Imaginez une soirée où la musique transcende les langues, où un artiste portoricain soulève un trophée historique tout en lançant un cri du cœur qui résonne bien au-delà des murs du Staples Center. Dimanche soir, les 68e Grammy Awards ont offert un spectacle chargé d’émotions, de victoires artistiques et de prises de position politiques tranchées. Au centre de cette tempête : Bad Bunny, devenu le symbole d’une génération qui refuse de se taire.
Un triomphe historique pour la musique en espagnol
Pour la toute première fois dans l’histoire des Grammy, un album chanté intégralement en espagnol a été couronné album de l’année. Cet honneur est revenu à Bad Bunny pour son projet Debi Tirar Mas Fotos, un disque qui mêle habilement les racines traditionnelles portoricaines à des sonorités modernes. À seulement 31 ans, le chanteur signe ainsi une page majeure dans la reconnaissance mondiale de la musique latine.
Ce sacre n’est pas seulement une victoire personnelle. Il symbolise l’évolution d’une industrie longtemps dominée par l’anglais. Les membres de la Recording Academy ont intégré des milliers de nouveaux votants ces dernières années, dans le but assumé de refléter la diversité actuelle de la musique populaire. Le résultat est là : le reggaeton, la trap latine et d’autres genres issus de cultures non anglophones occupent désormais le devant de la scène.
Les trois trophées de Bad Bunny
La soirée n’a pas été avare en récompenses pour l’artiste. Au total, trois Grammy ont atterri dans ses mains. Outre le prestigieux album de l’année, il a également été distingué dans d’autres catégories majeures. Son disque explore profondément l’histoire de Porto Rico, territoire américain depuis 1898, et aborde sans détour les thèmes de la colonisation et de l’identité culturelle.
Ces textes engagés, portés par des rythmes qui oscillent entre tradition et modernité, ont conquis le jury. Ils ont aussi offert à Bad Bunny une tribune idéale pour exprimer ses convictions les plus fortes lors de son passage sur scène.
Un discours sans concession contre la politique migratoire
Devant des millions de téléspectateurs, Bad Bunny a transformé son moment de gloire en véritable réquisitoire. Il a appelé sans détour à « mettre dehors » l’agence américaine de l’immigration, l’ICE. Plusieurs artistes portaient d’ailleurs des pin’s affichant le slogan ICE out, preuve que le message circulait largement dans les coulisses.
Nous ne sommes pas des sauvages. Nous ne sommes pas des animaux. Nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes humains et nous sommes américains.
Bad Bunny lors de son discours aux Grammy
Ces mots ont résonné particulièrement fort dans un contexte politique tendu. Le chanteur a poursuivi en exhortant le public à ne pas se laisser contaminer par la haine, soulignant l’humanité fondamentale de chaque personne, quelle que soit son origine.
D’autres voix se joignent au message
Bad Bunny n’était pas le seul à porter un discours engagé. Billie Eilish, récompensée pour la chanson de l’année avec WILDFLOWER, a appelé à poursuivre la lutte, à prendre la parole et à manifester. Shaboozey, dont les parents sont originaires du Nigeria, a rappelé que les immigrés ont littéralement construit le pays.
Olivia Dean, révélation britannique de 26 ans, a quant à elle salué le courage des migrants. Née d’un père anglais et d’une mère aux racines jamaïcaines et guyaniennes, elle incarne elle-même cette diversité célébrée tout au long de la soirée.
Les autres grands gagnants de la soirée
Kendrick Lamar a dominé une partie de la cérémonie avec pas moins de cinq trophées, dont celui de l’enregistrement de l’année pour luther, en collaboration avec SZA. Le rappeur confirme ainsi sa place au sommet de la hiérarchie hip-hop.
Lady Gaga, malgré des attentes élevées pour son album Mayhem, s’est contentée de deux récompenses. L’œuvre, marquée par une esthétique gothique chic et électropop, n’a pas autant convaincu le jury que les années précédentes.
Un moment historique pour Steven Spielberg
Hors catégorie musicale pure, Steven Spielberg a marqué les esprits en entrant dans le cercle très fermé des artistes EGOT. Il a reçu le Grammy de la meilleure musique de film pour le documentaire Music by John Williams. Ce trophée complète sa collection déjà impressionnante d’Oscars, d’Emmys et de Tony Awards.
La diversité au cœur des Grammy 2026
La présence remarquée du reggaeton, du rap, de la K-pop et de fusions inattendues comme le hip-hop country illustre parfaitement l’évolution du paysage musical. Le titre Golden, issu de la bande originale du film d’animation KPop Demon Hunters, a remporté le prix de la meilleure chanson pour un support visuel.
Selon des spécialistes, cette ouverture ne traduit pas nécessairement une volonté de changer les règles du jeu, mais plutôt une adaptation pragmatique aux goûts actuels du public. La Recording Academy a d’ailleurs recruté massivement de nouveaux membres pour mieux refléter cette vitalité multiculturelle.
Bad Bunny et le Super Bowl : un rendez-vous explosif
À peine le temps de savourer ses trophées que Bad Bunny se prépare déjà pour un autre moment majeur : la mi-temps du Super Bowl, diffusée dans le monde entier la semaine suivante. Ce concert suscite déjà la controverse chez certains supporters du président Trump, qui reprochent à l’artiste de chanter en espagnol et de défendre ouvertement l’immigration ainsi que les droits des personnes LGBT+.
Par mesure de précaution, la tournée mondiale actuelle de Bad Bunny évite volontairement les États-Unis. L’artiste, citoyen américain par le statut de Porto Rico, souhaite protéger son public de possibles interventions de l’ICE durant ses spectacles.
Un message politique qui dépasse la musique
Le discours prononcé lors de la remise du prix ne s’arrête pas à une simple déclaration d’intention. Il s’inscrit dans une démarche cohérente et assumée de la part de Bad Bunny. Depuis plusieurs années, il utilise sa notoriété pour mettre en lumière les injustices subies par les communautés latinos aux États-Unis.
En choisissant de ne pas se produire sur le sol américain pendant cette tournée, il envoie un signal fort : la sécurité de ses fans prime sur les considérations financières. Ce choix pourrait coûter cher en termes de recettes, mais renforce son image d’artiste engagé.
L’humour mordant de Trevor Noah
L’humoriste Trevor Noah, maître de cérémonie, n’a pas hésité à ironiser sur le climat politique ambiant. Il a qualifié le morceau Anxiety de la rappeuse Doechii de « nouvel hymne national », provoquant rires et applaudissements dans la salle.
Cette pointe d’humour noir illustre bien la tension palpable tout au long de la soirée. Entre célébration artistique et prises de position politiques, les Grammy 2026 resteront dans les mémoires comme une édition particulièrement engagée.
Une soirée qui marque l’histoire de la musique
Ce qui frappe le plus dans cette 68e cérémonie, c’est la façon dont la musique est devenue un vecteur puissant de messages sociaux et politiques. Bad Bunny, en remportant l’album de l’année en espagnol, prouve que les barrières linguistiques tombent progressivement.
Les autres artistes, par leurs discours et leurs choix artistiques, ont rappelé que la culture populaire n’est jamais neutre. Elle reflète les combats d’une société en pleine mutation. La diversité des gagnants – du reggaeton à la K-pop en passant par le rap conscient – montre que l’industrie s’adapte enfin à son époque.
Alors que le monde entier attend avec impatience la performance de Bad Bunny au Super Bowl, une chose est certaine : ce dimanche de février 2026 a marqué un tournant. La musique en espagnol n’est plus une curiosité, elle est devenue incontournable. Et les artistes, plus que jamais, refusent de séparer leur art de leurs convictions.
Les Grammy Awards ont rarement été aussi politiques. Ils ont rarement été aussi représentatifs de la jeunesse mondiale. Et ils n’ont certainement jamais été aussi passionnants à suivre.
Les moments clés à retenir
- Premier album en espagnol sacré album de l’année
- Bad Bunny remporte trois Grammy au total
- Discours puissant contre la politique migratoire américaine
- Kendrick Lamar gagne cinq trophées
- Steven Spielberg entre dans le club EGOT
- Préparation tendue pour le show du Super Bowl
La cérémonie a prouvé une fois de plus que la musique est bien plus qu’un divertissement. Elle est un miroir, un cri, une arme, une célébration. Et en 2026, elle parle toutes les langues, porte tous les combats et refuse de se taire.









