Imaginez une petite commune paisible au bord du lac Léman, où le vent froid de l’hiver porte soudain les échos d’une douleur immense. Samedi dernier, Lutry a cessé de respirer normalement le temps d’une après-midi entière. Des centaines de silhouettes vêtues de sombre, tenant des roses blanches ou des photos encadrées, ont défilé en silence pour réclamer justice après l’une des pires tragédies qu’ait connues la Suisse récemment.
Il y a tout juste un mois, la nuit du Nouvel An a viré au cauchemar dans une station de ski réputée. Un incendie fulgurant a transformé une soirée festive en scène d’horreur, emportant 40 vies, majoritairement de jeunes adolescents et jeunes adultes, et laissant 116 blessés, dont beaucoup luttent encore pour leur survie. Aujourd’hui, les familles refusent l’oubli et le silence.
Une marche pour ne pas oublier, pour exiger des réponses
Le cortège s’est élancé du stade de football local, lieu symbolique puisque sept jeunes joueurs du club ont péri dans les flammes. Derrière une immense bannière blanche proclamant « Hommage aux victimes de Crans-Montana. Justice et vérité », les parents, frères, sœurs, amis et voisins ont avancé d’un pas déterminé. Les larmes coulaient sans bruit sur de nombreux visages, mais l’atmosphère restait empreinte de dignité plutôt que de rage brute.
Des roses blanches à la main, des pancartes « Vous n’êtes pas seuls » brandies haut, les participants ont vu le cortège grossir au fil du parcours. Ce qui avait commencé comme un rassemblement familial s’est transformé en un mouvement collectif touchant toute la région. Les habitants de Lutry, touchés au cœur par la perte de leurs enfants, ont ouvert leurs portes et leurs bras à cette douleur partagée.
Des mères qui portent la voix des disparus
Au cœur du défilé, Vincianne Stucky avançait avec une photo de son fils Trystan, parti à 17 ans. Dans quelques mois, il aurait soufflé ses 18 bougies. Mais elle ne s’adresse pas seulement à lui. Elle se sent aussi la maman de tous ces jeunes emportés et de ceux qui survivent avec des séquelles lourdes. Sa voix a résonné fort devant la foule : elle ira jusqu’au bout pour obtenir des explications claires.
Voilà Trystan qui aurait eu 18 ans dans quatre mois, mais je suis aussi la maman de 155 autres morts et victimes, on ira jusqu’au bout !
Ces mots ont touché l’assemblée. Ils traduisent une souffrance qui dépasse la perte individuelle pour embrasser une communauté entière brisée. Les parents se soutiennent mutuellement, formant une famille élargie dans l’adversité.
Le cri du cœur d’une autre mère endeuillée
Laetitia Brodard-Sitre, dont le fils Arthur de 16 ans figure parmi les disparus, a partagé son incompréhension profonde. Pourquoi leurs enfants n’ont-ils pas réussi à s’échapper ? Cette question hante ses nuits et celles de tant d’autres. Elle évoque un manque cruel de vérité, sans colère explosive, mais avec une détermination froide et implacable.
Aujourd’hui, il y a ce manque de vérité qui est là, mais ce n’est pas sous forme de colère. C’est que moi, je veux savoir pourquoi nos enfants, dont mon fils, n’ont pas réussi à sortir. Pourquoi ?
Sa parole résonne comme un appel à la responsabilité collective. Dans une société qui valorise souvent la discrétion, ces familles refusent que le drame soit étouffé par le temps ou par des procédures interminables.
Un appel à ne plus jamais revivre cela
Alexandre Fleury, père d’un jeune toujours hospitalisé à Zurich, insiste sur la nécessité d’une enquête transparente et menée par des experts compétents. Il rappelle le bilan effroyable : 40 vies éteintes, plus d’une centaine de blessés graves, des adolescents pour la plupart. Comment une fête de Nouvel An a-t-elle pu tourner à une telle catastrophe ?
L’enquête a établi que des bougies fontaine ont projeté des étincelles sur une mousse insonorisante au plafond du sous-sol, déclenchant un embrasement rapide. Des vidéos circulant sur les réseaux montrent la panique à la sortie, les bousculades désespérées. Beaucoup se demandent si les issues de secours étaient adéquates, si les contrôles avaient été rigoureux.
Lorsqu’on vit une tragédie où 40 personnes, 40 enfants, 40 adolescents sont partis et 100 et quelques sont en réhabilitation ou encore dans les soins intensifs, il y a quand même des questions à se poser.
Ces interrogations légitimes alimentent la mobilisation. Les familles dénoncent une tendance à minimiser ou à camoufler, ce qui ne fait qu’ajouter à leur souffrance.
Un moment suspendu au temple de Lutry
Le cortège a marqué une pause poignante devant le temple local. Les cloches ont sonné pendant plus de cinq minutes, un glas qui a enveloppé la foule d’un silence recueilli. Puis, des fleurs ont été déposées en nombre, suivies d’applaudissements nourris et d’un cri unanime : « Plus jamais ça ! ».
Ce slogan résume tout. Il exprime le refus que d’autres familles traversent le même enfer. Il appelle à des changements concrets en matière de sécurité dans les établissements recevant du public, surtout quand ils accueillent des mineurs.
La voix de la jeune génération organisatrice
Allegra Petruzzi, l’une des organisatrices, a tenu à s’exprimer. Ses camarades de classe étaient presque tous présents ce soir-là. La plupart ont disparu, d’autres luttent encore à l’hôpital. Pour eux, elle se bat. Sa présence rappelle que la jeunesse n’est pas seulement victime, elle est aussi actrice de la mémoire et de la revendication.
Tous mes camarades de classe étaient dans cet incendie, la plupart sont décédés mais il en reste encore à l’hôpital, et c’est pour eux aussi qu’il faut se battre.
Son témoignage touche particulièrement, car il montre comment une génération entière se trouve amputée d’amis, de rêves communs, de projets d’avenir.
La douleur infinie d’être condamné à vivre
Parmi les phrases les plus marquantes, celle de Vincianne Stucky résonne encore : être condamné à vivre avec cette souffrance est pire que la mort elle-même. Elle accuse un système qui, selon elle, préfère cacher plutôt que d’affronter la réalité. Cette accusation, partagée par beaucoup, alimente la quête de vérité.
On est condamnés à vivre, et c’est pire que d’être condamnés à mort, parce qu’on a cette souffrance qui restera jusqu’à la fin de nos jours. Mais ce qu’on demande aujourd’hui, c’est la vérité, la justice, d’arrêter de faire comme la Suisse aime faire, cacher, camoufler.
Ces mots crus traduisent l’exaspération face à une enquête perçue comme trop lente. Le ministère public fait l’objet de critiques pour son rythme et son approche vis-à-vis des responsables présumés.
Un cortège qui retourne à son point de départ, mais pas la lutte
Vers 15h30, la marche s’est achevée là où elle avait commencé. Mais personne ne repart le cœur léger. Les rubans blancs accrochés au grillage du stade portent des messages touchants, des promesses de ne pas oublier. Le vent les fait danser, comme un rappel constant.
Cette journée n’était pas seulement un hommage. Elle était un signal fort : les familles ne se tairont pas. Elles exigent une enquête exhaustive, des responsabilités clairement établies, des leçons tirées pour éviter toute répétition.
Les questions qui persistent un mois après
Comment un feu a-t-il pu se propager si vite ? Les sorties étaient-elles accessibles ? Les matériaux utilisés respectaient-ils les normes ? Les contrôles avaient-ils été effectués correctement ? Ces interrogations légitimes demeurent sans réponse complète. Les familles veulent comprendre pourquoi tant de vies n’ont pas pu être protégées.
Le drame a touché au-delà des frontières. Des victimes de plusieurs nationalités ont été recensées, renforçant l’appel à une transparence internationale. Mais pour l’instant, c’est sur le terrain local que la bataille se joue, avec des marches comme celle-ci.
Vers une solidarité durable
Dans la douleur, une forme de solidarité émerge. Les familles se soutiennent, organisent, parlent d’une seule voix. Des associations se forment, des fonds d’aide voient le jour. Lutry, petite bourgade vaudoise, devient symbole d’une résistance pacifique mais inflexible.
Les rubans blancs continueront de flotter. Les photos des disparus resteront exposées. Et les voix, comme celles de Vincianne, Laetitia, Alexandre et Allegra, porteront loin. Parce que la vérité n’est pas négociable quand des vies ont été perdues.
Ce rassemblement à Lutry n’est que le début. Il marque la volonté de transformer le deuil en action, la peine en changement. Pour que plus jamais « Plus jamais ça ! » ne reste une simple formule prononcée dans le vent.
En mémoire des 40 victimes et en soutien aux 116 blessés. Que leur souvenir guide vers plus de sécurité et de responsabilité.
Les mois à venir seront cruciaux. Les familles suivent chaque avancée judiciaire avec attention. Elles espèrent que la lumière sera faite, non par vengeance, mais par respect pour ceux qui ne reviendront jamais. Et pour que les survivants puissent un jour trouver un peu de paix dans la connaissance des faits.
En attendant, les marches, les hommages, les discours continueront. Parce que l’oubli n’est pas une option. La vérité, elle, est un devoir.









