Imaginez une organisation mondiale chargée de maintenir la paix, de coordonner l’aide humanitaire et de défendre les droits humains, soudain incapable de payer ses salariés ou de mener ses missions essentielles. Cette menace n’est plus hypothétique : elle plane aujourd’hui sur les Nations Unies.
Le secrétaire général Antonio Guterres a décidé de sortir du silence diplomatique habituel pour alerter directement les 193 États membres. Dans une lettre récente, il décrit une situation financière « radicalement différente » des crises passées. L’ONU se trouve au bord d’un précipice budgétaire qui pourrait compromettre son fonctionnement même dès le milieu de l’année 2026.
Une crise financière sans précédent pour l’ONU
Les difficultés financières ne datent pas d’hier à l’ONU. Pourtant, ce que vit actuellement l’organisation dépasse largement les épisodes antérieurs de retards de paiement. La différence réside dans l’ampleur et surtout dans le caractère délibéré de certains manquements.
Plusieurs pays ont choisi de ne pas honorer pleinement leurs contributions obligatoires. Ces sommes financent pourtant le budget ordinaire, celui qui permet le fonctionnement quotidien du siège, des bureaux régionaux et des opérations de base. Sans ces fonds, l’institution se retrouve paralysée progressivement.
Des chiffres alarmants pour 2025
À la fin de l’année 2025, le montant des cotisations impayées s’élevait à 1,6 milliard de dollars. Ce chiffre représente plus du double des arriérés constatés en 2024. Même si plus de 150 États membres ont réglé leur dû dans les délais, les absences de quelques contributeurs majeurs suffisent à créer ce déficit massif.
Le problème s’aggrave encore avec un mécanisme souvent méconnu du grand public : l’ONU doit rembourser aux États les crédits non utilisés. Or, quand les rentrées sont insuffisantes, ces remboursements deviennent impossibles. On entre alors dans ce que le secrétaire général qualifie de « cycle kafkaïen » : rendre de l’argent qui n’existe tout simplement pas dans les caisses.
Nous sommes pris dans un cycle kafkaïen : on attend de nous que nous rendions de l’argent qui n’existe pas.
Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU
Cette situation force l’organisation à prendre des mesures douloureuses : gel des recrutements, reports de paiement aux fournisseurs, réductions drastiques dans certaines missions. Ces ajustements temporaires ne suffisent plus face à l’ampleur du problème.
Un budget 2026 déjà en tension maximale
Les États membres ont approuvé en décembre un budget de 3,4 milliards de dollars pour 2026. Ce montant représente une diminution de 7 % par rapport à l’exercice précédent. Dans le même temps, environ 2 400 postes ont été supprimés, marquant l’un des plans d’austérité les plus sévères de l’histoire récente de l’organisation.
Malgré ces coupes importantes, le secrétaire général craint de ne pas pouvoir exécuter intégralement ce budget déjà réduit. Pire encore, les liquidités du budget ordinaire pourraient être totalement épuisées dès le mois de juillet 2026 si la tendance actuelle se maintient.
Une telle pénurie de trésorerie au milieu de l’année obligerait l’ONU à suspendre de nombreuses activités essentielles. Les opérations de maintien de la paix, les programmes humanitaires d’urgence, les travaux diplomatiques permanents seraient directement impactés.
Les grands contributeurs au cœur du problème
Le système de financement de l’ONU repose sur une répartition basée sur la capacité économique de chaque pays. Pour la période 2025-2027, le principal contributeur doit assurer environ 22 % du budget ordinaire. Vient ensuite un deuxième contributeur majeur autour de 20 %.
Ces dernières années, le premier contributeur a multiplié les gestes de défiance envers le multilatéralisme onusien. Retards répétés de paiement, réductions volontaires de contributions à certaines agences spécialisées, retrait annoncé de dizaines d’organisations internationales… Ces décisions cumulées ont un impact direct sur la trésorerie globale.
Début janvier 2026, une décision particulièrement symbolique a été prise : le retrait de 66 organisations internationales jugées non alignées sur certains intérêts nationaux, dont 31 entités liées à l’ONU. Parallèlement, une nouvelle structure internationale a été annoncée, officiellement pour gérer des dossiers spécifiques, mais perçue par beaucoup comme une tentative de contourner ou concurrencer le système onusien existant.
Conséquences concrètes sur le terrain
Les retards de paiement ne restent pas abstraits. Ils se traduisent par des réalités très concrètes pour les populations que l’ONU est censée aider. Les missions de maintien de la paix voient leurs effectifs réduits ou leurs rotations retardées. Les programmes alimentaires d’urgence doivent parfois rationner davantage. Les enquêtes sur les violations des droits humains manquent de moyens pour se déployer rapidement.
Les fonctionnaires internationaux, eux aussi, subissent les conséquences. Gel des embauches signifie surcharge pour les équipes en place. Reports de paiement créent des tensions avec les prestataires locaux dans les pays d’intervention. L’incertitude financière pèse sur le moral et sur la capacité à planifier les actions à moyen terme.
Les solutions proposées par le secrétaire général
Face à cette situation critique, Antonio Guterres formule deux demandes principales aux États membres. La première est simple et directe : honorer pleinement et dans les délais impartis les contributions obligatoires. Cette mesure seule permettrait de rétablir une certaine stabilité financière à court terme.
La seconde proposition est plus structurelle : revoir en profondeur les règles financières de l’organisation. Le système actuel, conçu dans un contexte géopolitique différent, montre aujourd’hui ses limites face aux stratégies de certains États qui utilisent le levier financier comme outil politique.
Ces réformes pourraient inclure des mécanismes de sanctions plus efficaces contre les mauvais payeurs chroniques, une diversification des sources de financement ou encore une modification des calendriers de paiement pour mieux lisser les flux de trésorerie.
Un contexte géopolitique défavorable au multilatéralisme
La crise financière actuelle ne peut être dissociée du contexte géopolitique plus large. Ces dernières années ont vu monter en puissance des discours souverainistes et anti-multilatéralistes dans plusieurs capitales influentes. L’ONU, incarnation même du multilatéralisme, devient une cible symbolique privilégiée.
Certaines grandes puissances reprochent à l’organisation un biais idéologique, une inefficacité chronique ou encore une disproportion entre ses ambitions et ses résultats concrets. Ces critiques, parfois fondées, servent aujourd’hui de justification à des coupes financières unilatérales aux conséquences systémiques.
Paradoxalement, au moment où les défis mondiaux (changement climatique, pandémies, conflits régionaux, migrations massives) nécessiteraient une coopération internationale renforcée, l’institution censée la coordonner se trouve fragilisée comme rarement auparavant.
Vers une réforme profonde ou un déclin progressif ?
Le mandat d’Antonio Guterres arrive à son terme fin 2026. Cette échéance ajoute une dimension supplémentaire à la crise actuelle : le secrétaire général sortant veut laisser une organisation viable à son successeur. Il refuse de se contenter des rustines budgétaires habituelles.
Deux scénarios se dessinent désormais. Soit les États membres prennent la mesure de la gravité de la situation et décident collectivement de redresser la barre, par le paiement intégral des contributions et par des réformes structurelles courageuses. Soit la crise s’aggrave, entraînant une réduction drastique des ambitions et du rôle de l’ONU sur la scène internationale.
Dans ce second cas, ce sont les populations les plus vulnérables qui paieraient le prix le plus élevé. Les conflits oubliés deviendraient encore plus invisibles, l’aide humanitaire se raréfierait dans les zones les plus critiques, et les efforts multilatéraux sur le climat ou la santé mondiale perdraient en efficacité.
Un appel solennel à la responsabilité collective
Le message d’Antonio Guterres est clair : l’ONU ne peut survivre durablement sans un engagement financier sérieux et prévisible de la part de tous ses membres, en particulier des plus puissants. Au-delà des chiffres et des échéances budgétaires, c’est toute la crédibilité du système multilatéral qui se joue aujourd’hui.
Les semaines et les mois à venir seront décisifs. Les grandes capitales vont-elles répondre à l’alerte ou continuer à privilégier des logiques nationales à court terme ? La réponse à cette question conditionnera en grande partie la capacité de la communauté internationale à faire face aux immenses défis du XXIe siècle.
Une chose est certaine : l’ONU ne peut plus se permettre de fonctionner au jour le jour, avec des caisses constamment au bord du vide. Le temps des ajustements cosmétiques est révolu. Il est désormais question de survie institutionnelle.
Les prochains mois diront si la communauté internationale saura surmonter ses divisions pour préserver l’une des rares institutions véritablement universelles dont elle dispose encore. L’enjeu dépasse largement les murs du siège new-yorkais : il concerne l’avenir même de la coopération mondiale dans un monde de plus en plus fracturé.
À suivre de très près.









