Imaginez une petite fille de neuf ans, les yeux grands ouverts sur un monde qui lui demande l’impossible. Chaque année, dans une école irakienne des années 90, un tirage au sort cruel désigne un élève chargé de confectionner un gâteau pour l’anniversaire du président. Un gâteau pour Saddam Hussein. Raté, c’est la honte publique. Pire encore, c’est parfois la fin d’une enfance.
Ce rituel absurde, réel et terrifiant, est au cœur d’un film qui secoue depuis sa présentation à Cannes. Le Gâteau du président n’est pas seulement une œuvre de fiction : c’est une plongée intime dans les souvenirs d’un cinéaste qui a grandi sous la dictature la plus étouffante du Moyen-Orient moderne.
Un premier film qui marque l’histoire du cinéma irakien
Hasan Hadi, 37 ans, signe avec ce long-métrage son entrée fracassante dans le paysage cinématographique mondial. Récompensé par la Caméra d’or et le prix du public de la Quinzaine des cinéastes à Cannes, le film a immédiatement été salué pour sa justesse et sa puissance émotionnelle. Pour beaucoup, il représente l’espoir d’un renouveau du septième art en Irak, un pays où le cinéma a été presque anéanti par des décennies de guerre et de répression.
Mais au-delà des prix prestigieux, ce qui frappe dans Le Gâteau du président, c’est sa capacité à raconter la grande Histoire à travers le prisme le plus fragile : celui d’une enfant.
Lamia, une héroïne malgré elle
Lamia est une écolière ordinaire dans le Bagdad des années 90. Elle aime jouer, rire avec ses camarades, rêver d’un avenir simple. Mais un matin, son nom sort du chapeau. Elle doit préparer le gâteau présidentiel. Pas de farine dans les magasins. Pas de sucre. Pas de levure. Les sanctions internationales étranglent le pays après l’invasion du Koweït en 1990. Pourtant, l’État exige que chaque anniversaire soit célébré avec faste.
La quête de Lamia devient alors une odyssée urbaine. Elle traverse des rues dangereuses, négocie avec des commerçants méfiants, évite les patrouilles. Chaque ingrédient représente un défi, parfois un risque physique. Derrière son petit visage déterminé, on devine la peur immense d’échouer. Car échouer, dans ce régime, n’est jamais anodin.
Par le fait du hasard et de l’absurdité, quelque chose d’aussi stupide que le fait d’échouer à préparer un gâteau pouvait changer votre destin à tout jamais !
Cette phrase résume parfaitement l’atmosphère du film. Le réalisateur ne cherche pas à dramatiser à outrance : il montre simplement comment l’absurde devient tragique quand il est imposé par la peur.
Les stratagèmes de l’enfance pour survivre à la dictature
Dans les écoles irakiennes de l’époque, les enfants développaient déjà des ruses étonnamment matures pour échapper au tirage au sort maudit. Certains se cachaient aux toilettes au moment fatidique. D’autres simulaient une maladie subite. Quelques-uns tentaient même de soudoyer l’enseignant. Hasan Hadi lui-même a réussi à éviter cette corvée plusieurs années de suite. Mais il n’a jamais oublié le camarade qui n’a pas eu cette chance.
Ce garçon, après avoir échoué à produire le gâteau, fut exclu de l’école. Trop jeune pour travailler, il fut enrôlé dans l’armée. Quelques années plus tard, il mourut au combat. Un destin brisé par un simple dessert raté. Cette anecdote vraie hante le film et rappelle à quel point la dictature pénétrait les moindres détails de la vie quotidienne.
La dictature qui déshumanise
Hasan Hadi ne se contente pas de raconter une histoire d’enfance difficile. Il dissèque les mécanismes profonds de la dictature. Selon lui, Saddam Hussein n’a pas seulement supprimé la liberté d’expression. Il a attaqué ce qui fait l’essence même de l’humain : la sincérité, la spontanéité, la confiance.
La dictature ne détruit pas simplement la liberté d’expression. Elle attaque les éléments qui font de vous un humain, elle vous fait mentir, vous rend hypocrite, manipulateur et produit ses effets longtemps après sa propre fin.
Ces mots résonnent particulièrement aujourd’hui, alors que de nombreux pays montrent des signes inquiétants de retour vers des régimes autoritaires. Le cinéaste voit dans son film une sorte de signal d’alarme destiné non seulement à son pays, mais au monde entier.
Un pays privé de cinéma par les sanctions
Dans les années 90, l’Irak subissait un embargo culturel autant qu’économique. Les bobines de films étaient interdites d’importation car un de leurs composants chimiques pouvait théoriquement servir à fabriquer des armes. Résultat : le cinéma était quasiment absent des salles. Hasan Hadi, comme beaucoup de sa génération, a découvert le septième art grâce à des cassettes VHS piratées, échangées sous le manteau.
Cette privation a paradoxalement renforcé sa passion. Aujourd’hui, il espère que son film contribuera à redonner goût au cinéma dans un pays qui ne compte plus qu’une quarantaine de salles obscures.
Un tournage semé d’embûches
Produire un film en Irak reste une gageure. Infrastructures défaillantes, insécurité, manque de moyens techniques : tout complique le travail des cinéastes. Pourtant, Hasan Hadi a bénéficié d’un soutien inattendu venu des États-Unis. Le célèbre réalisateur Chris Columbus, connu pour Gremlins et plusieurs volets de Harry Potter, a découvert le projet et a décidé d’en devenir le producteur exécutif.
Ce coup de pouce américain a permis de boucler le budget et de mener à bien un tournage complexe. La reconnaissance internationale obtenue à Cannes prouve que le pari était gagnant.
Un message d’espoir pour le cinéma irakien
Le cinéma irakien a connu une période faste dans les années 70 et 80. Puis la guerre, les sanctions, l’invasion de 2003, la guerre civile, l’émergence de groupes extrémistes : chaque épisode a laminé un peu plus la production locale. Aujourd’hui, Le Gâteau du président apparaît comme une lueur dans l’obscurité.
Hasan Hadi ne cache pas son ambition : il veut que son film incite d’autres jeunes Irakiens à raconter leurs histoires. Il rêve d’un public plus réceptif aux œuvres irakiennes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Pourquoi ce film nous concerne tous
Derrière l’histoire d’une petite fille et d’un gâteau impossible se cache une réflexion universelle sur le pouvoir, la peur et la résilience. Comment un régime peut-il transformer un geste aussi innocent qu’un anniversaire en instrument de contrôle ? Comment des enfants apprennent-ils très tôt à mentir, à tricher, à survivre ?
Le film montre aussi que la dictature laisse des traces indélébiles. Même après la chute de Saddam Hussein en 2003, les comportements qu’elle a engendrés – méfiance, hypocrisie, manipulation – perdurent. Hasan Hadi parle d’un « cancer » qui a ravagé le pays et dont les métastases sont encore visibles partout.
En plaçant sa caméra à hauteur d’enfant, le cinéaste évite l’écueil du didactisme. Il ne donne pas de leçon. Il montre. Et ce qu’il montre est bouleversant de vérité.
Un regard lucide sur le passé pour mieux comprendre le présent
Le film ne cherche pas à réécrire l’histoire récente de l’Irak. Il ne minimise ni les bombardements américains, ni les souffrances causées par les sanctions, ni les horreurs commises sous le régime baasiste. Il se concentre sur un aspect rarement abordé : la manière dont la dictature s’insinuait dans l’intimité des familles, des écoles, des jeux d’enfants.
En cela, Le Gâteau du président est plus qu’un film historique. C’est une œuvre qui interroge notre rapport à l’autorité, à la vérité, à la mémoire collective.
Hasan Hadi a choisi de ne pas hurler. Il murmure. Et ce murmure est assourdissant.
Un avenir possible pour le cinéma irakien ?
Avec une quarantaine de salles seulement à travers tout le pays, le défi est immense. Pourtant, le succès international du film pourrait changer la donne. Les festivals, les distributeurs, les coproductions étrangères regardent désormais l’Irak avec un intérêt nouveau.
Le réalisateur espère que cette visibilité encouragera les pouvoirs publics à investir dans la culture, à former de nouveaux techniciens, à restaurer des salles, à soutenir les jeunes talents. Le chemin sera long, mais un premier pas décisif a été franchi à Cannes.
Le Gâteau du président n’est pas seulement le portrait d’une époque révolue. C’est aussi, et surtout, un cri d’espoir pour une génération qui refuse d’oublier.
Parce que se souvenir, même des moments les plus douloureux, reste le meilleur moyen de ne jamais revivre les mêmes cauchemars.









