Imaginez un instant : pour la toute première fois dans l’histoire des Nations Unies, une femme pourrait prendre les rênes de l’organisation mondiale la plus puissante. Et cette femme serait issue d’Amérique latine. Cette possibilité, longtemps évoquée comme un rêve lointain, prend aujourd’hui une tournure concrète avec l’annonce officielle de la candidature de Michelle Bachelet.
À 74 ans, l’ancienne présidente chilienne entre dans la course pour succéder à António Guterres, dont le second mandat s’achèvera le 31 décembre 2026. Le Chili vient de franchir une étape décisive en déposant officiellement sa candidature auprès des instances onusiennes, un geste soutenu publiquement par deux poids lourds régionaux : le Mexique et le Brésil.
Une candidature portée par trois pays majeurs d’Amérique latine
L’annonce a été faite solennellement depuis le palais présidentiel de La Moneda, à Santiago. Le président chilien Gabriel Boric n’a pas caché son enthousiasme en présentant cette candidature comme un projet commun aux trois nations. Selon les termes employés, il s’agit d’une initiative conjointe destinée à renforcer le multilatéralisme face aux immenses défis contemporains.
Cette union symbolique n’est pas anodine. Le Mexique et le Brésil représentent à eux seuls plus de la moitié de la population et de l’économie latino-américaine. Leur appui confère immédiatement une légitimité régionale importante à la candidature de Michelle Bachelet.
Michelle Bachelet : un parcours politique et international hors norme
Née en 1951, Michelle Bachelet est pédiatre de formation. Son entrée en politique s’est faite dans un contexte particulièrement douloureux : elle et sa famille ont été victimes de la répression sous la dictature de Pinochet. Son père, général de l’armée de l’air, est mort en prison après avoir été torturé. Elle-même a été arrêtée et torturée avec sa mère avant de s’exiler.
De retour au Chili après la restauration de la démocratie, elle entame une carrière politique fulgurante : ministre de la Santé puis ministre de la Défense sous Ricardo Lagos, avant de devenir la première femme présidente du pays en 2006. Elle exercera deux mandats non consécutifs (2006-2010 et 2014-2018), marqués par d’importantes réformes sociales.
Après sa présidence, elle rejoint le système onusien : d’abord à la tête d’ONU Femmes (2010-2013), puis comme haute-commissaire aux droits de l’homme (2018-2022). Ces fonctions lui ont permis d’acquérir une visibilité et une crédibilité internationales incontestables.
La candidature de la présidente Bachelet, qui a déjà été enregistrée auprès des Nations unies, sera présentée conjointement avec les pays frères du Brésil et du Mexique.
Déclaration du président chilien Gabriel Boric
Cette citation illustre parfaitement la dimension régionale et fraternelle que veulent donner à cette candidature les pays promoteurs. Il ne s’agit pas seulement d’une ambition nationale chilienne, mais d’un projet latino-américain plus large.
Un contexte historique favorable… mais pas garanti
Depuis sa création en 1945, l’ONU n’a jamais été dirigée par une femme. Sur les neuf secrétaires généraux qui se sont succédé, un seul est venu d’Amérique latine : le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, en poste de 1982 à 1991.
Une règle non écrite veut que le poste tourne entre les grandes régions du monde. Après l’Europe (plusieurs fois), l’Asie (Ban Ki-moon), l’Afrique (Boutros Boutros-Ghali), le Moyen-Orient (Kofi Annan), le tour de l’Amérique latine semblerait logiquement arrivé.
À cela s’ajoute une pression croissante pour qu’une femme accède enfin au poste suprême. La combinaison de ces deux facteurs crée un momentum potentiellement favorable à Michelle Bachelet.
Les autres candidatures en lice
La compétition s’annonce toutefois rude. Plusieurs personnalités de haut niveau ont déjà manifesté leur intérêt ou sont considérées comme candidates sérieuses :
- Rebeca Grynspan (Costa Rica), actuelle secrétaire générale de la CNUCED
- Alicia Bárcena (Mexique), ancienne secrétaire exécutive de la CEPALC, aujourd’hui secrétaire à l’Environnement du Mexique
- Mia Mottley (Barbade), Première ministre de la Barbade
- Rafael Grossi (Argentine), directeur général de l’AIEA
Ces noms montrent la diversité des profils en présence : des femmes et des hommes, des Caribéens et des Sud-Américains, des profils plus diplomatiques ou plus politiques. La présence de plusieurs Latino-Américains pourrait fragmenter le vote régional.
Les défis majeurs à relever pour Michelle Bachelet
Malgré un parcours impressionnant, plusieurs obstacles se dressent sur la route de l’ancienne présidente chilienne. Le premier est d’ordre interne au Chili : le futur président José Antonio Kast, qui prendra ses fonctions en mars, appartient à l’extrême droite. Son soutien reste très incertain, ce qui pourrait fragiliser la légitimité nationale de la candidature.
Le deuxième et probablement le plus déterminant concerne les États-Unis. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche change considérablement la donne. Selon des analystes, le nom de Michelle Bachelet ne serait pas particulièrement apprécié dans l’entourage du président américain.
En revanche, le président argentin Javier Milei, proche idéologiquement de Trump, pourrait pousser une candidature plus alignée sur ses vues. Cela crée une situation géopolitique complexe où les équilibres de droite pourraient jouer contre Bachelet.
Pourquoi cette candidature est-elle si symbolique ?
Au-delà des aspects politiques et diplomatiques, la candidature de Michelle Bachelet porte une charge symbolique très forte. Elle cristallise plusieurs combats majeurs de notre époque :
- L’égalité femmes-hommes au plus haut niveau de la gouvernance mondiale
- La reconnaissance du rôle croissant de l’Amérique latine dans les affaires internationales
- La défense du multilatéralisme face aux tentations isolationnistes ou unilatéralistes
- La promotion d’un leadership fondé sur l’expérience des droits humains et de l’égalité
Chacun de ces éléments résonne particulièrement fort dans le contexte actuel de crises multiples : climatique, sécuritaire, migratoire, économique. L’ONU a plus que jamais besoin d’un leadership à la fois expérimenté et porteur d’une vision inclusive.
Le processus de désignation du secrétaire général
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, le secrétaire général n’est pas élu directement par l’Assemblée générale. La procédure est la suivante :
- Les candidatures sont généralement présentées par les États membres
- Le Conseil de sécurité examine les candidatures et procède à des tours de scrutin indicatifs
- Le Conseil recommande un seul candidat au vote de l’Assemblée générale
- L’Assemblée générale désigne formellement le secrétaire général par acclamation ou vote
Le véritable lieu de décision reste donc le Conseil de sécurité, et plus particulièrement les cinq membres permanents qui disposent d’un droit de veto. Cela signifie que le soutien (ou au minimum l’absence d’opposition) des États-Unis, de la Chine, de la Russie, de la France et du Royaume-Uni est indispensable.
Quel impact pour l’Amérique latine et le monde ?
Si Michelle Bachelet était choisie, cela représenterait un tournant historique majeur pour plusieurs raisons.
D’abord, l’arrivée d’une femme à ce poste enverrait un signal fort en faveur de l’égalité des genres au plus haut niveau. Après des décennies de promesses et de résolutions sur le sujet, ce serait une concrétisation puissante.
Ensuite, une secrétaire générale latino-américaine pourrait apporter une sensibilité particulière aux problématiques du Sud global : changement climatique, inégalités économiques, dette, accès aux vaccins et technologies, etc.
Enfin, son expérience dans les droits humains pourrait redonner du crédit à l’ONU dans ce domaine, souvent critiqué pour son inefficacité ou son deux poids deux mesures.
Perspectives et calendrier à venir
La course ne fait que commencer. Les prochains mois seront cruciaux pour consolider des soutiens, nouer des alliances et affiner le discours de campagne. Les discussions informelles vont s’intensifier, notamment en marge des grandes réunions onusiennes de 2025 et 2026.
Le Conseil de sécurité devrait commencer à examiner sérieusement les candidatures à partir de mi-2026, avec une décision attendue avant la fin de l’année pour une prise de fonction effective au 1er janvier 2027.
Dans cette période incertaine, la candidature de Michelle Bachelet incarne à la fois un espoir et un défi : celui de voir enfin une femme et une Latino-Américaine diriger l’organisation née il y a 80 ans pour préserver la paix et promouvoir les droits humains.
Quelle que soit l’issue, cette candidature marque déjà un moment historique dans les relations internationales et dans la longue marche vers une gouvernance mondiale plus inclusive et plus représentative.
À suivre donc, avec la plus grande attention, dans les prochains mois et années.









