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Tournages à Paris : Rackets et Menaces Font Fuir les Productions

Des menaces téléphoniques nocturnes, des demandes d’argent cash sous peine de « casse », des vigiles peu fiables… À Paris, les tournages de séries et films sont de plus en plus souvent rackettés. Certains arrondissements sont carrément bannis par les productions. Que se passe-t-il vraiment ?

Imaginez une équipe de tournage internationale installée en pleine nuit dans les rues de Paris, les caméras prêtes, les projecteurs allumés, l’ambiance studieuse… et soudain, un appel anonyme qui glace le sang. Une voix menaçante réclame 25 000 euros, faute de quoi « il y aura de la casse dans les loges dans quelques heures ». Cette scène n’est pas tirée d’un thriller, mais bien du quotidien de plus en plus de productions audiovisuelles dans la capitale.

Ce que beaucoup considéraient comme un phénomène marginal il y a encore quelques années est en train de devenir un obstacle majeur pour le cinéma et les séries tournés à Paris. Les professionnels parlent d’une dégradation nette ces deux dernières années, au point que certains arrondissements entiers sont désormais rayés de la carte par les repéreurs et les régisseurs expérimentés.

Quand la magie du cinéma se heurte à la réalité de la rue

Paris reste l’une des villes les plus filmées au monde. En 2024, la capitale a cumulé plus de 5 700 jours de tournage officiels sur la voie publique. Des blockbusters américains aux séries françaises à succès, en passant par les publicités haut de gamme, la ville-lumière attire toujours autant. Mais aujourd’hui, ce prestige a un coût caché : l’insécurité croissante sur les lieux de tournage.

Les équipes ne subissent plus seulement des vols opportunistes de câbles ou de petit matériel. Elles font face à des tentatives organisées d’extorsion, à des intimidations répétées et parfois à une forme de chantage institutionnalisé dans certains quartiers. Le phénomène, connu depuis une quinzaine d’années, a pris une ampleur nouvelle récemment.

Un appel nocturne qui change tout

Thomas, régisseur expérimenté depuis plus de vingt ans, garde un souvenir précis d’une nuit particulièrement tendue en 2024. Alors que l’équipe tournait une série étrangère à gros budget près de la gare du Nord, son téléphone a sonné vers 3 heures du matin. Au bout du fil, un homme inconnu, ton calme mais menaçant, lui a demandé de contacter immédiatement le producteur principal.

La demande était claire : 25 000 euros en liquide, rapidement. Sinon, promettait l’interlocuteur, les loges et le matériel subiraient des « dégâts importants » avant le lever du jour. Malgré la peur, l’équipe n’a pas cédé. Une plainte a été déposée, la sécurité renforcée en urgence… mais à quel prix pour une production déjà sous tension budgétaire ?

« Il m’a dit : si tu ne veux pas qu’il y ait de la casse dans les loges dans quelques heures, il va falloir faire un geste rapidement. »

Cette anecdote n’est malheureusement pas isolée. De plus en plus de régisseurs et directeurs de production rapportent des situations similaires, avec des montants demandés qui oscillent souvent entre 10 000 et 30 000 euros selon la taille du projet.

Des arrondissements entiers rayés de la carte

Hélène, repéreuse de lieux indépendante depuis trente ans, ne mâche pas ses mots : « On ne tourne plus dans certains arrondissements. » Longtemps concentré autour du XVIIIe arrondissement et particulièrement du quartier de la Goutte-d’Or, le problème s’est propagé. Aujourd’hui, ce sont de larges secteurs du nord-est parisien, une partie du XIXe, du XXe et même certaines zones du XIIIe qui font l’objet d’une prudence extrême.

Les professionnels expliquent ce changement par plusieurs facteurs cumulés : une perte d’autorité des figures locales historiques, une professionnalisation de la petite délinquance, et surtout une difficulté accrue à négocier des arrangements informels avec les habitants ou les « grands frères » des quartiers.

Il y a une quinzaine d’années, il était relativement courant de pouvoir compter sur ces intermédiaires locaux pour calmer les tensions, éviter les dégradations et même parfois fluidifier les relations avec le voisinage. Aujourd’hui, ces relais se font rares, moins influents, ou parfois carrément impliqués dans les tentatives d’extorsion.

La nouvelle délinquance en col blanc version tournage

Le phénomène ne se limite plus aux quartiers populaires. Une forme plus insidieuse de pression apparaît même dans le centre historique de Paris. Certains commerçants, riverains ou pseudo-associations de quartier exigent désormais des « compensations financières » pour accepter la gêne occasionnée par un tournage.

Sur l’île de la Cité, dans le Marais ou autour de certains monuments très prisés, les demandes peuvent aller de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros. Refuser ? Le risque est alors de voir apparaître des banderoles hostiles, des plaintes répétées pour nuisance sonore ou même des blocages improvisés le jour J.

Cette « délinquance en col blanc » du tournage complique encore davantage la tâche des productions déjà confrontées aux contraintes administratives et logistiques classiques de la capitale.

Vigiles privés : une solution qui pose problème

Face à ces menaces, la réponse institutionnelle reste la même depuis des années : faire appel à des sociétés de sécurité privée. De jour comme de nuit, ce sont très majoritairement ces agents qui assurent la protection des équipes et du matériel.

Mais plusieurs professionnels et même certains comptes rendus de réunions officielles pointent du doigt un problème de taille : toutes les sociétés ne se valent pas. Certaines sont accusées de manque de professionnalisme, de collusion avec des délinquants locaux, voire de racket indirect en gonflant artificiellement les effectifs nécessaires.

Dans certains cas extrêmes, des vigiles auraient été vus en train de « négocier » directement avec les fauteurs de trouble au détriment de la production qui les payait. Une situation qui alimente la méfiance généralisée.

Une prise de conscience collective mais des solutions limitées

Face à l’ampleur du problème, une réunion importante a réuni en septembre dernier plusieurs acteurs clés : représentants de la préfecture de police, de la Ville de Paris, de la commission dédiée au cinéma en région parisienne et diverses associations professionnelles. L’objectif était clair : dresser un état des lieux et trouver des pistes concrètes.

Malheureusement, les solutions restent difficiles à mettre en œuvre rapidement. Renforcer massivement la présence policière sur chaque tournage est matériellement impossible. Améliorer le contrôle des sociétés de sécurité privée prend du temps. Et surtout, rétablir un dialogue apaisé avec certains quartiers sensibles semble aujourd’hui très compliqué.

En attendant, les productions s’adaptent comme elles peuvent : tournages de nuit limités, choix de décors plus « sûrs », budgets sécurité considérablement augmentés, voire abandon pur et simple de certains projets parisiens au profit d’autres régions ou pays.

Un impact économique et culturel sous-estimé

Paris tire une partie non négligeable de son attractivité et de son image internationale du 7e art. Chaque tournage, même modeste, génère des retombées économiques directes (hébergement, restauration, location de matériel, transports) et indirectes (tourisme lié aux lieux cultes du cinéma).

Si la tendance actuelle se confirme, la capitale risque de perdre progressivement son statut de plateau de tournage privilégié. Des villes comme Prague, Budapest, Lisbonne ou même certaines régions françaises proposent déjà des conditions bien plus sereines à budget équivalent.

Pour les techniciens français, réalisateurs, comédiens, c’est aussi une perte d’opportunités professionnelles. Moins de tournages à Paris, c’est mécaniquement moins d’emplois et moins de visibilité pour le savoir-faire hexagonal.

Que faire pour inverser la tendance ?

Les pistes évoquées par les professionnels sont multiples :

  • Création d’un référentiel qualité renforcé pour les sociétés de sécurité privées intervenant sur les tournages
  • Mise en place d’une cellule dédiée à la préfecture de police pour coordonner plus efficacement les interventions sur les lieux de tournage sensibles
  • Campagnes de sensibilisation auprès des riverains dans les quartiers concernés
  • Renforcement des sanctions pénales en cas de menaces ou tentatives d’extorsion avérées sur des tournages
  • Subventions ou aides spécifiques pour les surcoûts de sécurité dans les zones à risque

Ces mesures, si elles étaient appliquées rapidement et de manière coordonnée, pourraient redonner confiance aux productions. Mais le temps presse : chaque mois qui passe voit de nouvelles équipes renoncer à Paris pour des destinations perçues comme plus sûres.

Un symbole de l’état de la capitale ?

Le cas des tournages n’est peut-être que la partie visible d’un malaise plus large. Quand même les productions audiovisuelles, symboles de rêve, de glamour et de créativité, se sentent contraintes de fuir certains quartiers de la capitale, cela interroge sur la capacité collective à maintenir un espace public apaisé et ouvert à tous.

Paris restera-t-elle encore longtemps la ville la plus filmée au monde ? Ou assisterons-nous, dans les prochaines années, à une désertion progressive des caméras vers d’autres horizons ? La réponse dépendra en grande partie de la capacité des pouvoirs publics et des acteurs du cinéma à traiter sérieusement ce sujet qui, jusqu’ici, reste trop souvent sous-estimé.

En attendant, les régisseurs continuent de croiser les doigts chaque fois qu’ils installent un plateau dans certains arrondissements. Et les producteurs de recalculer leurs budgets sécurité, encore et encore.

Le 7e art, miroir de la société, semble aujourd’hui refléter une réalité bien sombre dans les rues de la capitale.

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