Le gaz mozambicain : une manne colossale au cœur d’un conflit
Imaginez un pays parmi les plus vulnérables au monde face au changement climatique, qui possède pourtant des réserves de gaz naturel parmi les plus importantes de la planète. C’est le paradoxe frappant du Mozambique. Découvertes au large des côtes nord au début des années 2010, dans le bassin de Rovuma, ces ressources représentent un potentiel économique phénoménal. Les estimations parlent de plus de 5 000 milliards de mètres cubes de gaz, une quantité capable d’alimenter plusieurs grandes économies européennes pendant deux décennies.
Cette découverte a déclenché une véritable ruée vers le gaz. Des multinationales se sont positionnées pour exploiter ces gisements offshore, avec des projets ambitieux de production de gaz naturel liquéfié (GNL). Mais le rêve se heurte à une insurrection persistante qui, depuis 2017, a fait des milliers de victimes et déplacé des populations entières.
Les projets phares qui redessinent l’avenir énergétique
Au cœur de cette dynamique, plusieurs initiatives majeures portées par des acteurs internationaux se côtoient dans la province de Cabo Delgado. Le plus emblématique reste le projet Mozambique LNG, opéré par une grande compagnie française avec une participation de 26,5 %. Ce méga-projet, évalué à environ 20 milliards de dollars, vise une production de 13 millions de tonnes de GNL par an. Après une suspension forcée en 2021 suite à une attaque dévastatrice, les activités ont repris pleinement en janvier 2026, marquant un retour sur site avec des milliers de travailleurs.
Le dirigeant de l’entreprise a confirmé lors d’une cérémonie sur place que la production démarrera à l’horizon 2029. Ce calendrier, repoussé de plusieurs années, reflète les défis sécuritaires surmontés. Le projet inclut des installations onshore pour la liquéfaction, permettant l’exportation massive par voie maritime.
Parallèlement, un projet flottant mené par une major italienne a déjà démarré sa production fin 2022. Coral Sul, situé offshore, représente une capacité significative et une réplique plus au nord a vu son financement approuvé récemment. Ces avancées montrent que l’exploitation progresse malgré les obstacles.
Un troisième acteur américain entre en scène
Une autre initiative d’envergure est pilotée par une entreprise américaine en partenariat avec d’autres majors, dont l’italienne et une chinoise. Après avoir levé l’état de force majeure en novembre, ce projet pourrait aboutir à une décision finale d’investissement en 2026, avec une entrée en production prévue autour de 2030. Ces trois projets combinés positionnent le Mozambique comme un futur acteur majeur sur la scène gazière mondiale.
Selon des analyses récentes, le pays pourrait intégrer le top 10 des producteurs mondiaux de gaz, contribuant à environ 20 % de la production africaine d’ici 2040. Un tel essor transformerait radicalement l’économie d’un pays dont la croissance stagne autour de 2,5 % en 2025.
La croissance du Mozambique devrait s’accélérer fortement pour atteindre 10 % lorsque le projet Mozambique LNG entrera en production à l’horizon 2029.
Estimations du FMI en 2024
Cette projection optimiste dépend toutefois de la gestion transparente des revenus. Un fonds souverain a été créé pour canaliser ces flux, mais le pays garde en mémoire un scandale passé de détournement impliquant des emprunts illégaux par des entités publiques.
Une insurrection qui ne faiblit pas
Depuis 2017, Cabo Delgado est le théâtre d’une insurrection djihadiste affiliée à l’organisation État islamique. Ce conflit a causé plus de 6 400 morts selon les données compilées par des observateurs indépendants. L’épisode le plus tragique reste l’attaque de mars 2021 sur la ville de Palma, proche des sites gaziers : pillages, massacres et environ 800 victimes en quelques jours.
Cette violence a directement impacté les projets énergétiques. Des plaintes ont été déposées en justice, notamment en France, pour mise en danger de personnes et manque de protection. Des accusations visent également des forces de sécurité locales pour des exactions contre des civils. Le groupe rejette fermement toute connaissance ou responsabilité dans ces actes dénoncés.
Face à l’inefficacité initiale de mercenaires privés, des troupes rwandaises ont été déployées en 2021 pour sécuriser la zone. Malgré une réduction de l’intensité des attaques, le conflit persiste avec des affrontements sporadiques, des enlèvements et une menace latente qui complique les opérations.
Paradoxe climatique et enjeux environnementaux
Le Mozambique figure en tête des pays les plus exposés aux risques climatiques selon des indices internationaux récents. Inondations, cyclones et montée des eaux menacent déjà les populations côtières. Pourtant, les projets gaziers sont qualifiés de « bombes climatiques » par des collectifs militants, en raison des émissions liées à l’extraction et à la liquéfaction.
Ces développements interviennent dans un contexte mondial de transition énergétique, où le gaz est vu par certains comme un combustible de transition, mais critiqué par d’autres pour son impact carbone. Les communautés locales, souvent marginalisées, craignent que les bénéfices ne profitent pas aux plus vulnérables.
- Des réserves estimées à plus de 5 000 milliards de m³ de gaz
- Potentiel de croissance économique à deux chiffres d’ici la fin de la décennie
- Plus de 6 400 morts depuis le début de l’insurrection en 2017
- Reprise officielle des activités en 2026 après cinq ans d’arrêt
- Production attendue dès 2029 pour le projet principal
Ces chiffres illustrent l’ampleur des enjeux. Le succès dépendra de la capacité à stabiliser la sécurité, à gérer les revenus équitablement et à atténuer les impacts environnementaux.
Impacts socio-économiques et perspectives futures
Les retombées potentielles sont immenses : création de milliers d’emplois directs et indirects, développement d’infrastructures, augmentation des recettes fiscales. Pourtant, sans une gouvernance solide, le risque de « malédiction des ressources » plane, comme observé ailleurs en Afrique.
Le fonds souverain doit jouer un rôle clé pour éviter les dérives passées. Les multinationales, conscientes des défis, insistent sur la sécurité et la responsabilité sociale. Mais les communautés locales demandent plus de transparence et de bénéfices concrets.
À long terme, si la stabilité revient, le Mozambique pourrait devenir un exportateur majeur de GNL vers l’Europe et l’Asie. Cela renforcerait sa position géopolitique, mais exigerait un équilibre délicat entre exploitation des ressources et préservation de l’environnement et des droits humains.
Un avenir incertain mais porteur d’espoir
La reprise des projets gaziers marque un pas décisif vers la réalisation de ce potentiel. Pourtant, l’ombre de l’insurrection plane toujours, avec des incidents persistants dans plusieurs districts. La sécurité reste la condition sine qua non pour que ces richesses profitent vraiment au pays.
Entre promesses économiques colossales et défis sécuritaires, humains et climatiques, le nord du Mozambique incarne les contradictions de l’Afrique contemporaine. L’issue de cette équation déterminera si le gaz deviendra une bénédiction ou un fardeau supplémentaire pour une population qui aspire à la paix et à la prospérité.
Les mois et années à venir seront cruciaux. Avec la mobilisation de forces régionales et internationales, et un engagement accru des acteurs économiques, un cercle vertueux pourrait s’amorcer. Mais rien n’est acquis dans cette région où la nature offre ses trésors au milieu du chaos.









