Imaginez un instant : une région reculée d’Afrique, riche en gaz naturel, promise à devenir l’un des plus grands fournisseurs mondiaux… puis plongée dans l’obscurité par la violence. Cinq années passent, marquées par le silence des chantiers, l’exode des travailleurs et l’inquiétude des investisseurs. Et soudain, en ce début d’année 2026, une annonce retentissante change la donne. Le géant français de l’énergie relance officiellement son projet le plus ambitieux sur le continent africain. Que s’est-il passé pour en arriver là ?
Une relance historique après cinq ans de suspension
Le 29 janvier 2026, lors d’une cérémonie solennelle sur le site d’Afungi, le dirigeant de TotalEnergies a prononcé des mots attendus depuis longtemps. La force majeure, déclarée en avril 2021, est officiellement levée. Le projet Mozambique LNG, évalué à environ 20 milliards de dollars, reprend son cours normal après une interruption complète causée par une attaque jihadiste d’une violence extrême.
Cette décision n’est pas anodine. Elle marque le retour d’un investissement colossal dans une zone qui reste marquée par l’insécurité. Pourtant, les autorités et l’opérateur affichent aujourd’hui un optimisme mesuré mais ferme. La reprise s’accompagne de mesures renforcées et d’engagements financiers supplémentaires de la part des partenaires.
Retour sur les origines du projet Mozambique LNG
Le gisement d’Area 1, au large de la province du Cabo Delgado, fait partie des plus importantes découvertes de gaz naturel des deux dernières décennies. Situé dans des eaux peu profondes, il contient des réserves estimées à plus de 75 trillions de pieds cubes. De quoi alimenter des millions de foyers et d’industries pendant des décennies.
Le consortium dirigé par TotalEnergies (opérateur avec 26,5 % des parts) a rapidement structuré un plan ambitieux : construire une usine de liquéfaction onshore capable de produire 13,1 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par an. Les acheteurs potentiels ? Principalement des marchés asiatiques et européens en quête de diversification énergétique.
En 2020, le financement semblait bouclé : 15,4 milliards de dollars sécurisés auprès de 30 prêteurs internationaux. Un record pour un projet énergétique en Afrique. Mais l’histoire en a décidé autrement.
L’attaque de 2021 et ses conséquences dramatiques
Mars 2021 restera gravé dans les mémoires. Des groupes armés affiliés à l’État islamique ont lancé une offensive d’une ampleur inédite sur la ville de Palma, située à proximité immédiate du site. Bilan : plusieurs centaines de morts, des enlèvements, une panique générale et l’évacuation totale des expatriés et de nombreux travailleurs locaux.
L’attaque n’était pas isolée. Depuis 2017, la province du Cabo Delgado subit une insurrection jihadiste qui a fait plus de 6 200 victimes selon les estimations les plus fiables. Les groupes armés ciblent civils, militaires et infrastructures. Le projet gazier, symbole de développement mais aussi de présence étrangère, est devenu une cible symbolique.
« Je suis ravi d’annoncer la reprise complète du projet Mozambique LNG. La force majeure est levée. »
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies
Cette phrase prononcée en présence du président mozambicain symbolise un tournant. Après des années de négociations, de renforcement sécuritaire et de réévaluation des risques, l’opérateur estime que les conditions sont réunies pour redémarrer.
Les conditions de la reprise : compensations et extension de concession
La levée de la force majeure n’a pas été automatique. Le consortium a obtenu du gouvernement mozambicain deux concessions majeures :
- Une compensation financière de 4,5 milliards de dollars pour couvrir les surcoûts liés au retard
- Une extension de dix ans de la concession, en plus du rattrapage des quatre ans et demi perdus
Ces mesures permettent théoriquement de préserver la rentabilité du projet malgré l’inflation des coûts et les années perdues. Plus de 4 000 personnes travaillent déjà sur le site, dont 80 % de Mozambicains, signe que la main-d’œuvre locale reste mobilisée.
Un financement réajusté face au retrait de certains soutiens
Fin 2025, un coup dur : les agences de crédit à l’exportation britannique et néerlandaise (UKEF et Atradius) ont retiré leur soutien, invoquant des risques persistants. Ensemble, elles devaient apporter environ 10 % du financement externe.
Les partenaires du consortium ont réagi rapidement : ils ont décidé à l’unanimité d’apporter des fonds propres supplémentaires pour combler ce manque. Une démonstration de confiance dans la viabilité à long terme du projet.
Objectif 2029 : faire du Mozambique un géant du GNL
Si tout se déroule comme prévu, la première production est attendue en 2029. Le Mozambique pourrait alors rejoindre le cercle restreint des grands exportateurs de gaz naturel liquéfié, aux côtés du Qatar, de l’Australie, des États-Unis ou encore de la Russie.
Pour le pays, les retombées économiques potentielles sont énormes : recettes fiscales, création d’emplois indirects, développement des infrastructures locales. Le président mozambicain n’a pas manqué de souligner que cette relance constitue « un jour de célébration pour le Mozambique, pour l’Afrique et pour le monde ».
Les critiques environnementales et climatiques
Tous ne partagent pas cet enthousiasme. Plusieurs organisations environnementales qualifient le projet de véritable « bombe climatique ». La liquéfaction, le transport maritime et la combustion finale du gaz émettent des quantités importantes de gaz à effet de serre.
Dans un contexte mondial de transition énergétique, certains estiment que les ressources financières et techniques devraient être orientées vers les énergies renouvelables plutôt que vers de nouveaux projets fossiles. Le débat reste vif, surtout lorsque l’on sait que plus de 80 % de la population mozambicaine vivait sous le seuil de pauvreté de 3 dollars par jour en 2022.
Les procédures judiciaires en cours en France
Parallèlement à la relance opérationnelle, TotalEnergies fait face à deux enquêtes judiciaires en France liées aux événements de 2021.
- Une information judiciaire pour homicide involontaire suite à des plaintes déposées par des survivants et des familles de victimes de l’attaque de Palma
- Une plainte pour complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées déposée par une ONG allemande
Ces procédures s’appuient sur des témoignages accusant des forces de sécurité mozambicaines chargées de protéger le site d’avoir commis des exactions contre des civils. L’entreprise rejette fermement toutes ces accusations.
Persistance de l’insécurité dans le nord du pays
Même si aucune attaque d’ampleur comparable à celle de 2021 n’a été recensée récemment, la menace persiste. Des incidents réguliers contre civils et militaires continuent d’être attribués aux groupes jihadistes.
La reprise du projet dépend donc largement de la capacité des autorités mozambicaines, appuyées par des partenaires régionaux et internationaux, à stabiliser durablement la province du Cabo Delgado.
Un pari stratégique pour l’avenir énergétique mondial
Pour ses promoteurs, Mozambique LNG représente bien plus qu’un projet industriel. Il s’agit d’une nouvelle source de sécurité énergétique pour le monde, particulièrement pour les pays cherchant à réduire leur dépendance au gaz russe ou à d’autres fournisseurs instables.
Le gaz naturel liquéfié permet une flexibilité logistique inégalée : il peut être acheminé là où la demande est la plus forte. Dans un contexte géopolitique tendu, cette carte africaine pourrait peser lourd dans les années à venir.
Quel avenir pour les communautés locales ?
Au-delà des milliards investis et des millions de tonnes exportées, la question essentielle reste celle de l’impact sur les populations riveraines. Les promesses d’emplois, de formation et de développement local sont nombreuses, mais leur concrétisation reste à prouver.
Le défi sera de transformer cette manne gazière en opportunités concrètes pour des communautés qui ont déjà beaucoup souffert. Éducation, santé, infrastructures : les besoins sont immenses.
La relance de Mozambique LNG ouvre une nouvelle page, pleine d’espoirs mais aussi de défis. Entre ambitions énergétiques mondiales, impératifs de sécurité, enjeux climatiques et attentes des populations locales, le projet incarne à lui seul les contradictions de notre époque.
Seul l’avenir dira si ce pari audacieux portera ses fruits… ou s’il restera comme un symbole des tensions entre développement économique et stabilité régionale.
En résumé : les dates clés
2010-2015 : Découverte et évaluation du gisement
2020 : Clôture du financement de 15,4 milliards $
Mars 2021 : Attaque de Palma et évacuation du site
Avril 2021 : Déclaration de force majeure
Fin 2025 : Retrait de certains soutiens financiers publics
Janvier 2026 : Annonce officielle de la reprise complète
2029 : Objectif de première production
Cette chronologie illustre le parcours chaotique d’un projet qui, malgré les obstacles, refuse de s’arrêter. Reste désormais à transformer ces annonces en réalité tangible sur le terrain.
Le monde observe. Les marchés énergétiques aussi. Et les habitants du Cabo Delgado, plus que quiconque, attendent de voir si cette relance changera vraiment leur quotidien.









