Imaginez un instant : un colosse de la défense, habitué à tacler des attaquants virevoltants, se retrouve soudain seul face à plusieurs centaines de spectateurs, projecteurs braqués sur lui, sans ballon ni crampons, juste un texte à réciter parfaitement. Cette métamorphose, qui paraît presque surréaliste, est pourtant devenue réalité pour plusieurs grandes figures du football français.
Longtemps cantonnés à l’image du sportif bourru ou du personnage médiatique parfois excentrique, certains footballeurs ont décidé de franchir un cap inattendu : celui des planches. Et parmi eux, trois noms reviennent constamment : Éric Cantona, Frank Leboeuf et désormais Adil Rami. Leur point commun ? Une envie profonde de se réinventer après avoir raccroché les crampons.
Quand le ballon rond cède la place aux projecteurs
La reconversion est un sujet sensible dans le milieu du football professionnel. Beaucoup d’anciens joueurs se tournent vers le coaching, le consulting télévisuel, l’entrepreneuriat ou parfois… vers le néant. Mais une poignée d’entre eux choisit une voie radicalement différente : le spectacle vivant. Et cette voie exige bien plus que du charisme ou une belle gueule.
Apprendre des textes entiers, travailler sa diction, maîtriser le rythme, gérer le trac, interagir avec des partenaires sur scène, tout cela demande une discipline et une humilité que l’on n’associe pas spontanément à l’univers ultra-compétitif du haut niveau sportif. Pourtant, plusieurs légendes ont réussi ce pari audacieux.
Éric Cantona : le roi qui n’a jamais vraiment quitté la scène
Éric Cantona reste sans doute le symbole le plus éclatant de cette transition réussie. Dès 1995, alors qu’il était encore au sommet avec Manchester United, il apparaît dans Le Bonheur est dans le pré. Le contraste était déjà saisissant : l’homme aux déclarations mystiques et au col relevé devenait un paysan auvergnat attachant.
Par la suite, il multiplie les rôles marquants : Les Enfants du marais, Mookie, L’Outremangeur, et surtout Looking for Eric de Ken Loach en 2009, où il joue… son propre mythe. Au total, une trentaine de rôles au cinéma et à la télévision. Mais Cantona ne s’arrête pas là.
Il monte également sur les planches avec des pièces comme Lettres à Nour, Victor ou Face au paradis. Puis, en 2023, nouvelle surprise : il sort un album intitulé Cantona Sings Éric. Décidément, l’ancien King ne rentre jamais dans une case.
« Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit. J’ai juste envie d’explorer d’autres façons d’exprimer ce que je ressens. »
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit de Cantona : curieux, libre, sans peur du ridicule. Une liberté que beaucoup d’anciens footballeurs n’osent pas s’autoriser.
Frank Leboeuf : 1600 représentations et une deuxième famille
Si Cantona incarne l’élégance artistique, Frank Leboeuf représente plutôt la persévérance et la passion discrète. À 58 ans, l’ancien défenseur central champion du monde 1998 affiche un bilan impressionnant : plus de 1 600 représentations théâtrales depuis ses débuts en 2010.
Pour atteindre ce chiffre, il a fallu un travail acharné. Après sa retraite sportive en 2005, Leboeuf s’envole pour Los Angeles et s’inscrit au Lee Strasberg Institute, une branche du mythique Actors Studio. Pendant un an et demi, il suit des cours intensifs de cinq heures par jour, sous une fausse identité d’ancien commercial pour préserver son anonymat.
Depuis, il enchaîne les pièces : L’Intrus, Ma belle-mère, mon ex et moi, Hernie fiscale, Drôle de campagne, L’Artn’acoeur (avec Georges Beller qu’il admirait enfant), et actuellement Coup de bluff au cabaret de Nicolas Vitiello, une pièce qu’il joue en tournée dans toute la France pour une centaine de dates en 2026.
Il est également devenu producteur de ses propres spectacles depuis une décennie, créant ainsi sa « famille de scène ». Une expression qui revient souvent quand il parle de ses partenaires de jeu.
« Je prends chaque soir un pied extraordinaire sur scène. Cette deuxième carrière est venue naturellement pour moi. »
Leboeuf continue parallèlement sa carrière de consultant pour une grande chaîne américaine et regarde encore quatre à cinq matches par semaine, principalement en Premier League. Preuve qu’on peut aimer le foot sans y être enchaîné professionnellement.
Adil Rami : du vestiaire aux planches en mode express
Le dernier en date à tenter l’aventure est Adil Rami. Le défenseur central passé par Lille, Valence, l’AC Milan, Marseille et le FC Séville a fait ses débuts sur scène à l’Apollo. Un saut dans l’inconnu total pour celui qui avoue n’avoir plus appris un texte par cœur depuis… le CE2.
Ce passage du foot au théâtre illustre parfaitement la tendance actuelle : des sportifs de haut niveau qui refusent de se cantonner à un seul univers après leur carrière. Rami rejoint ainsi une liste déjà prestigieuse, même si ses prédécesseurs ont plus d’expérience.
Ce qui frappe chez ces trois hommes, c’est leur sincérité. Ils ne jouent pas au comédien pour la notoriété ou l’argent. Ils le font par envie profonde, par besoin de se dépasser autrement.
Les autres footballeurs qui ont tenté l’expérience
Avant eux, d’autres internationaux français ont essayé l’aventure artistique, avec des fortunes diverses :
- Dominique Rocheteau a joué dans plusieurs téléfilms et pièces
- Raymond Domenech a tenté une apparition remarquée
- David Ginola a fait quelques rôles secondaires
- Djibril Cissé a multiplié les apparitions télévisées et petits rôles
- Zinédine Zidane a même joué dans Astérix aux Jeux Olympiques
Mais aucun n’a atteint la régularité et l’engagement de Cantona ou Leboeuf. La différence ? Sans doute une vraie formation, une vraie passion et une vraie prise de risque.
Pourquoi le théâtre attire-t-il tant les footballeurs ?
Plusieurs raisons peuvent expliquer cet attrait croissant :
- Le besoin de continuer à se dépasser après avoir arrêté la compétition
- La recherche d’un nouveau challenge intellectuel et émotionnel
- Le plaisir de travailler en troupe, comme dans un vestiaire
- La possibilité de rester sous les projecteurs sans la pression du résultat sportif
- Une forme de thérapie personnelle : dire des textes écrits par d’autres permet parfois d’exprimer ce qu’on n’osait pas dire soi-même
Le théâtre offre aussi une forme de liberté que le football professionnel interdit souvent : on peut se tromper, se rattraper le lendemain, improviser (dans certaines pièces), évoluer au fil des représentations.
Les exigences physiques et mentales du théâtre vs football
Beaucoup imaginent que passer du sport de haut niveau au théâtre est une reconversion de tout repos. C’est une idée reçue.
Certes, il n’y a plus les entraînements quotidiens à 10h du matin ni les matchs tous les trois jours. Mais le théâtre impose d’autres contraintes tout aussi exigeantes :
| Football professionnel | Théâtre professionnel |
| Condition physique extrême | Voix et souffle maîtrisés |
| Répétition des gestes techniques | Répétition des textes et intonations |
| Travail en équipe (vestiaire) | Travail en troupe (compagnie) |
| Concentration sur 90 minutes | Concentration sur 1h30-2h sans filet |
| Adrénaline du match | Adrénaline du lever de rideau |
| Pression du résultat | Pression de la critique et du public |
Les deux univers demandent donc une discipline de fer, une capacité à gérer le stress et une remise en question permanente. Finalement, les qualités qui font un grand footballeur ne sont pas si éloignées de celles qui font un grand comédien.
Un phénomène qui s’internationalise
Si la France semble particulièrement fertile en footballeurs-comédiens, le phénomène existe ailleurs. Vinnie Jones, ancien dur à cuire de Wimbledon FC, a enchaîné les seconds rôles musclés à Hollywood. Eric Cantona reste toutefois une exception par la qualité et la diversité de sa filmographie.
Aux États-Unis, certains joueurs de NFL ou de NBA tentent également l’aventure, souvent via des apparitions dans des séries plutôt que du théâtre pur. Mais l’engagement sur la durée reste rare.
Quel avenir pour ces carrières hybrides ?
Avec Adil Rami qui se lance, on peut imaginer que d’autres suivront. Peut-être un jour verrons-nous Kylian Mbappé dans une pièce de boulevard, ou Antoine Griezmann dans un drame de boulevard… Plus sérieusement, cette tendance montre que les footballeurs d’aujourd’hui envisagent leur après-carrière de façon beaucoup plus ouverte.
Ils savent que leur carrière sportive ne durera pas éternellement. Alors autant multiplier les cordes à leur arc dès que possible. Et si l’une d’elles s’appelle « théâtre », pourquoi pas ?
Une chose est sûre : quand un footballeur monte sur scène, il n’est plus seulement un ancien joueur. Il devient un artiste à part entière. Et c’est sans doute la plus belle des reconversions.
Alors la prochaine fois que vous irez voir une pièce de théâtre, regardez bien la distribution. Peut-être y trouverez-vous un nom qui vous rappelle vaguement un but décisif en Coupe du Monde, un tacle propre ou une célébration mythique. Et ça, c’est tout simplement magique.









