Imaginez-vous enfermé pendant plus de 600 jours dans un lieu où l’objectif semble être d’effacer toute trace d’humanité en vous. Pas de lit, pas de chaise, juste le sol froid et des dizaines d’autres corps entassés. C’est cette réalité qu’a vécue Louis Arnaud, un Français arrêté en Iran au cœur d’un mouvement de contestation historique. Son témoignage, livré avec une lucidité bouleversante, nous plonge dans les entrailles d’un système carcéral conçu pour briser les esprits.
Un voyage qui vire au cauchemar carcéral
Louis Arnaud n’avait rien d’un activiste lorsqu’il entreprit son tour du monde. Consultant de formation, il traversait les pays en quête d’aventures et de découvertes. Mais en septembre 2022, tout bascule. Quelques jours seulement après le décès de Mahsa Amini et l’embrasement du pays sous le slogan « Femme, vie, liberté », il est arrêté à Téhéran. Ce qui devait être une étape parmi d’autres devient le début d’un calvaire de 623 jours.
Très vite, il est conduit à la tristement célèbre prison d’Evin. Ce nom résonne comme un symbole de répression pour des millions d’Iraniens. Pour le jeune Français, c’est le commencement d’une descente aux enfers où chaque détail semble calculé pour anéantir la dignité humaine.
Le corridor sans fin : première étape de la déshumanisation
Les premiers mois se déroulent dans un couloir étroit, environ cinquante mètres de long sur trois de large. Aucune fenêtre. Aucune lumière naturelle. Juste des néons crus qui brûlent les yeux en permanence. Pas de mobilier, pas même un matelas. Une centaine d’hommes dorment à même le sol, serrés les uns contre les autres.
Dans cet espace confiné, le temps s’étire à l’infini. Les journées se fondent dans une monotonie oppressante. Le bruit constant des respirations, des murmures, parfois des cris, constitue la seule bande-son de cet univers clos. Louis Arnaud décrit un endroit où l’on cesse rapidement de se sentir humain pour devenir une simple partie d’une masse anonyme.
Tout est fait pour déshumaniser et humilier.
Un ancien détenu français
Cette phrase résume l’atmosphère. Chaque geste, chaque règle, chaque regard des gardiens vise à rappeler aux prisonniers leur absence totale de valeur individuelle. L’objectif ? Transformer des êtres pensants en âmes serviles, prêtes à obéir sans réfléchir.
La section 209 : le cœur de la répression
Après trois mois dans ce corridor suffocant, Louis Arnaud est transféré dans la section 209. Considérée comme la plus dure d’Evin, elle relève directement des services de renseignement. Ici, les conditions empirent encore. Les cellules restent éclairées jour et nuit par des lumières aveuglantes. Le sommeil devient un luxe presque impossible.
Les détenus subissent un cocktail toxique de pressions physiques et psychologiques. Certains racontent des simulations de pendaison, des menaces constantes, des actes visant à détruire toute stabilité émotionnelle. L’isolement, les interrogatoires interminables, l’incertitude sur son propre sort : tout concourt à faire craquer les plus résistants.
Malgré son statut d’étranger, Louis Arnaud n’échappe pas totalement à cette violence. Il assiste, impuissant, au départ de certains codétenus vers le gibet. L’un d’eux, un jeune cuisinier de 22 ans, est exécuté pour avoir participé aux manifestations. Cette perte marque un tournant dans son parcours intérieur.
Entre colère et acceptation : le choix décisif
Face à tant d’horreurs, deux voies s’offrent à lui : la colère ou l’acceptation. La première semble légitime. La rage bouillonne naturellement quand on voit un ami partir pour l’échafaud. Pourtant, Louis Arnaud fait un choix radical : refuser la colère.
Il explique que cette émotion ne fait que nourrir un cycle infernal de souffrance. Elle consume l’énergie vitale sans jamais rien résoudre. À la place, il décide de prendre le contrôle de son esprit. Il entame ce qu’il nomme une « révolution intérieure ». Dans un lieu où tout extérieur est contrôlé, l’imaginaire devient le dernier espace de liberté.
Ce basculement mental n’efface pas la douleur. Mais il permet de survivre. Il transforme la victime en quelqu’un qui refuse de se laisser définir par ses bourreaux. Cette démarche, loin d’être un renoncement, devient une forme de résistance silencieuse et puissante.
Une rencontre avec l’élite intellectuelle iranienne
Plus tard, un transfert dans une autre aile d’Evin change la donne. Les conditions y sont moins extrêmes. Surtout, Louis Arnaud côtoie désormais des médecins, des journalistes, des poètes, des universitaires : l’élite intellectuelle de Téhéran emprisonnée pour ses idées. Ces échanges deviennent une source d’inspiration majeure.
Parmi ces prisonniers, beaucoup incarnent le combat pour une Iran plus libre. Ils discutent, partagent leurs espoirs, leurs analyses. Peu à peu, le Français se sent intégré à cette lutte. Il ne se contente plus de survivre : il devient, à sa manière, un « combattant » pour la liberté du pays qui l’a emprisonné.
Cette solidarité inattendue marque un point culminant de son expérience. Dans l’adversité, des liens profonds se créent. Des valeurs communes émergent. L’idée d’un avenir différent pour l’Iran prend corps, même derrière les barreaux.
Libération et sentiment d’abandon
En juin 2024, après 623 jours de détention, Louis Arnaud est libéré. Pour beaucoup, ce serait un soulagement immense. Pour lui, l’émotion est plus complexe. Il vit ce départ comme une forme de trahison. Il a l’impression d’abandonner ses camarades d’infortune, de fuir lâchement un combat qui n’est pas terminé.
Ce déchirement intérieur révèle la profondeur de son engagement. Il n’était plus simplement un otage. Il s’était transformé en allié de ceux qui rêvent d’une Iran libérée. Rentrer en France signifie laisser derrière soi des hommes et des femmes qu’il a appris à admirer et à aimer.
La publication d’un livre : un acte de mémoire et de résistance
De retour en France, Louis Arnaud transforme son expérience en mots. Son ouvrage relate ces 623 jours, mais surtout la métamorphose intérieure qui l’a permis de tenir. Il ne s’agit pas seulement de raconter l’horreur. C’est aussi une réflexion sur la résilience, sur le pouvoir de l’esprit face à l’oppression.
Le livre devient un outil de combat. En témoignant, il maintient vivante la mémoire de ceux qui restent enfermés. Il alerte sur la situation en Iran. Il montre que la répression actuelle n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans une continuité de méthodes destinées à écraser toute velléité de changement.
Parallèlement, il propose ses services comme préparateur mental. Fort de sa propre « révolution intérieure », il souhaite transmettre ces outils à d’autres. Passer de victime à survivant, puis à combattant : ce parcours peut inspirer ceux qui traversent des épreuves extrêmes.
Un espoir fragile mais persistant
Aujourd’hui, Louis Arnaud garde contact avec certains de ses anciens codétenus. Leur désespoir face à la répression reste immense. Pourtant, une conviction les unit : le régime s’affaiblit. Il perd de sa légitimité. Il vacille sous le poids de ses propres contradictions.
Ils pensent que la chute arrivera. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Mais elle viendra. Cette foi, entretenue dans les pires conditions, constitue une forme de victoire. Tant que l’espoir subsiste derrière les murs, la lutte n’est pas terminée.
Le témoignage de Louis Arnaud dépasse le simple récit personnel. Il éclaire la réalité carcérale en Iran. Il montre comment un système peut tenter d’anéantir l’humain. Mais il démontre surtout qu’une étincelle intérieure suffit parfois pour résister, pour rester debout, pour rêver encore d’un monde plus juste.
En partageant son histoire, il refuse l’oubli. Il rend hommage à ceux qui continuent le combat. Et il rappelle au monde que la quête de liberté, même dans les endroits les plus sombres, ne s’éteint jamais complètement.
Ce parcours hors du commun nous interroge tous. Face à l’injustice, que choisit-on ? La résignation, la colère stérile, ou une révolution intérieure qui transforme la souffrance en force ? Louis Arnaud a fait son choix. Et son exemple continue d’éclairer ceux qui, quelque part, luttent encore dans l’ombre.
La répression peut emprisonner les corps. Elle peut infliger des blessures profondes. Mais elle ne parvient jamais totalement à éteindre l’élan vital de ceux qui refusent de se soumettre. C’est peut-être là le message le plus puissant que porte ce témoignage : l’humain, même au cœur de l’enfer, garde toujours une part de liberté.









