Imaginez un pays où des centaines de milliers de citoyens descendent dans les rues, expriment leur colère face à la vie chère, à la corruption et aux restrictions sociales, pour se heurter à une répression d’une violence extrême. Des images de flammes, de gaz lacrymogènes, de blessés et de morts circulent alors que le pouvoir central dénonce une conspiration étrangère. C’est exactement ce qui s’est produit en Iran au tournant de l’année, et le guide suprême Ali Khamenei vient d’apporter son interprétation la plus radicale à ce mouvement populaire.
Une déclaration choc qui redéfinit la crise
Dimanche, lors d’un discours prononcé à Téhéran à l’occasion du 47e anniversaire du retour d’exil de l’imam Khomeini, Ali Khamenei a employé des termes particulièrement forts. Pour lui, les manifestations qui ont secoué plusieurs villes iraniennes ne relèvent pas d’une simple contestation sociale : elles constituent une véritable tentative de coup d’État.
Cette qualification n’est pas anodine. Elle place les événements dans une catégorie bien plus grave que de simples troubles intérieurs. Elle suggère une attaque concertée contre les fondations mêmes de la République islamique, avec des acteurs internes manipulés par des puissances extérieures.
Les accusations précises du guide suprême
Selon Ali Khamenei, les protestataires n’ont pas hésité à s’en prendre à des symboles forts de l’État et de la religion. Il a listé les cibles : postes de police, bâtiments administratifs, casernes des Gardiens de la Révolution, banques, mosquées. Il a même évoqué des cas de Corans brûlés, un acte perçu comme une profanation majeure dans le contexte iranien.
Ces actes, selon lui, dépassent largement le cadre d’une manifestation pacifique ou même violente mais spontanée. Ils relèvent d’une stratégie visant à déstabiliser complètement le régime.
« C’était un véritable coup d’État »
Ali Khamenei
Le guide suprême a insisté sur l’échec de cette tentative. Pour lui, malgré l’ampleur du mouvement et la violence de la répression, l’État a su préserver ses structures fondamentales. Mais il a aussi averti : cette « sédition » ne sera pas la dernière. D’autres soulèvements similaires pourraient survenir à l’avenir.
Un contexte historique chargé
L’Iran n’en est pas à sa première vague de contestation massive depuis la révolution de 1979. Chaque épisode semble plus intense que le précédent, révélant des fractures profondes au sein de la société.
En 2009, le mouvement dit du « Mouvement vert » avait contesté les résultats de l’élection présidentielle remportée par Mahmoud Ahmadinejad. Des millions de personnes étaient descendues dans la rue, dénonçant une fraude électorale massive.
Puis en 2019, une hausse brutale du prix des carburants avait déclenché des protestations dans de nombreuses villes. La réponse sécuritaire avait déjà été très dure, avec des centaines de morts selon diverses sources.
Plus récemment, la mort en détention de Mahsa Amini après son arrestation pour non-respect du code vestimentaire avait provoqué une vague nationale de colère, notamment chez les femmes et les jeunes.
Les événements de janvier s’inscrivent donc dans une continuité de mécontentement croissant, mais avec une ampleur et une répression qui semblent avoir atteint un nouveau palier.
Le bilan humain : des chiffres qui divisent
Les autorités iraniennes ont communiqué un bilan officiel dépassant les 3 000 morts. Selon elles, la très grande majorité des victimes étaient soit des membres des forces de sécurité, soit des civils tués par des « terroristes » infiltrés dans les manifestations.
De l’autre côté, des organisations indépendantes basées à l’étranger dressent un tableau très différent. L’une d’elles affirme avoir confirmé plus de 6 700 décès, dont 137 enfants, et enquête sur la possibilité que le nombre réel approche ou dépasse les 17 000 victimes.
Ces écarts considérables illustrent la difficulté d’obtenir des informations fiables dans un contexte où l’accès des médias étrangers est très limité et où la censure est omniprésente.
La dimension internationale : Washington dans le viseur
Ali Khamenei n’a pas manqué de pointer du doigt les États-Unis. Selon lui, Washington cherche depuis longtemps à reprendre le contrôle de l’Iran, comme à l’époque de la monarchie Pahlavi, quand le pétrole, la politique et les ressources étaient, d’après lui, entièrement aux mains des Américains.
Il a rappelé que depuis la révolution islamique de 1979 et la prise d’otages à l’ambassade américaine, les relations entre les deux pays sont rompues. Aucun dialogue direct n’existe plus depuis des décennies.
Dans le contexte actuel, la tension est à son comble. L’administration américaine a multiplié les déclarations musclées et déployé des moyens militaires impressionnants dans le Golfe Persique, incluant plusieurs navires de guerre et un porte-avions.
Pourquoi le régime parle-t-il de coup d’État ?
Qualifier les manifestations de coup d’État permet plusieurs choses à la fois :
- Discréditer entièrement le mouvement en le présentant comme une opération extérieure plutôt qu’une expression légitime de mécontentement populaire
- Justifier une répression très dure en invoquant la défense de l’intégrité nationale
- Mobiliser la base fidèle du régime autour d’un ennemi commun : les puissances étrangères et leurs « agents »
- Minimiser la responsabilité des autorités dans les causes profondes de la colère populaire
Cette rhétorique n’est pas nouvelle, mais elle est employée ici avec une force inhabituelle, signe que le pouvoir perçoit la menace comme particulièrement sérieuse.
Les racines profondes du malaise iranien
Au-delà des déclarations officielles, de nombreux observateurs pointent des causes structurelles qui expliquent la récurrence des explosions sociales en Iran :
- Une économie asphyxiée par les sanctions internationales, l’inflation galopante et le chômage massif, surtout chez les jeunes
- Une corruption systémique qui touche de nombreux secteurs
- Des restrictions sociales et vestimentaires de plus en plus mal vécues, notamment par la jeunesse et les femmes
- Un sentiment d’humiliation nationale face à l’isolement diplomatique et économique
- Une fracture générationnelle : une population très jeune face à un pouvoir dominé par des figures âgées issues de la révolution de 1979
Ces éléments cumulés créent un cocktail explosif que les autorités tentent de contenir par la force, mais qui resurgit régulièrement.
Vers une nouvelle escalade ?
Le discours d’Ali Khamenei laisse peu de place à l’apaisement. En présentant les manifestations comme une attaque contre l’essence même de la République islamique, il ferme la porte à toute forme de dialogue ou de concessions significatives.
Dans le même temps, la posture américaine très agressive, avec des menaces répétées d’intervention militaire, risque d’alimenter le narratif du régime selon lequel l’Iran est assiégé de toutes parts.
Dans ce climat de forte tension interne et externe, la moindre étincelle pourrait rallumer la contestation ou, au contraire, provoquer une répression encore plus sévère.
Que retenir de cette nouvelle crise ?
Les événements récents montrent que la République islamique, malgré sa résilience apparente, fait face à des défis existentiels. La jeunesse iranienne, mieux informée que jamais grâce aux réseaux sociaux et aux VPN, refuse de plus en plus les règles imposées depuis 1979.
Le pouvoir, de son côté, semble privilégier la fermeté absolue à toute tentative de réforme. Cette stratégie peut assurer une survie à court terme, mais elle accumule les rancœurs et rend chaque nouvelle crise plus dangereuse que la précédente.
Le discours d’Ali Khamenei marque un tournant rhétorique important : en qualifiant les protestataires de putschistes, il élève le conflit à un niveau où le compromis semble presque impossible. L’avenir dira si cette posture renforcera la cohésion du régime ou, au contraire, accélérera son isolement et sa fragilisation.
Une chose est sûre : l’Iran traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente, et les mois à venir seront déterminants pour l’avenir de la République islamique.
Points clés à retenir
- Ali Khamenei qualifie les manifestations de janvier de tentative de coup d’État
- Il accuse les protestataires d’avoir attaqué des symboles de l’État et de la religion
- Bilan officiel : plus de 3 000 morts, majoritairement forces de sécurité et civils tués par « terroristes »
- ONG indépendante : plus de 6 700 morts confirmés, dont 137 enfants
- Tensions maximales avec les États-Unis, déploiement militaire américain dans le Golfe
- Le guide suprême annonce que d’autres crises similaires pourraient survenir
Cette crise révèle des fractures profondes qui ne pourront être ignorées indéfiniment. La question n’est plus de savoir si un changement surviendra en Iran, mais quand et comment.
Pour l’instant, le pouvoir tient bon, mais à quel prix ? Et jusqu’à quand ?
Les regards du monde entier restent fixés sur Téhéran, où se joue peut-être l’un des chapitres les plus décisifs de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient.









