Suakin : un joyau historique en quête de renaissance
Imaginez une île où les murs en corail murmurent des siècles de commerce, de pèlerinages et d’échanges culturels. Suakin, ce port antique, a traversé les époques sans être directement touché par les guerres qui ont déchiré le Soudan. Pourtant, le temps et l’abandon l’ont transformée en un paysage de ruines poignantes. Aujourd’hui, au milieu des tas de pierres effondrées, des initiatives locales et internationales tentent de redonner souffle à ce patrimoine unique.
Le maire de la ville, également chef traditionnel d’une tribu de la région, porte cet espoir avec ferveur. Il évoque sans relâche l’histoire millénaire de Suakin, remontant à plus de trois mille ans. Pour lui, ce site représente un trésor national inestimable, capable d’attirer le monde entier si la paix revient.
Une architecture unique en pierre de corail
Les bâtiments de Suakin fascinent par leur matériau principal : la pierre de corail extraite des fonds marins. Cette technique de construction, aujourd’hui oubliée, offrait une résistance naturelle au climat chaud et salin de la mer Rouge. Les façades finement ouvragées des anciennes maisons de marchands témoignent d’une prospérité passée.
Une jeune étudiante en architecture, venue participer à un chantier de restauration, confie avoir été stupéfaite par ces méthodes ancestrales. Elle souligne que les bâtisseurs d’autrefois maîtrisaient des savoir-faire que les techniques modernes ne reproduisent plus facilement. Ces efforts de préservation visent précisément à sauvegarder cet héritage exceptionnel avant qu’il ne disparaisse définitivement.
Nous sommes là pour sauver cet héritage.
Dans une mosquée abritant la tombe d’un cheikh soufi, des ouvriers remontent patiemment les murs écroulés. Ce chantier, soutenu par des partenaires internationaux et des organisations patrimoniales, symbolise cette volonté de ne pas laisser le passé s’effacer.
Un passé commercial et spirituel florissant
Suakin a longtemps servi de porte d’entrée vers La Mecque pour les pèlerins africains. Ce rôle spirituel s’accompagnait d’un intense trafic commercial, y compris malheureusement la traite des esclaves à certaines époques. Sous l’empire ottoman, la ville a connu un véritable essor, avec un boom immobilier qui a porté sa population à environ 25 000 habitants.
Les édifices publics imposants et les résidences élégantes des riches commerçants reflétaient cette vitalité. L’île, lovée dans une lagune protectrice, offrait un abri idéal pour les navires. Ce positionnement stratégique en faisait un carrefour incontournable entre l’Afrique, l’Arabie et au-delà.
Mais ce rayonnement a pris fin au début du XXe siècle. Lorsque les autorités coloniales britanniques ont construit un port en eau profonde plus au nord, en 1905, les commerçants et habitants ont migré vers cette nouvelle structure mieux adaptée à l’explosion du trafic maritime via le canal de Suez.
Le déclin progressif et l’attachement local
Le transfert vers Port Soudan, situé à une soixantaine de kilomètres, a vidé Suakin de sa substance. Les vents et l’air salin ont accéléré la dégradation des structures en corail. Une épave de cargo rouillant dans la lagune bleue illustre tristement cet abandon.
Pourtant, la tribu locale, dirigée par la famille du maire depuis des siècles, a refusé de quitter les lieux. Cette lignée revendique une autorité transmise de génération en génération depuis le VIe siècle. Le maire conserve précieusement des objets offerts par la reine Victoria à l’époque coloniale, symboles d’une influence persistante.
Selon la tradition familiale, un ancêtre aurait vertement reproché aux Britanniques d’avoir « plumé » cette ville prospère pour n’en laisser que les os. Cet attachement viscéral explique pourquoi Suakin n’a jamais été totalement désertée, même au plus fort de son déclin.
Des espoirs ravivés dans les années 1990
La construction d’un nouveau port passager vers Jeddah, sur l’autre rive de la mer Rouge, a apporté un regain d’activité dans les années 1990. Des traversées quotidiennes transportent encore aujourd’hui environ 200 passagers par trajet, maintenant un lien vital avec l’Arabie saoudite.
Cette connexion a permis à Suakin de conserver une fonction modeste mais réelle. Elle a aussi nourri l’espoir que la ville puisse redevenir un point de transit attractif, combinant histoire et modernité.
Le bail de 99 ans accordé à la Turquie
En 2017, un accord majeur a relancé les perspectives. Le pouvoir en place a concédé le vieux port à la Turquie pour 99 ans, dans le cadre d’un programme de développement touristique. Ankara affirmait vouloir attirer à nouveau les pèlerins et booster le tourisme, sans visée militaire.
Des travaux ont rapidement suivi : le palais des gouverneurs, les bâtiments des douanes et deux mosquées ont été rénovés. Ces avancées ont suscité un optimisme palpable parmi les habitants, qui voyaient enfin leur patrimoine valorisé.
Malheureusement, la chute du régime en 2019, suite à une contestation populaire massive, a interrompu les chantiers. Puis, la guerre civile déclenchée en avril 2023 entre l’armée et les forces paramilitaires a porté un coup fatal au tourisme naissant. Croisiéristes et plongeurs ont déserté la zone.
La guerre et l’impact sur les rêves de renaissance
Depuis plus de deux ans, le conflit a fait des dizaines de milliers de victimes et plongé le pays dans une crise humanitaire majeure. Suakin, épargnée par les combats directs, souffre néanmoins de l’effondrement général du tourisme et des échanges.
Pourtant, même au cœur de cette tourmente, des acteurs locaux continuent les efforts de restauration. Un ingénieur engagé dans la rénovation d’une mosquée espère achever les travaux dans quelques mois et envisage déjà l’organisation d’un festival de musique traditionnelle pour célébrer la fin du chantier.
Quand la paix reviendra au Soudan, ils pourront revenir admirer nos magnifiques bâtiments historiques.
Cet optimisme, porté par des habitants attachés à leur terre, résiste aux épreuves. Il repose sur la conviction que Suakin possède un potentiel touristique immense : plongée dans des eaux cristallines, découverte d’une architecture rare, connexion spirituelle avec l’histoire des pèlerinages.
Les défis actuels et les perspectives futures
La restauration exige des financements conséquents et une stabilité politique. Les matériaux traditionnels sont difficiles à sourcer, et les compétences spécifiques se perdent. Pourtant, des partenariats internationaux, comme ceux impliquant des organismes patrimoniaux, apportent un soutien technique précieux.
Le retour de la paix conditionne tout. Tant que le conflit perdure, les visiteurs hésitent à s’aventurer dans la région. Mais les acteurs locaux gardent espoir : une fois la stabilité revenue, Suakin pourrait redevenir une destination phare de la mer Rouge, mêlant histoire, culture et nature préservée.
En attendant, les ruines blanches continuent de veiller sur la lagune, rappelant que les civilisations passent, mais que la mémoire persiste. Le combat pour la renaissance de Suakin incarne cette résilience soudanaise face à l’adversité.
Ce site unique mérite d’être préservé non seulement pour le Soudan, mais pour l’humanité entière. Son architecture en corail, son rôle historique dans les échanges transcontinentaux et son potentiel touristique en font un trésor fragile. Les initiatives en cours, même modestes, montrent qu’un avenir est possible.
Les habitants de Suakin, à travers leurs récits et leurs efforts quotidiens, transmettent une leçon de persévérance. Leur rêve de voir revivre la « ville blanche » inspire au-delà des frontières. Lorsque les conditions le permettront, Suakin pourrait enfin retrouver la place qui lui revient sur la scène mondiale.
Pour l’heure, au milieu des pierres éparpillées et des vents marins, l’espoir demeure intact. Il porte en lui la promesse d’un renouveau qui honorerait des millénaires d’histoire.









