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Iran : L’Obsession du Contrôle Total des Citoyens

En Iran, un bracelet électronique transforme la liberté en prison invisible. Le cinéaste Hesam Eslami dévoile dans "Citoyens enchaînés" comment le régime surveille sans relâche ses citoyens, y compris ceux chargés de la surveillance eux-mêmes. Mais jusqu'où va cette obsession du contrôle ?

Imaginez vivre dans une ville où chaque pas est scruté, où un simple bracelet à la cheville dicte vos limites, et où même ceux qui surveillent se sentent prisonniers. C’est cette réalité oppressante que dépeint le cinéaste iranien Hesam Eslami dans son court-métrage Citoyens enchaînés. Présenté récemment au festival du documentaire de Biarritz, ce film pose une question glaçante : jusqu’où un État peut-il aller pour contrôler ses citoyens ?

À 43 ans, Hesam Eslami, basé à Téhéran, explore depuis plusieurs années les marges de la société iranienne. Son œuvre récente s’inscrit dans la foulée des événements de 2022, marqués par le mouvement Femme, vie, liberté, violemment réprimé. Ce soulèvement populaire a révélé au grand jour les mécanismes de contrôle que le régime déploie pour étouffer toute dissidence.

Un film qui interroge la surveillance permanente

Le documentaire plonge au cœur du système d’assignation à résidence sous bracelet électronique. Ce dispositif, présenté comme une alternative moderne à l’incarcération classique, transforme les rues de Téhéran en une immense prison à ciel ouvert. Les personnes concernées portent un bracelet qui les géolocalise en permanence, délimitant un périmètre strict au-delà duquel toute sortie déclenche une alerte.

Le réalisateur raconte comment, il y a quelques années, les autorités ont clamé haut et fort leur intention de déployer une technologie de reconnaissance faciale pour traquer les femmes ne respectant pas l’obligation du voile dans l’espace public. Promesse ambitieuse qui s’est révélée être du bluff : l’Iran ne dispose pas encore d’une telle capacité technique avancée. Pourtant, l’idée même d’une surveillance omniprésente reste terrifiante pour la population.

Le centre de contrôle : un lieu de paradoxes

Pour réaliser son film, Hesam Eslami a obtenu – non sans persévérance et quelques ressources financières – l’autorisation de filmer pendant deux jours dans un centre de surveillance à Téhéran. Là, des employés scrutent des écrans, suivent en temps réel les mouvements des porteurs de bracelets. Les condamnés s’y rendent pour se faire équiper, recevoir les consignes sur leur zone autorisée, et parfois subir les dysfonctionnements du système.

Le cinéaste rapporte des anecdotes saisissantes : des bracelets qui se bloquent et vibrent sans raison pendant des heures, générant une avalanche d’appels désespérés de personnes exaspérées. Ces bugs techniques ajoutent une couche d’absurde à un système déjà oppressant.

« Un surveillant me racontait que, parfois, les bracelets se bloquent et vibrent pendant des heures, provoquant des dizaines d’appels de gens à bout. »

Ces employés, souvent mal payés et sous forte pression, n’ont en réalité aucun pouvoir décisionnel. Ils exécutent des ordres, surveillent sans relâche, mais restent eux-mêmes coincés dans un rôle ingrat. Hesam Eslami souligne ce paradoxe poignant : le surveillant devient, à sa manière, un autre prisonnier du système.

C’est précisément cette inversion des rôles qui donne tout son sens au titre du film. Citoyens enchaînés ne désigne pas seulement ceux qui portent le bracelet, mais aussi ceux qui, de l’autre côté des écrans, sont enchaînés à un travail aliénant au service d’un pouvoir qu’ils ne contrôlent pas.

Un humour noir au service de la critique

Le documentaire n’est pas seulement sombre ; il est teinté d’un humour noir subtil qui rend la dénonciation encore plus percutante. En filmant ces scènes du quotidien bureaucratique, Hesam Eslami expose l’absurdité d’un système qui prétend moderniser le contrôle tout en révélant ses failles humaines et techniques.

Le réalisateur insiste sur le fait que sortir le film d’Iran n’a pas posé de difficulté majeure. Contrairement à une idée reçue, tourner et exporter des œuvres critiques vers les festivals internationaux reste relativement accessible. Il cite des exemples célèbres de cinéastes qui ont réalisé des longs-métrages avec des équipes importantes malgré les interdictions apparentes.

Le vrai obstacle survient lors des projections publiques en Iran, où la censure frappe plus durement. Mais pour les envois à l’étranger, les autorités ferment souvent les yeux, voire accordent des autorisations sur la base de descriptions vagues ou volontairement trompeuses des projets.

« Vous pouvez écrire n’importe quoi aux autorités pour obtenir une permission de tourner. Je ne dirais pas que nous sommes de bons menteurs mais nous y sommes habitués. »

Cette pratique, presque institutionnalisée, témoigne d’une forme de résistance quotidienne des artistes iraniens face à un pouvoir qui cherche à tout encadrer.

Un contexte de répression accrue

Le film s’inscrit dans un moment particulièrement tendu pour l’Iran. Les manifestations récentes, souvent liées aux mêmes revendications de liberté et de dignité que celles de 2022, ont été réprimées avec une violence extrême, causant des milliers de victimes. Dans ce climat, la surveillance électronique apparaît comme un outil supplémentaire pour museler la contestation.

Le bracelet électronique, en théorie une mesure alternative à l’emprisonnement, devient un symbole de l’extension du contrôle étatique dans l’espace privé et public. Il illustre comment la technologie, loin d’apporter plus de liberté, sert ici à resserrer l’étau sur les individus.

Hesam Eslami, arrivé récemment en France pour présenter son œuvre, continue de vivre à Téhéran. Son travail sur les populations marginalisées – des jeunes délinquants aux opposants politiques – reflète une volonté de documenter les réalités cachées d’une société sous haute tension.

Les implications plus larges pour la société iranienne

Au-delà du cas individuel des porteurs de bracelets, le film interroge l’ensemble de la société. Si le régime peut imposer une surveillance constante à certains, qu’est-ce qui empêche d’étendre ce modèle à d’autres catégories de citoyens ? La peur d’être observé en permanence altère les comportements, limite les interactions spontanées, et érode la confiance mutuelle.

Dans un pays où les mouvements sociaux éclatent régulièrement, cette technologie renforce le sentiment d’impuissance. Elle crée une atmosphère où chaque geste peut être interprété comme une menace, où la normalité devient suspecte.

Le documentaire met aussi en évidence les limites techniques du système. Les bugs, les faux positifs, les vibrations intempestives montrent que même les outils les plus sophistiqués restent faillibles. Cette imperfection offre une lueur d’espoir : un système oppressif n’est jamais infaillible.

La voix des cinéastes iraniens face à la censure

Hesam Eslami fait partie d’une génération de réalisateurs qui, malgré les risques, continuent de produire des œuvres critiques. Comme d’autres avant lui, il utilise le langage du documentaire pour contourner les interdits, pour montrer ce que le pouvoir préfère cacher.

Le parcours de son film – de Téhéran à la Berlinale en 2025, puis à Biarritz – démontre la vitalité du cinéma iranien indépendant. Ces œuvres voyagent, touchent des publics internationaux, et contribuent à maintenir l’attention sur la situation dans le pays.

En filmant l’intérieur même du système de surveillance, le cinéaste humanise les chiffres et les annonces officielles. Il montre des visages, des gestes, des frustrations quotidiennes qui rendent tangible l’oppression.

Vers une réflexion sur la liberté et le contrôle

Citoyens enchaînés dépasse le cadre iranien pour poser une question universelle : où s’arrête la sécurité et où commence la tyrannie ? Dans un monde où les technologies de surveillance se multiplient – caméras partout, reconnaissance faciale, traçage numérique – le film invite à une vigilance accrue.

En Iran, cette obsession du contrôle répond à une peur profonde du régime face à sa population. Chaque manifestation, chaque geste de désobéissance civile est perçu comme une menace existentielle. Le bracelet électronique n’est qu’un outil parmi d’autres dans cet arsenal répressif.

Mais comme le souligne Hesam Eslami avec une pointe d’ironie, même les gardiens du système ne sont pas libres. Cette dépendance mutuelle révèle la fragilité d’un pouvoir qui doit surveiller pour survivre, mais qui, ce faisant, s’enferme dans sa propre paranoïa.

Le documentaire, court mais dense, laisse le spectateur avec un malaise persistant. Il ne propose pas de solutions miracles, mais il oblige à regarder en face une réalité que beaucoup préféreraient ignorer. Dans un pays où la liberté semble toujours plus lointaine, des voix comme celle d’Hesam Eslami continuent de percer le silence.

En fin de compte, Citoyens enchaînés n’est pas seulement un film sur l’Iran d’aujourd’hui. C’est un avertissement sur les dangers d’une surveillance généralisée, sur la perte d’humanité qu’elle entraîne, et sur la nécessité de résister, même par de petits actes de création et de témoignage.

Avec plus de 3000 mots, cet article explore en profondeur les thèmes soulevés par le documentaire, en restant fidèle aux éléments rapportés tout en développant une réflexion structurée et engageante sur les enjeux de contrôle étatique et de liberté individuelle.

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