Imaginez une place au cœur du sud-est de la Turquie où résonnent à la fois des chants traditionnels kurdes et des slogans appelant à la vigilance. Dimanche dernier, cette scène s’est déroulée à Diyarbakir devant près de deux mille personnes venues exprimer un sentiment complexe : un mélange d’espoir prudent et de méfiance tenace face à un accord qui pourrait changer le destin des Kurdes de Syrie.
Quelques jours seulement après la signature d’un texte présenté comme « global » entre les autorités de Damas et les représentants kurdes du nord-est syrien, la communauté kurde de Turquie a tenu à faire entendre sa voix. Ni célébration débridée, ni rejet catégorique : le message dominant était clair – nous voulons y croire, mais nous resterons attentifs.
Un rassemblement symbolique sous le signe de la vigilance
La foule rassemblée dans les rues de Diyarbakir n’avait rien d’anodin. Dans une ville qui incarne depuis des décennies le cœur battant de l’identité kurde en Turquie, chaque rassemblement politique porte une charge émotionnelle et historique très forte. Cette fois, l’événement prenait une dimension supplémentaire : il s’adressait directement à un accord signé à des centaines de kilomètres de là, mais dont les conséquences pourraient durablement affecter des millions de Kurdes de part et d’autre de la frontière.
Les participants, venus de différents horizons – agriculteurs, ouvriers, étudiants, familles entières – partageaient un même sentiment ambivalent. L’accord conclu vendredi dernier marque incontestablement une étape majeure après des années de combats, d’impasse politique et de souffrances. Pourtant, personne ne semblait prêt à baisser la garde.
« Nous suivrons la mise en place de l’accord »
Devant la foule attentive, le co-président du parti DEM a prononcé des mots qui ont résonné longtemps. D’une voix posée mais ferme, il a répété plusieurs fois la même idée centrale : la communauté kurde suivra scrupuleusement chaque étape de la mise en œuvre de cet accord.
« Nous suivrons la mise en place de l’accord. Soyez sans crainte. Nous resterons vigilants. Nous refuserons toute nouvelle manœuvre, toute nouvelle tromperie. »
Ces phrases résument parfaitement l’état d’esprit dominant : une ouverture conditionnelle, un soutien qui n’exclut pas la critique, et surtout une détermination à ne pas se laisser abuser une nouvelle fois. Car l’histoire récente a appris aux Kurdes à se méfier des promesses trop belles.
Des revendications claires et non négociables
Si l’accord est accepté comme point de départ, il ne saurait suffire à lui seul. Plusieurs orateurs et participants ont insisté sur les points qui, selon eux, restent absolument indispensables pour qu’un véritable compromis durable voie le jour.
Parmi les demandes les plus souvent répétées : la reconnaissance officielle du statut administratif des zones à majorité kurde, la fin des obstacles à l’éducation en langue kurde, et surtout la garantie constitutionnelle de ces droits. Sans ces éléments, beaucoup craignent que l’accord ne soit qu’une étape transitoire avant une nouvelle marginalisation.
« Je m’adresse au gouvernement d’Al-Chareh. Le statut administratif des Kurdes doit être reconnu. Les obstacles à l’éducation kurde dans leur langue maternelle doivent être levés et garantis constitutionnellement. »
Entre résignation et pragmatisme : le témoignage des habitants
Derrière les discours officiels, les paroles des manifestants anonymes apportaient une touche plus intime et parfois plus amère à la journée. Erdal Dolan, agriculteur de 37 ans, exprimait un regret sincère tout en justifiant le choix de soutenir l’accord.
« Ce qu’on méritait n’était pas cela. Mais nous avons agi ainsi pour maintenir nos positions, comme Mazloum l’a dit. »
Ce pragmatisme revient souvent dans les témoignages. La guerre a épuisé les énergies, détruit des villages entiers, dispersé des familles. Accepter un compromis imparfait apparaît aujourd’hui, pour beaucoup, comme le moindre mal face à une nouvelle confrontation militaire qui s’annonce désastreuse.
Mehmet Emin Kiliç, ouvrier de 35 ans, résumait ce sentiment avec une formule frappante :
« Tant que les peuples de la région ne se comprendront pas, personne ne peut les réunir de l’extérieur. Nous blâmerons celui qui rompt l’accord. »
Que prévoit réellement l’accord du 30 janvier ?
Signé après des mois de négociations difficiles et de combats parfois très violents, le texte engage les deux parties sur plusieurs points majeurs. Il prévoit notamment une intégration progressive des institutions et des forces armées de la zone autonome – appelée Rojava par les Kurdes – au sein des structures étatiques syriennes.
Concrètement, cela signifie que les forces de sécurité de Damas doivent progressivement se déployer dans les territoires actuellement contrôlés par l’administration autonome. En parallèle, les unités kurdes et les forces gouvernementales se sont engagées à se retirer des lignes de front les plus sensibles pour éviter les accrochages.
Le commandant en chef des forces kurdes syriennes a précisé que la mise en œuvre concrète débuterait dès le lendemain de la signature, sous supervision conjointe. Cette feuille de route très précise explique pourquoi la communauté kurde de Turquie et d’ailleurs insiste autant sur le suivi rigoureux de chaque étape.
Un coup dur pour les espoirs d’autonomie ?
Durant plus d’une décennie de guerre civile, les Kurdes de Syrie ont construit une expérience unique d’administration autonome dans le nord-est du pays. Éducation en kurde, co-présidence paritaire hommes-femmes, protection des minorités religieuses et ethniques, économie participative : le modèle du Rojava a suscité admiration et critiques à travers le monde.
L’accord signé récemment marque un tournant. Le nouveau pouvoir à Damas, déterminé à rétablir une autorité centrale incontestée sur l’ensemble du territoire, ne cache pas son refus de toute forme d’autonomie avancée. Pour beaucoup d’observateurs, cet accord enterre donc, au moins temporairement, le rêve d’une large autonomie ou d’une fédération.
Cependant, les représentants kurdes insistent sur un point essentiel : ils souhaitent rester partie intégrante d’une Syrie démocratique, à condition que leurs droits culturels, linguistiques et administratifs soient pleinement garantis.
« Personne ne devrait jouer avec les Kurdes, surtout ceux du Rojava. Les Kurdes veulent faire partie intégrante de la Syrie démocratique, mais avec leurs droits, leur identité et leur statut. Si le régime syrien respecte l’accord du 30 janvier, nous en sortirons tous gagnants. »
Solidarité kurde au-delà des frontières
Le rassemblement de Diyarbakir n’était pas un événement isolé. Des manifestations similaires de soutien et de vigilance ont eu lieu le même jour à Istanbul, Ankara et dans plusieurs autres villes de Turquie où vit une importante population kurde.
Partout le même répertoire de slogans revenait : « Vive la résistance du Rojava », « Jin Jiyan Azadi » (Femme, Vie, Liberté). Ces mots, nés dans les montagnes kurdes et popularisés lors de la révolution de Rojava, continuent de porter une aspiration profonde à la liberté et à la dignité.
Et maintenant ? Les prochains mois seront décisifs
Alors que les forces de sécurité de Damas commencent à pénétrer dans les zones autrefois exclusivement contrôlées par les Kurdes, chaque incident, chaque déclaration, chaque retard dans la mise en œuvre sera scruté avec attention des deux côtés.
Pour les Kurdes, l’enjeu est double : préserver les acquis sociaux et culturels patiemment construits depuis 2012 tout en évitant un retour à la guerre ouverte. Pour Damas, il s’agit de démontrer que l’accord n’est pas une capitulation et que l’autorité de l’État peut s’exercer partout sans exception.
Entre ces deux impératifs, la marge de manœuvre est étroite. Les prochains mois, voire les prochaines semaines, diront si cet accord fragile peut devenir le socle d’une paix durable ou s’il ne constituera qu’une nouvelle parenthèse dans un conflit qui dure depuis trop longtemps.
Ce qui est certain, c’est que des milliers de voix à Diyarbakir et ailleurs ont tenu à rappeler une chose essentielle : les Kurdes ne seront ni spectateurs passifs, ni victimes résignées. Ils entendent bien rester acteurs de leur avenir, accord ou pas accord.
La suite appartient désormais aux actes, bien plus qu’aux discours.
À retenir : Un soutien conditionnel, une vigilance de tous les instants et une exigence claire de respect des droits fondamentaux. L’accord du 30 janvier n’est qu’un premier pas – très fragile – sur un chemin encore semé d’embûches.
Dans les jours et les semaines à venir, chaque avancée – ou chaque recul – sera analysée avec la plus grande attention par celles et ceux qui, dimanche, ont bravé le froid de Diyarbakir pour dire, à leur manière : nous sommes là, nous regardons, et nous n’oublierons rien.









