermeté
Laura Fernandez n’a jamais caché ses intentions. Sa campagne s’est construite autour d’un seul axe : la sécurité. Face à un électorat inquiet, elle a promis la tolérance zéro. Et elle semble déterminée à tenir parole dès les premiers jours.
Ancienne ministre sous l’administration sortante, elle connaît les dossiers. Elle sait que le narcotrafic a pénétré des pans entiers de l’économie parallèle, corrompu des fonctionnaires, infiltré des ports et des zones rurales. Elle sait aussi que le discours musclé paie électoralement.
En s’affichant aux côtés de Bukele, elle envoie un signal fort aux électeurs, mais aussi aux groupes criminels. Le message est limpide : le temps de la tolérance est terminé.
Quelles limites pour le futur ?
Si la construction de la prison démarre rapidement et que les arrestations s’intensifient, le Costa Rica risque de connaître les mêmes débats que le Salvador : efficacité contre libertés publiques. Où tracer la ligne rouge ?
La nouvelle présidente affirme vouloir un État de droit fort, mais ferme. Reste à savoir si les institutions costariciennes, historiquement attachées aux garanties démocratiques, accepteront une telle inflexion sans résistance.
Par ailleurs, la coopération avec le Salvador pose aussi la question des relations régionales. Plusieurs pays voisins observent avec méfiance l’influence grandissante de Bukele. Le Costa Rica pourrait-il devenir le second laboratoire de ce modèle autoritaire en matière de sécurité ?
Un pays à la croisée des chemins
Le Costa Rica se trouve aujourd’hui face à un choix historique. Continuer sur la voie d’une réponse judiciaire classique, lente mais respectueuse des droits, ou basculer vers une politique de fermeté radicale inspirée du Salvador ?
Les prochains mois seront déterminants. La construction de la méga-prison, les premières opérations d’envergure, les réactions de la société civile, les partenaires internationaux… tout cela dessine déjà les contours d’une nouvelle page dans l’histoire du pays.
Laura Fernandez a fait son choix. Elle mise sur Bukele. Reste à savoir si ce pari audacieux permettra réellement de ramener la paix ou s’il ouvrira une ère nouvelle de tensions internes et de controverses internationales.
Une chose est sûre : le Costa Rica que l’on connaissait n’existe déjà plus tout à fait. Et les mois qui viennent diront si le remède choisi sera plus dangereux que le mal lui-même.
À retenir : Le Costa Rica veut construire une prison de 5 000 places sur le modèle salvadorien, avec l’appui direct de Nayib Bukele. Une rupture avec l’image pacifique du pays, motivée par un taux d’homicides record et l’installation durable du narcotrafic.
Les prochains chapitres de cette histoire s’annoncent intenses. Entre sécurité retrouvée et libertés mises à rude épreuve, le chemin s’annonce étroit. Très étroit.









