Un bronze européen qui vire au débat national
Les handballeurs croates ont décroché une médaille de bronze après une victoire arrachée de justesse contre l’Islande sur le score de 34 à 33. Ce podium continental marque un retour en force pour la sélection, après plusieurs années sans médaille européenne. La joie des joueurs et des supporters semblait sans nuages, jusqu’à l’organisation de la cérémonie de retour à la maison.
La ville de Zagreb, dirigée par une municipalité de gauche et écologiste, avait planifié un accueil officiel sur la place principale. Mais les joueurs ont exprimé une demande précise : inclure dans le programme un concert du chanteur Marko Perković, connu sous le nom de scène Thompson. Ce dernier est une figure très populaire dans le pays, capable de rassembler des foules immenses, comme lors de son méga-concert estival qui a attiré plus de 400 000 personnes.
Pourtant, cette proposition a immédiatement suscité des oppositions fermes. La municipalité a refusé, invoquant des règles strictes interdisant l’utilisation des espaces publics pour des événements qui pourraient promouvoir ou tolérer la haine nationale, religieuse ou raciale. Ce refus a transformé une simple célébration sportive en un enjeu politique majeur.
Thompson : un artiste adoré, mais controversé
Marko Perković, alias Thompson, est l’un des chanteurs les plus suivis en Croatie. Ses chansons, souvent patriotiques, résonnent particulièrement auprès d’une partie de la population. Parmi ses titres les plus connus figure une chanson qui débute par la phrase « Za dom – spremni ! », un slogan historique chargé de sens.
Ce cri, utilisé traditionnellement en Croatie, a été adopté pendant la Seconde Guerre mondiale par les Oustachis, mouvement qui dirigeait un État sous influence nazie et fasciste. Thompson explique que sa référence vise plutôt une unité paramilitaire croate active durant la guerre d’indépendance contre les forces serbes entre 1991 et 1995. Malgré ces justifications, le slogan reste associé pour beaucoup à des pages sombres de l’histoire.
Le chanteur bénéficie d’une popularité exceptionnelle. Son concert récent a démontré son pouvoir de mobilisation massive. Les handballeurs, qui apprécient particulièrement ses morceaux, ont tenu à ce qu’il participe à leur fête. Pour eux, il incarne une forme de fierté nationale et de joie collective.
Le bras de fer entre municipalité et gouvernement
Face au veto de la mairie, la situation a escaladé rapidement. Plusieurs élus de droite, ainsi que des membres du parti conservateur au pouvoir, ont dénoncé une décision honteuse, accusant la municipalité de censure idéologique. La pression est montée, transformant l’accueil des sportifs en symbole de division politique.
Le gouvernement central est finalement intervenu pour reprendre la main sur l’événement. Il a imposé l’inclusion de Thompson dans le programme officiel. Le Premier ministre a personnellement reçu les handballeurs, leur adressant des mots chaleureux : « Vous apportez toujours de la joie à toute la nation, il est donc normal que nous vous rendions la pareille. »
Cette prise de position n’est pas anodine. Le Premier ministre, en coalition depuis 2024 avec un parti d’extrême droite, avait déjà assisté à des répétitions de Thompson et partagé des photos avec lui. Cette proximité accentue les critiques sur une possible normalisation de symboles controversés au plus haut niveau de l’État.
Les racines historiques du slogan controversé
Pour comprendre la sensibilité autour de « Za dom spremni », il faut remonter à l’histoire croate. Ce salut patriotique existait avant la Seconde Guerre mondiale, mais son usage par les Oustachis l’a durablement marqué. Le régime oustachi, installé en 1941 avec le soutien d’Hitler et Mussolini, a commis des atrocités, notamment contre les Serbes, les Juifs et les Roms.
Durant les années 1990, lors de la guerre pour l’indépendance, certains groupes paramilitaires comme le HOS ont repris ce slogan pour exprimer leur détermination. Thompson s’inscrit dans cette lignée, affirmant que son œuvre célèbre la défense de la patrie plutôt qu’une idéologie fasciste. Ses détracteurs y voient pourtant une réhabilitation indirecte du passé oustachi.
Cette ambiguïté alimente les débats depuis des années. Des concerts de Thompson ont été interdits dans plusieurs pays européens, et ses spectacles attirent régulièrement des critiques internationales pour tolérance envers des symboles extrémistes.
L’impact sur la société croate
Cette affaire dépasse largement le cadre sportif. Elle révèle des fractures profondes au sein de la société croate. D’un côté, une partie de la population voit en Thompson un artiste authentique qui chante l’amour de la patrie et les souvenirs de la guerre des années 90. De l’autre, des voix s’élèvent contre ce qu’elles perçoivent comme une banalisation de l’héritage fasciste.
Les handballeurs, en insistant sur sa présence, ont involontairement placé leur victoire sous les projecteurs d’une controverse plus large. Leur demande, motivée par l’admiration pour ses chansons, a été interprétée par certains comme un soutien implicite à des idées nationalistes radicales.
La décision gouvernementale d’imposer le concert illustre aussi les tensions entre niveaux de pouvoir. La mairie de Zagreb, progressiste, défend une ligne anti-haine stricte, tandis que le gouvernement central, plus conservateur, privilégie l’unité nationale autour des succès sportifs.
Les réactions politiques et publiques
Les députés de droite et certains ministres ont qualifié le refus initial de « honte » pour le pays. Ils accusent la gauche de diviser la nation au moment où elle devrait célébrer ses héros. Cette rhétorique a trouvé un écho chez de nombreux supporters qui estiment que les autorités locales ont manqué de respect envers les joueurs.
À l’inverse, les opposants soulignent le risque de normaliser des slogans problématiques. Ils rappellent que la Croatie, membre de l’Union européenne, doit veiller à ne pas tolérer des expressions associées à la haine. L’intervention du gouvernement est vue par eux comme une concession à l’extrême droite.
Les handballeurs eux-mêmes se retrouvent au centre d’un débat qu’ils n’avaient sans doute pas anticipé. Leur exploit sportif risque d’être éclipsé par cette polémique, même si leur intention était simplement de partager un moment festif avec un artiste qu’ils apprécient.
Le handball croate : une fierté nationale récurrente
Le handball occupe une place particulière en Croatie. La sélection masculine a souvent brillé sur la scène internationale, avec des médailles olympiques et mondiales. Cette médaille de bronze européenne renforce cette tradition d’excellence.
Les joueurs incarnent des valeurs de combativité et de résilience, souvent associées à l’identité nationale. C’est précisément pourquoi leur accueil prend une dimension symbolique forte. Transformer une fête sportive en concert patriotique répond à un désir de communion collective.
Mais cette communion se heurte à des visions divergentes de ce que signifie être croate aujourd’hui. Entre mémoire de la guerre d’indépendance et rejet des ombres du passé, le pays navigue dans des eaux troubles.
Perspectives et enjeux futurs
Cette affaire pourrait avoir des répercussions durables. Elle met en lumière les défis de réconcilier patriotisme et vigilance historique. La popularité de Thompson montre que ses thèmes touchent une corde sensible chez beaucoup de Croates.
Pourtant, dans un contexte européen où les questions d’extrémisme sont scrutées, de tels événements attirent l’attention. La Croatie doit équilibrer liberté d’expression et lutte contre la haine.
Les handballeurs, de leur côté, espèrent que l’attention se reporte sur leur performance. Leur bronze est une réussite méritée, fruit d’efforts intenses et de talent collectif. Il serait regrettable que la controverse occulte entièrement cet accomplissement.
En fin de compte, cet épisode illustre comment le sport peut devenir un miroir des tensions sociétales. La Croatie, pays jeune et fier de son indépendance, continue de débattre de son identité à travers ses héros du terrain et ses artistes populaires.









